Micro-finance : Qui remboursera les victimes d’Agro Inter ?

Publié le dimanche 30 décembre 2012

Diaboliquement génial ! Le système mis en place par Jean Pierre Ouiya et son acolyte Francis Bationo l’est effectivement. Le maillage ingénieux placé dans les villes et campagnes du Burkina consistant à escroquer les populations a fort bien fonctionné. Et ce sont plus de 300 millions qui ont ainsi été soutirés aux burkinabè. Ils ont eu la faiblesse de croire que l’ONG pouvait produire des miracles. Mal leur en a pris ! Flairant l’arnaque, le ministère de l’économie et des finances a mis le holà, mais plus de 6000 burkinabè étaient déjà pris au piège. Si les auteurs du crime sont aujourd’hui à la MACO, leurs victimes par contre se demandent vers qui se tourner pour recouvrer leurs fonds.

 

Dans l’article “Les stratégies discursives du développement au Burkina Faso”, l’auteur, Grégory Enée cite Jean Pierre Ouiya à propos des ONG : « C’est un monde où les bonnes intentions côtoient les pires. C’est une nébuleuse ». Six ans après cette déclaration et telle une prémonition, son auteur se retrouve au centre d’une vaste escroquerie financière. Il faut donc croire que jean Pierre Ouiya préparait déjà son coup. C’est à coup de citations bibliques qu’il présente son projet, le Fonds Solidaire de Développement Durable. Morceau choisi : « Dans le livre de Genèse 41 : C’est grâce au système de l’agrobusiness mis en place par Joseph dans la cour de Pharaon , suite à l’explication qu’il avait faite des rêves de Pharaon, que l’Egypte échappa aux sept années de famine forte dans tous les pays et devint un grand centre d’approvisionnement en blé et en toutes sortes de provisions. « Joseph amassa du blé comme le sable de la mer, en quantité si considérable que l’on cessa de compter, parce qu’il n’y avait plus de nombre ». En clair, Jean Pierre Ouiya se prend pour le Joseph burkinabè dans la cour des pharaons, investi d’une mission quasi divine, de répandre l’abondance dans les foyers burkinabè qui accepteront de lui faire confiance. Mais l’instrument par lequel viendra l’abondance n’a rien de mystique. Le Fonds qu’il a mis en place est « alimenté de manière solidaire » par les adhérents pêchés dans des secteurs comme l’Agriculture, les Ressources animales, l’Environnement, lesquels doivent être ombiliquement rattachés à l’ONG AGRO INTER de M. Ouiya. L’objectif de ce fonds, c’est la promotion de l’économie rurale sous plusieurs formes. Et cela à travers la nouvelle approche de développement dite Stratégie de Croissance Accélérée et de Développement Durable (SCADD). La mise en place de ce Fonds se fera par le système pyramidal. C’est un système d’adhésion par groupe de trois personnes. Le groupe est composé d’un chef de file et de deux suppléants. Chaque suppléant devient chef de groupe en faisant adhérer deux personnes, ainsi de suite. Chaque membre peut parrainer plusieurs groupes. Un système de motivation permet d’huiler la machine. Ainsi, chaque chef de file bénéficie d’une prime non remboursable dite de solidarité de 140 000FCFA selon son positionnement. Quand on sait que pour se positionner comme chef de file, il faut faire adhérer deux personnes, on imagine l’engouement créé autour du système. Mais attention, il y a un droit d’adhésion qui est de 55 000FCFA par adhérent et chaque groupe de trois, apporte 165 000FCFA. Quand le groupe est amené par un suppléant, le montant à payer est de 110 000FCFA (55 000F X 2). Autres motivations, ce sont les octrois de crédits. Trois types de crédits sont proposés aux chefs de file. Un premier crédit d’équipement dit CR1 au montant plafond de 2. 500 000, puis un deuxième dit de fonctionnement de 5 000 000 de FCFA (CR2) et enfin un troisième de 10 000 000FCFA (CR3) dit crédit d’affaires. Les taux d’intérêt sur le capital remboursable sont extrêmement faibles : Ils sont de 0% pour les personnes handicapées toutes catégories, 5% pour les CR1 et CR2 et 10% pour les crédits d’affaires. Les responsables du fonds prennent cependant bien soin de préciser qu’il n’y a pas de crédit direct dans la première phase qui correspond à sa mise en place, sans toutefois préciser la durée. Cette restriction ne touche pas certains employés de l’ONG (apparemment privilégiés), qui, selon un article publié par notre confrère Sidwaya et signé d’Idrissa Nogo auraient laissé des ardoises salées dans les registres comptables de l’ONG. Ce fait à lui seul préfigurait l’arnaque, d’autant que l’argument qui pouvait fonder la restriction, à savoir la nécessité de consolider l’assise financière de la boîte, valait pour tous. Pour les adhérents qui sont au bas de la pyramide, c’est également la possibilité de prêts qui a servi d’appât. Pour les exclus de la bancarisation, c’était une véritable aubaine de pouvoir bénéficier de prêts à taux d’intérêt préférentiel (voir article : « Je ne veux pas être un bouc-émissaire »). Mais ce n’était évidemment que miroir aux alouettes que les services du ministère de l’Economie et des Finances ont fort heureusement empêché de produire ses effets néfastes. Reste que les dégâts sont déjà là. Plus de 6000 pigeons, selon le chiffre de notre confrère Sidwaya se sont fait plumer. Le ministère de l’Economie et des Finances qui est à la base de la plainte pour « exercice illégal de l’activité de micro-finance sur fond d’escroquerie » va-t-il se porter garant pour le remboursement des pauvres victimes ? C’est en tout cas le souhait de ces milliers de paysans qui n’ont d’autre interlocuteur que l’Etat, vu que l’auteur du crime qui est en prison est sans doute aujourd’hui insolvable. Ce ministère qui est en charge du secteur de la micro-finance n’est-il pas responsable à tout le moins d’avoir laissé une structure exercer illégalement dans son domaine de compétence ?

 


Emmanuel Bakala : « Je ne veux pas être un bouc-émissaire »

Le hasard a voulu qu’Emmanuel Bakala, catéchiste de son Etat, soit la porte d’entrée d’Agrointer à Sapouy. C’est à l’issue d’un office religieux à l’Eglise Immaculée Conception de Sapouy qu’une de ses connaissances, Abel Bado, berger diocésain du renouveau charismatique à Koudougou, lui a confié son souhait de rencontrer les autorités administratives, dans le but de leur exposer le projet porté par Agrointer. Le hasard ? Pas vraiment, parce que tout cela semble bien participer de la stratégie de camouflage d’Agrointer. La rencontre sollicitée avec l’autorité administrative visait ni plus ni moins qu’à les mettre dans le coup, tout comme l’implication des religieux, le but étant de rassurer les populations. Il s’agissait en fait d’une prise de contact avec l’autorité administrative en vue de préparer la grande rencontre avec les populations. Celle-ci a lieu le 24 mai 2011 dans une salle de conférence du haut-commissariat bondée de monde. Un groupe d’initiative amené par Emmanuel avait préparé cette rencontre, et apparemment les esprits étaient déjà prêts pour accueillir la bonne nouvelle. Les populations n’ont en rien marchandé leur adhésion. Mais prudentes, elles ont demandé que l’administration, à travers le haut-commissaire soit impliquée. Mieux, pour plus d’assurance, elles ont même voulu que le dépôt des frais d’adhésion se fasse au Haut-commissariat, à charge pour l’institution de le transférer à la banque. Ce que le haut-commissaire a refusé. Ce refus a-t-il douché l’enthousiasme des populations ? Il faut le croire, car la collecte des fonds ce jour n’avait guère été abondante. Seuls quatre personnes adhéreront. Pour les rassurer, Abel Bado a promis que l’argent sera directement versé dans un compte ouvert à la Poste de la localité. Ce qui fut fait. Bakala Emmanuel, le catéchiste a été responsabilisé pour la collecte des frais d’adhésion qu’il devait ensuite déposer à la Poste contre reçu. Bado Abel s’occupera quand à lui de la récupération des reçus pour les acheminer à la direction. Mais le catéchiste prenait le soin d’en garder des copies. Le lancement officiel de l’opération dans le Ziro eut lieu quand le nombre de 31 requis pour faire la pyramide fut atteint. Ce jour-là, la direction d’Agrointer était représentée par 6 personnes. Etaient présents, la quasi totalité des responsables administratifs avec à leur tête le Haut commissaire. Lors des interventions des responsables d’Agrointer, promesse est faite aux adhérents que des possibilités de crédits leurs seront offertes, allant de 500 000FCFA à 1000 000FCFA, avec un délai de remboursement de 18 mois. Mais une fois le lancement fait, de nombreux couacs émailleront le parcours. Premier couac : lors de la rencontre, un appel avait été lancé aux femmes pour la collecte d’amendes de karité. L’acheteur annoncé s’appelait l’AGOA et il avait été dit qu’il paierait comptant. Les femmes se sont effectivement mobilisées pour rassembler les amendes, mais personne n’est passé les enlever. Deuxième couac : Il est annoncé aux adhérents le paiement d’une redevance de 8000FCFA comme frais d’ouverture de compte ainsi que deux photos d’identité. Ces précisions n’avaient pas été données au départ. Mais les adhérents n’avaient plus vraiment le choix puisqu’ils avaient déjà payé 55 000F. Troisième couac : Des carnets devaient être remis aux adhérents pour le suivi de leur compte. Quand le catéchiste a cherché à s’informer sur les dits carnets, on lui a fait savoir que le manager général, Jean Pierre Ouiya a été arrêté et incarcéré à la MACO. La raison avancée, il aurait mal parlé au ministre des Finances. Sentant le roussi, Emmanuel Bakala saisit le Haut commissaire. Voilà six mois dit-il au Haut commissaire, que les populations ont payé et on ne voit rien venir. Ce dernier appelle Abel Bado qui confirme l’arrestation de Ouiya et promet de venir lui-même à Sapouy. Dans le but de lui mettre la pression, le Haut commissaire informe Bado que par sa faute, le catéchiste a été coffré à Sapouy et que la tension commence à se faire sentir au niveau des adhérents.

A la rencontre convoquée à l’occasion de l’arrivée de M. Bado, tous les adhérents ont répondu présents. Le Haut commissaire présent lui aussi à cette rencontre met immédiatement Bado face à ses responsabilités. Ce dernier ressert l’histoire de l’arrestation de Ouiya. Mais les adhérents ne veulent qu’une chose : être remboursés. Bado prétexte qu’une réunion est prévue à Ouaga pour décider du retour de l’argent. Les adhérents seront dit-il, prévenus, dès lors que le transfert aura été fait. Depuis lors, rien. Ce n’était évidemment qu’une manœuvre, pour s’échapper. De remboursement, on n’en parle plus. Et le pauvre catéchiste se retrouve seul, face à des adhérents spoliés très remontés.

 

Par Germain B. NAMA

 


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