Mission du gouvernement : « Retour, oui mais justice d’abord ! »

Publié le mercredi 16 janvier 2013

Comme d’habitude, le gouvernement a dépêché une mission à Zabré pour prêcher le pardon et la réconciliation. C’est le ministre de l’administration territoriale et de la sécurité, Jérôme Bougouma qui a conduit la mission. Il était accompagné par trois nouveaux ministres qui sont à leur première mission officielle. Dramane Yameogo de la justice, Alain Zoubga de l’Action sociale et Prudence Julie Nignan/Somda des Droits humains et de la promotion civique.

La délégation a passé moins d’une heure à Youga, où ils ont échangé avec le chef coutumier et les quelques 900 déplacés peulhs qui y vivent sur un site aménagé. Plus de 350 ont été ramenés du Ghana la veille pour la circonstance. Dans les échanges, Jérôme Bougouma, le seul orateur de la délégation durant le périple à Zabré, a tenté de réconforter les déplacés. « La justice fera son travail » a-t-il lancé devant les déplacés qu’ il a exhorté à rentrer chez eux. Un dispositif sécuritaire sera mis en place pour rassurer ceux qui hésitent. Ils sont encore nombreux. Plusieurs déplacés qui se sont réfugiés au Ghana ont fui plus loin quand ils ont vu les véhicules du Burkina venus les rapatrier. Les représentants de la communauté peulh ont répondu diplomatiquement à la délégation gouvernementale. Guioa Zama qui s’est exprimé au nom de sa communauté est revenu sur la question de la justice dont parle le ministre. « Ce n’est pas la première fois qu’on tue des peulhs ici. A chaque fois des promesses ont été faites et ses crimes sont restés impunis. »

La mission gouvernementale au camp de Youga

Sur la question du retour, le chef peulh a tenu à parler. Même si on lui a demandé d’être le plus court possible il a, en quelques mots égrené leurs préoccupations. Pour lui, Youga qui a accepté les accueillir est devenu leur village. Il demande au gouvernement de leur trouver un forage et des WC pour éviter le développement de certaines maladies. Ils ont déjà demandé et obtenu selon lui du chef de Youga, un terrain pour en faire un marché de bétail. Un des jeunes qui a demandé en vain à s’exprimer au micro du journaliste de la RTB a tenu quand même a nous souligner que le ministre a parlé de tout sauf de l’essentiel. « Il nous demande de rentrer, que la sécurité va s’occuper de nous. Nous avons perdu tous nos biens, nos animaux, nos vivres ont été brûlés, nos maisons ont été incendiées. Qui s’occupera de ça ? Comment nous pouvons y retourner les mains vides ? » A-t-il fait remarquer.

Moussa Zongo


Le conflit couvait au su de tous

Cette affaire a commencé vers le 20 décembre 2012. A Yorko, un village de Zabré, un Bissa aurait perdu deux bœufs. Dans la journée, comme c’était devenu une habitude depuis un certain temps, les Bissas fouillent les campements peulh à la recherche des voleurs. Ils finissent par désigner « leur voleur ». L’intéressé nie et prend la fuite. Généralement, si tu es arrêté on te fait subir des tortures pour te faire avouer. Un des fils du supposé voleur qui était sur une moto tente aussi de fuir. Il est atteint par un coup de fusil. Il tombe. Son oncle reçoit aussi un coup de fusil. La communauté peulh informe le commissariat de police de ce qui se passe à Yorko depuis la mi-journée. Les policiers ne bougeront pas. Les premières destructions de maisons commencent là bas ce jour là. Dans la soirée, un groupe de 4 personnes arrive au domicile d’un peulh pour détruire la maison. Les peulhs s’organisent pour résister. 3 des 4 arrivent à prendre la fuite. Le quatrième est arrêté. Les deux peulhs blessés sont évacués à l’hôpital. Les frais de soins sont pris en charge par Sambo. Les gendarmes iront récupérer le Bissa aux mains des peulhs. Le village se rassemble le lendemain à la gendarmerie et réclame que leur frère soit soigné. Il est amené par les gendarmes à l’hôpital. Au retour, la foule intercepte les deux gendarmes et récupèrent le jeune par la force. Ils refusent qu’il réintègre le violon. Dans cette affaire, la gendarmerie poursuivra néanmoins l’enquête et 2 de la communauté Bissa sont arrêtés et déférés à la maison d’arrêt de Tenkodogo. Le 29 décembre 2012, un autre incident survient. A Sangou, Boussim Tobagouré porte des coups sur un jeune peulh qui a laissé les animaux entrer dans son jardin. Le même jour, La famille de Barry Jacques porte plainte contre Boussim Tobagouré. Une convocation est remise pour Boussim. Ce jour là, c’est une fille qui a reçu la convocation pour son papa. Il arrive le soir et la convocation lui est transmise. Mais la police n’attendra pas longtemps. Dès le petit matin, deux policiers se rendent au domicile de Boussim pour l’interpeler. Il ne faisait pas encore jour. Dès qu’il sort de sa maison une lutte s’engage entre lui et un des policiers. Boussim est armé. Un des policiers prend la fuite. Boussim maîtrise son binôme. Entre temps un coup de feu part. On ne sait pas qui a tiré pour le moment. Les femmes de Boussim sortent et l’aident à bastonner le policier. Ils sont rejoints par les voisins. Ils attachent le policier. Le lendemain, tout le village est mobilisé. La police se rend sur les lieux. Le chef de Sangou entame une négociation et obtient la libération du policier. Mais son arme ne lui sera pas remise. Les gendarmes aussi se rendent sur les lieux. Ils y trouvent la police qui était en train de partir. Les deux gendarmes tentent de convaincre la population en vain de leur remettre l’arme. La cour de Oumarou Barry père de Jacques Barry est saccagée. Dans la soirée une rencontre est organisée par les populations de Sangou. Ils décident de remettre l’arme à la gendarmerie et de réclamer immédiatement le départ du commissaire de police. D’autres villages adhèrent à leur mouvement. Le lendemain 30 décembre, ils se mobilisent et se rendent à la gendarmerie pour remettre l’arme. Le commandant de brigade les reçoit et informe le commissaire de police. Mais la population ne pourra pas remettre l’arme à la gendarmerie. Le commissaire de police veut que l’arme leur soit remise main à main par les populations. Les populations retirent alors l’arme et se rendent au commissariat. Le commissaire récupère l’arme mais les populations lui disent qu’elles veulent son départ. Quelques jets de pierre sont même lancés sur le commissariat. Les manifestants se dispersent et en rentrant, ils détruisent les maisons des peulhs sur leur passage. Le mouvement n’est pas terminé. Le 31 décembre, Sangou s’organise de nouveau pour descendre sur le commissariat de police. La police alertée ferme ses locaux et les agents disparaissent dans la nature. Un des manifestants trouve une idée. Il faut aller chez Sambo. Ce cri dans la foule va agrandir le mouvement. Nous sommes autour du marché de Zabré. Tous ceux qui en voulaient à Sambo adhèrent très vite au mouvement qui s’ébranle vers son domicile.

Moussa Zongo

Ce qui divise peulh et bissa à
Zabré

La cohabitation entre communauté peulh et bissa était devenue difficile ces
derniers temps. La recrudescence des vols de bétail est l’une des principales
causes. Les Bissa accusent régulièrement les peulh d’être à l’origine de ces
vols. Sambo est pour eux le principal receleur de ces vols. Les forces de
sécurité en effectif très limité n’arrivent pas à endiguer le phénomène des vols
dans la région. Les multiples interpellations de Sambo et ses libérations ont
fini par convaincre les Bissas qu’il ne sert plus a rien de convoquer Sambo
devant la justice. Il a toujours réussi à s’en sortir. " C’est le sentiment
d’impunité qui a provoqué tout ce que nous vivons aujourd’hui. Les gens ont
l’impression que la justice est toujours du côté de ceux qui ont les moyens. "
explique une autorité locale. L’impunité, la communauté peulh aussi la ressent.
" On a tué des peulh ici gratuitement et les coupables se sont retrouvés dehors
quelques temps après. On nous accuse à tort de vols, on nous ligote, on nous
frappe et personne ne réagit. C’est comme si nous sommes de sous-hommes ici.
Même quand on attrape un peulh dans un village il demande généralement que
l’affaire aille au commissariat mais ils refusent " explique un leader peulh. Ce
dernier a une autre lecture de la mauvaise cohabitation entre peulh et bissa ces
dernières années. Il y voit un lien avec l’évolution sociale de la communauté
peulh de la zone. " Avant, nos parents étaient là pour garder les bœufs des
bissas. Aujourd’hui, nous ne gardons plus leurs bœufs chacun a ses animaux.
C’est notre domaine et ça nous réussit. Dans le domaine de l’agriculture
également, nous sommes devenus de grands agriculteurs. Nous avons les bonnes
terres avec nos animaux qui enrichissent nos champs. Tout cela naturellement
fait des jaloux et nous en sommes conscients. Cette année, j’ai eu 150 sacs de
maïs. Ma famille ne consomme qu’une infime partie. Le reste, chaque année je
vends et j’achète des animaux. " Mais cette année, G Z ne pourra pas agrandir
son troupeau. Tous les 150 sacs de Maïs sont partis en fumée avec la folie
humaine. Pour lui, la vraie raison, c’est leur émancipation. " Pourquoi ils ont
brûlé les récoltes des peulhs. Ils savent que la moisson a été très bonne pour
nous. " Précise G Z. " Vous pouvez vérifier ce que je vous dis, la plupart des
peulhs qui continuent de garder les bœufs des bissas et qui ne peuvent même pas
avoir leur propre poulet, ni un sac de maïs n’ont pas été inquiétés. " De " bons
peulhs " ont été épargnés dans certains villages. A Gassougou, D M et D T y sont
toujours installés avec leurs familles sans être inquiétés.


Le bilan en chiffres
Le bilan
officiel du drame du 31 décembre est de 7 morts au total. Sambo, deux de ses
neveux, son petit frère et ses deux parents et le voisin de Sambo, Bansé. Les
dégâts matériels sont immenses dans les familles peulhs. Tout a été incendié. 6
personnes ont été également blessées au cours de la manifestation dont deux
policiers et 3 membres de la famille de Sambo. 41 concessions ont été détruites
dans plus d’une dizaine de localités habitées par des peulhs. Ce sont au total
plus de 1437 personnes qui se sont déplacées. Un chiffre qui ne prend pas en
compte ceux qui se sont cachés en brousse. Plus de 120 personnes ont déjà été
interpelées et 40 ont été déférées à Tenkodogo. Les interpellations se
poursuivent. Dans la rencontre avec les coutumiers de Zabré, ces derniers ont
souhaité que toutes les personnes interpellées soient relaxées pour permettre un
retour de la paix. 306 armes blanches et 7 fusils de calibre 12 ont été
saisis.

Moussa
Zongo


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