Affaire Zabré : L’horreur du 31 décembre

Publié le vendredi 1er février 2013

Nous avions décrit par le menu, l’engrenage qui a conduit à la macabre journée du 31 décembre 2012. Mais les mots ne suffisent pas à décrire l’horreur qui a été perpétrée ce jour là. Nous avons continué la recherche des témoignages et des images éventuelles de l’horreur. Nous les avons trouvées. Il n’y a pas de mots pour les décrire, tellement ce qui a été perpétré dépasse tout entendement. Qu’est-ce qui peut pousser à une telle déshumanisation ? Il est difficile de trouver réponse. Mais les éléments en notre possession nous laissent croire, qu’on aurait pu prévenir une telle horreur.

Issa bandé et Mamoudou Bandé sont les rescapés de la cour de Sambo. Ce sont les deux que les CRS ont pu sauver. Zama Diao, un cousin de Sambo, explique qu’il est resté au téléphone avec lui durant tout le siège. Ils ont conversé au téléphone jusqu’à ce que les balles mortelles l’atteignent. Le dernier propos de Sambo était pour sa vieille mère, impotente, qui cherchait à fuir : « Ne cherche pas à fuir, toute la maison est cernée. Avec ton âge et ton état, ils ne te feront rien ». Ensuite poursuit Zama « j’ai entendu des coups de fusil très rapprochés. Sambo n’a plus parlé. J’ai coupé le téléphone. Puis il a sonné soudainement. Quand j’ai décroché c’était la voix d’un voisin bissa, Yabré. S, qui m’annonce qu’il est sur les lieux et qu’ils ont tué Sambo »

Il y a lieu de revenir et d’apporter des détails significatifs sur l’altercation du 24 décembre à Gon, un village-quartier de Zabré, qui a mis aux prises Sambo et trois jeunes bissa. Le témoignage de Zama Diao, qui a suivi de près cette affaire est le suivant : « quand l’altercation a eu lieu, Sambo et moi sommes allés à la gendarmerie porter plainte. Une convocation a été émise pour 15h. Les jeunes ne se sont pas présentés ». « Le lendemain matin, le chef de Zabré, nous a convoqués chez lui. Il nous a demandé de laisser tomber et de nous réconcilier. Sambo a rétorqué au chef qu’il avait perdu dans l’altercation une somme de 50 000 f cfa. Le chef a insisté pour qu’il laisse tomber. Il a accepté. Ce jour là par contre, le Gon naaba a exigé que Sambo quitte le quartier. Le chef de Zabré a demandé pardon et nous nous sommes séparés. Le lendemain 25, Bancé Issa, Bancé Tobrou, les voisins de Sambo à la tête d’un groupe de mécontents sont venus encercler la concession de Sambo pour l’incendier. J’ai appelé le chef de Zabré qui m’a dit d’informer la gendarmerie. Les gendarmes m’ont répondu qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour faire face à cette foule. J’ai encore appelé le chef de Zabré pour lui demander d’intercéder auprès des assaillants. Il m’a compris et a téléphoné au Gon naaba. Celui-ci a demandé à la foule de se disperser et elle a obéi ».

Le 31, le jour du massacre, plusieurs témoignages rapportent que le Gon naaba était parmi les assaillants qui ont fini par envahir la concession de Sambo, à l’arrivée des CRS, et de perpétrer l’horreur que nous avons pris sur nous de vous faire voir. Ça se passe chez nous. Les six victimes, toutes de la même famille, ont été froidement exécutées à bout portant et au front. Toutes ont été exécutées de la même façon. Deux corps ont été brûlés ; celui de Sambo et celui de la petite écolière de 14 ans, venue passer les congés de Noël chez son oncle. C’est le summum de l’horreur.

  Diao Awa, la maman de Sambo

Le corps de Sambo brulé

Yébandé Bandé, le frère de Sambo

Sa nièce la petite Diao Mariam, 14 ans, CM2 école primaire de Landré-Zonsé

Fallait-il montrer ces images
ou pas ?

En vertu d’une décision du Conseil supérieur de la communication, (CSC) qui
n’est pas une loi, ces images sont considérées comme choquantes et donc
interdites de diffusion dans les médias burkinabè.

Nous avons décidé de les montrer pour deux raisons :

Primo : Le code de l’information (56-93) qui est la loi sur la presse
au Burkina Faso, n’édicte pas un délit qualifié « d’image choquante ». Le CSC ne
peut dès lors se substituer à la loi ou légiférer. Obéir à une telle décision
c’est accepter le retour de la censure. Car la menace de la suspension de
parution qui s’attache au délit d’image choquante, provoque l’auto censure. Elle
est encore plus grave que la censure.

Secundo : le journaliste a une responsabilité sociale. Laquelle lui
confère la latitude de juger en toute circonstance ce qui relève de l’intérêt
général, du citoyen et du public. En cette matière, le droit constitutionnel à
la vie de 7 burkinabè a été violé de façon délibérée, comme l’a constaté le
ministre de l’Administration, Jérôme Bougouma. Certaines personnes ont
délibérément décidé « d’exécuter » leur semblable et de brûler leurs corps. A ce
niveau d’horreur, nous sortons du cadre des crimes ordinaires pouvant relever de
faits divers. Encore qu’une nation civilisée ne peut pas admettre et banaliser
la mort d’un des siens, peu importe les circonstances. Une mort, est une rupture
de l’ordre public et entraîne le déploiement de mesures exceptionnelles. De
surcroît quand cette mort a été provoquée de façon délibérée suivie de
profanation du corps. C’est ce qui a été fait à Zabré.

La publication de ces images rentre donc pleinement dans le cadre de nos
responsabilités comme journaliste. Pour montrer jusqu’où certains d’entre nous
sont capables d’aller. Pour alerter notre société sur les risques qui nous
attendent, si de telles abominations n’étaient pas rapidement proscrites et si
les auteurs, qui sont connus, ils ne s’en cachent pas, n’étaient punis
conformément à la loi à la hauteur de l’abomination.

Il n’y a pas de justification à la mise à mort d’un être humain. Certains
propos irréfléchis justifient l’exécution de Sambo, parce que, allèguent-ils,
sans jamais le démontrer, c’était un bandit de grands chemins. Une présomption,
aussi grave soit-elle, autorise-t-elle une exécution extrajudiciaire, une
vendetta ?

Et les cinq autres personnes exécutées de sang froid à bout portant sur le
front, quel est leur crime ? Sont-elles aussi des bandits de grand chemin ?

Ce 31 décembre 2012, 7 burkinabè ont été tués, froidement et de façon
délibérée. Les Burkinabè que nous sommes, ne pouvons pas l’accepter. Nous ne
devons pas le taire, encore moins le cacher. Les images sont choquantes. Elles
doivent nous amener à nous lever pour dire plus « jamais ça », dans notre
pays.

Le droit à la vie est au dessus de tous les autres droits.


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