Enquête : Zabre ! La première fosse commune des conflits intercommunautaires

Publié le mardi 15 janvier 2013

Les camps de réfugiés peuls au Burkina sont devenus une chose banale. Sous des tentes blanches du HCR, ils sont des centaines, àTenkodogo, à Youga et à Sebila. Des enfants par centaines, pour la plupart scolarisés, ont fui avec leurs parents, pour échapper a la mort.

A Zabré on vient d’inaugurer les fosses communes. Les six membres de la famille de Sambo, son père, sa mère, des octogénaires, son frère, son petit neveu, sa petite nièce, (venue pour les congés de Noël) et sa jeune épouse, ont été sauvagement abattus. Aux cadavres de Sambo et de la petite écolière on a mis le feu. Après, ils ont tous été enterrés dans une fosse commune. Parce que probablement, les autres membres survivants de leur famille, malgré les paroles rassurantes des autorités, ne pouvaient pas leur assurer une sépulture digne. Dans le Burkina paisible, la paix est ce que les autres nous envient, on a inauguré les fosses communes, comme dans les pays en guerre. Il y a des occurrences qui n’augurent rien de bon pour l’avenir. Ceux qui savent lire les signes, vous le diront.

En faisant le parallèle, Gbagbo pendant ses dix ans de terreur, avec les escadrons de la mort de Simone Gbagbo, on n’a ni vu des camps de réfugiés de Burkinabè sur le territoire ivoirien, ni entendu que des burkinabè ont été enterrés dans une fosse commune.

Nous en sommes conscients, ces propos irriteront encore les bonnes âmes. Ceux d’entre nous qui avons encore une lucidité suffisante pour mesurer l’abîme dans lequel nous nous dirigeons inexorablement, sont gênés par le caractère dit-on « complexe » du problème. Certains d’ailleurs, avec beaucoup de sincérité, je suppose, se sont parfois interrogés de savoir quelle est la meilleure manière de traiter ce problème ?

La fosse commune où ont été enterrés Sambo et les 5 autres membres de sa famille

Nous en proposons trois :

La première, c’est de reconnaître officiellement qu’il y a un problème Peulh au Burkina Faso. La crise n’est plus la banale opposition agriculteurs éleveurs, autour des dégâts de champs. Si on refuse de nommer la maladie, on ne pourra jamais lui trouver le bon remède. Or, certains, ils sont nombreux, continuent de nier le problème, de considérer que ce n’est pas un problème ethnique. Hélas, mille fois hélas, il y a un vrai problème Peulh au Burkina. Les propos sont totalement explicites. Nous avons fait le monitoring des propos de façon régulière, dans nos enquêtes, mais certains continuent de croire que ce sont des propos trop isolés pour constituer un problème.

L’année dernière, en juin, à Nagrin, un village de Ziga, un conseiller municipal avait déjà appelé au meurtre des peulhs en présence du procureur. Nous avons rapporté ce propos et les autres, tenus à l’occasion de cette rencontre houleuse. Les propos sont trop durs et même excessifs. « Les peuls n’ont pas de terre... ». Or dans certains de nos dialectes, « terre », égale « patrie ». Quand vous n’avez pas de terre, vous n’avez pas aussi de patrie.

A Gombousgou, en juillet 2012, lors du conflit de Saré, au moment ou se tenait une rencontre de conciliation à la maison des jeunes, ces propos ont été entendus « les peuhls et nous c’est comme l’essence et le gasoil. On ne peut pas se mélanger. On ne peut plus vivre ensemble. Il faut qu’ils partent »

A Gaoua, en septembre, ce sont les mêmes propos. Le refus de vivre encore avec les peuhls est proclamé de façon explicite.

Les récits des réfugies de Zabré sont encore plus poignants, pour peu qu’on prenne la peine de les écouter. Malheureusement dans ces situations de drame, il n y a pas de cellule psychologique. On apporte à manger et de quoi dormir, le temps que le pic de la crise passe. Mais le travail psychologique n’est jamais fait. Ces réfugiés racontent les drames et les propos de haine à leur endroit.

A Yorko, les deux bissa, (Sabre et Diabo) qui sur leur moto, arme au poing, ont investi les familles peulhs en tirant et en criant « on ne veut plus de peulhs dans notre village », on nomme le mal. Le jeune peulh qu’ils ont ligoté et transporté ce jour là sur leur moto, est pourtant un neveu aux Bissa, sa mère est une bissa, du village voisin, celui de Beka. Extraordinaire scénario à la Rwanda, où les neveux, issus d’inter-mariages, sont considérés comme étant de l’ethnie du père.

A Sangou, la haine est encore plus indescriptible. A la tête de l’expédition contre les voisins peulhs, une certaine Hélène Boussim dite « Bokangou » (histoire de vie, histoire d’amour déçu avec un peulh qui s’est transformée en haine contre tous les peuhls. D’autres sources disent qu’elle en veut particulièrement a son voisin Peulh, Oumarou, qui aurait détourné la femme de son frère, émigré au Gabon). A cause de ses vieilles rancunes enfouies, Hélène a pris la tête de l’expédition contre ses voisins. Elle entre dans les cases, fouille, emporte ce qu’elle peut prendre et les autres qui suivent mettent le feu. Le vieux Djawga Barry, presque centenaire, qui venait juste de subir une opération, n’a pas cru, jusqu’à la dernière minute, que ces jeunes Bissa qu’il a vu naître, qu’il appelle d’ailleurs « ses enfants », pouvaient en arriver là. Boussim Pierre, un des fils du village, agent à la Sonabel, reconnaît que « s’il est aujourd’hui vivant, c’est grâce a la médication de ce vieux voisin peulh »

Au début, il ne voulait pas quitter sa maison. Devant la furie des assaillants, pillant et brûlant les cases, les voisins, des bissa, ont dû le sortir de force pour qu’il ne crame pas dans sa case. Complètement dépassé, il a décidé de s’exiler à Sebila, au Ghana, pour y attendre la mort.

Il faut donc accepter nommer le mal. Nous sommes devant une crise ethnique grave dirigée contre une ethnie bien définie. Elle n’est pas seulement le fait des Bissa. Ces crises ont perlé un peu partout sur le territoire national. Elles ont été néanmoins plus horribles à Zabre.

Deuxième solution, il ne faut jamais accepter et justifier un meurtre. C’est une grave erreur. Quand il y a mort, il y a rupture de la cohésion sociale. On ne peut pas l’expliquer. Les services compétents doivent entrer en jeu. La loi doit être appliquée dans toute sa rigueur. Si les crises d’une telle ampleur se poursuivent, c’est parce qu’il est maintenant accepté que les troubles et meurtres commis en bandes organisées, sont absouts. Il faut des peines exemplaires pour que chacun sache à quoi il s’expose en attentant à l’intégrité d’autrui. Les présumés responsables des massacres de Goumbousgou, en juillet dernier, nommément connus, sont toujours en liberté.

Troisième solution, il faut convoquer très rapidement des États généraux sur cette question. Il faut crever l’abcès, dans un processus de vérité. Il ne faut pas se leurrer. La cohabitation, après ces drames, ne peut plus être paisible sans un vrai travail inscrit dans la durée. Les raisons sont nombreuses. Mais le foncier reste le vrai problème de fond.

Il faut régler sérieusement la question foncière. La cohabitation agriculteurs et éleveurs n’est plus possible, dans les termes anciens qui jusque là ont régit le vivre ensemble dans les villages. La terre se raréfie, elle s’appauvrit, surtout de la façon dont l’agriculture est pratiquée par la majorité des cultivateurs. Une pratique irresponsable construite sur les nouvelles friches. Alors quand on ne peut plus faire de nouvelles friches, on lorgne les champs gorgés de fumiers des voisins peulhs. Comme dans l’entendement local « le peulh n’a pas de terre », il doit partir, quand le propriétaire a besoin de sa terre. S’il refuse, les menaces commencent. Les pistes à bétail sont occupées et cultivées. C’est le début des problèmes. L’éleveur n’a plus d’autres choix que de partir. S’il reste, les conflits commencent. D’abord mineurs, puis c’est l’explosion. Il faut forcément des états généraux, parce que les mécanismes actuels de partage de la terre ont atteint leur limite. Si on ne fait rien, alors il ne faut pas attendre longtemps pour qu’une conflagration intervienne .

NAB


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