Interview : Ildevert Méda : « On n’est pas aussi bien accueilli au théâtre qu’au cinéma »

Publié le vendredi 2 novembre 2012

Ildevert Méda est un homme à plusieurs casquettes. Comédien il est à la fois acteur de cinéma et virtuose des planches. Qui mieux que lui, alors pour parler de ces deux arts et s’interroger spécifiquement sur l’avenir du théâtre au Burkina Faso ?

 

L’Evénement : Qu’est-ce que les lecteurs doivent retenir de vous ?

 

Ildevert Méda : Je suis Ildevert Méda, comédien de théâtre, metteur en scène, auteur dramaturge, Directeur de Cabinet, acteur de cinéma et enseignant à l’école de Cinéma ISIS.

 

Comment arrivez-vous à être à la fois acteur de théâtre et acteur de cinéma ?

C’est vrai que vu de l’extérieur on a l’impression que ce sont deux boulots totalement différents mais l’un est le prolongement de l’autre. Tout part du théâtre selon moi, je suis comédien de théâtre et c’est mon travail d’interprète au théâtre qui m’emmène à l’interprétation au cinéma et c’est ma longue expérience dans l’interprétation qui m’emmène à comprendre le fonctionnement qui fait que je peux faire comprendre ce fonctionnement à d’autres personnes. Ce qui fait de moi, du coup un formateur. C’est aussi ce prolongement qui m’emmène à pouvoir diriger des acteurs comme moi, parce que je suis passé par là, parce que je sais ce qui fonctionne. Ecrire aussi c’est savoir interpréter les textes des autres. Comme le dit Biraogo Diop : « tant qu’on ne lit pas on ne peut pas écrire ». Ce n’est pas un autre boulot qui complexifie mon activité mais c’est le prolongement. C’est logique même quand on me demande d’animer une émission, pour moi c’est un travail d’acteur tout simplement, car pour moi l’animateur est un acteur en situation.

 

N’y a-t-il pas une différence entre acteur de théâtre et de cinéma ?

Absolument, il y a une différence fondamentale. Le théâtre c’est comme j’ai l’habitude de le dire, la chose vraie que le comédien essaye de rendre de façon crédible dans un lieu faux. On invite les gens à un rendez-vous dans une salle de théâtre, sur une scène généralement à l’italienne, un petit carré ou un petit rectangle. C’est faux. Et là vous jouer que vous êtes dans votre chambre, dans la mer, en circulation, dans un marché ou dans une salle de classe. Par contre au cinéma on essaye de trouver cette même chose vraie mais dans un lieu très proche de la réalité, le plus crédible possible. C’est déjà différent car si vous me dites d’être dans une chambre avec une femme qui est censée être mon épouse, il faut qu’on soit réellement dans une chambre, il faut qu’il y ait un lit. Au théâtre vous n’avez pas besoin forcément de ça. On peut prétendre être couché mais debout, c’est de l’imaginaire. Au théâtre on n’arrête pas pour reprendre tandis qu’au cinéma on a la chance de reprendre pour perfectionner, pour améliorer les choses pour que cela soit vraiment plus juste pour les téléspectateurs, les cinéphiles. Au théâtre ce n’est pas le cas car c’est un art vivant, quand quelque chose est parti c’est parti, le public sent les acteurs respirer, trembler, leurs angoisses.

 

Quelles sont les dispositions que vous prenez quand vous jouez soit au théâtre soit au cinéma ?

En fait c’est des degrés. Au cinéma, la caméra est un gros œil qui va chercher l’émotion. Au théâtre le public est là en face mais relativement loin, donc il faut pousser l’émotion encore plus forte. Alors qu’au cinéma si vous le faites trop il y a une exagération. Tous les métiers d’art ont besoin de dispositions particulières. L’acteur de théâtre, le musicien, le plasticien, le metteur en scène, etc. sollicite son imagination et c’est à partir de cela qu’il crée. C’est la première disposition. Après c’est l’écoute sur scène car jouer c’est répondre à quelqu’un. Pourtant vous ne pouvez pas répondre à quelqu’un que vous n’avez pas écouté, entendu. En fait le comédien n’initie pas le jeu, il ne vient pas sur scène en disant je vais faire comme-ci comme-ca. J’essaye d’être dans la vérité. On me gifle par exemple et je dois répondre. Il faut donc être en situation de jeux. Je me prédispose à écouter mon vis-à-vis, à répondre à ce qu’il me donne. Pour moi tout part de l’imagination. C’est l’imagination en premier, j’actionne par avance ma mémoire affective, sensorielle et j’essaye d’être dans cette écoute réelle.

 

Que répondez-vous à ceux qui estiment que les films burkinabè ne sont en réalité que des théâtres filmés ?

Ils n’ont pas totalement tort parce que notre cinéma est naissant. Nous ne tamisons pas assez au cinéma pour que ce soit juste ce qu’il faut quand nous n’avons pas en face de nous des électeurs d’acteurs capables de nous diriger, d’actionner vraiment ce qui est nécessaire pour donner un jeu vrai dans la situation. On a tendance à jouer ce que nous avons déjà joué au théâtre. Au théâtre, l’acteur peut donner énormément. Et au cinéma quand on en fait trop, on assimile cela à du théâtre quelque fois. Je peux bien comprendre que ça vient d’un manque de formation chez l’acteur et chez le réalisateur. Chez le réalisateur c’est le manque de formation en direction d’acteur. Chez l’acteur c’est le manque de formation formelle en tant qu’acteur pour écouter, pour pouvoir entendre le langage de la direction d’acteur parce que c’est un langage qu’on partage entre le directeur d’acteur et le comédien. Alors s’il n’y a pas de formation chez l’un et chez l’autre pour qu’ils puissent parler le même langage alors l’acteur qui a l’expérience au théâtre fera ce qu’il a l’habitude de faire. Moi je ne crois pas qu’on peut globaliser et dire que certains films africains c’est du théâtre filmé, non. Parfois il ya quand même des choses qui fonctionnent bien dans les films africains même si ça pèche encore du côté de la formation des acteurs de cinéma et du côté de la formation en direction d’acteur chez les réalisateurs.

 

Selon vous pourquoi les Burkinabè préfèrent aller au cinéma qu’au théâtre ?

C’est toute une culture, c’est toute une tradition. Il faut encrer cela dans les habitudes des gens. Au cinéma tout est donné, c’est à prendre. Au théâtre le spectateur fait sien du travail pour que l’œuvre puisse avoir sa raison d’être. Ça sollicite l’imagination, ça sollicite la réflexion, la disponibilité physique, mentale, intellectuelle. De tous les temps le théâtre n’a pas su rester populaire. Il est né du peuple bien sûr et les hommes de théâtre l’ont confisqué et maintenant pour le rendre nous avons face à nous des élus qui le reçoivent mais au départ le théâtre était populaire, il appartenait au peuple, les hommes de théâtre l’ont confisqué. Et comme le dit le Pr Prosper Compaoré, nous sommes dans le temps où nous essayons de rendre le théâtre au peuple. Il faut donc saluer le travail de ceux qui vulgarisent le théâtre dans les coins les plus reculés à travers le théâtre forum, le théâtre d’intervention sociale, le théâtre de développement de Jean Pierre Guingané. Mais j’avoue que ce n’est pas demain la veille, rendre le théâtre au peuple car c’est un travail de longue haleine. Nous sommes sur le chemin. Ce sont donc toutes ces raisons qui font que les gens préfèrent aller au cinéma car tout est donné, on ne vous sollicite rien, on ne demande pas la participation du public comme au théâtre. Le cinéma ou la télévision vous n’avez qu’à appuyer sur un bouton. Le théâtre il faut le programmer, il faut prendre le risque d’aller le voir avec le risque de vous faire écraser. Arrivé là vous risquez de ne pas être très bien accueilli car vous n’y êtes jamais allé, vous ne savez pas si là-bas on accueille bien les gens, etc. Le théâtre a donc besoin de soutien particulier, d’être accompagné.

 

Un acteur de théâtre a-t-il droit à une retraite ?

« L’expression laisser la place aux autres » me dérange quand les gens l’emploient. Je compte ne jamais laisser ma place aux autres, car elle n’appartient à personne sinon à moi. Je n’ai jamais pris la place de quelqu’un et je ne compte pas aussi vendre ma place à quelqu’un. Il n’y a donc pas de retraite chez nous. Je dis même souvent aux gens, quand vous prendrez votre retraite venez vous inscrire dans mon école pour apprendre le théâtre car vous en avez besoin. Tout le monde a besoin de faire du théâtre, le journaliste, le ministre, le président car ils seront plus performant dans leurs discours et dans leurs manières de parler, pour comprendre certaines choses.

 

Quel est l’avenir du théâtre au Burkina selon vous ?

L’avenir pour moi est radieux. Il y a des acteurs formidables, je regarde les jeunes qui ont envie d’apprendre, les jeunes talents qui essayent par tous les moyens d’apprendre, de se perfectionner. Cela fait que je suis de plus en plus optimiste. Si je regarde le travail de fidélisation du public qui se fait par-ci par-là dont le Carrefour international du théâtre de Ouagadougou (CITHO), l’atelier théâtre burkinabè (ATB), au Cartel, à la fraternité, au théâtre de l’espoir, il y a des efforts qui sont en train d’être fait et cela pourrait se généraliser à tout le Burkina. En Afrique il y a des efforts qui sont en train d’être fait pour que le théâtre atteigne son public. Au CITHO par exemple si vous n’arrivez pas une heure avant vous n’avez pas la place. Cela veut dire que c’est de bon signe. Les acteurs ont envie d’apprendre. Après il faudra une formation structurée parce que ça manque. Il y a des compétences mais malheureusement on traîne. Et nous avons perdu des talents que nous n’avons pas pu exploiter comme Amadou Gourou, Jean Pierre Guingané, c’est dommage. Et peut être nous allons tous suivre. Il faut enseigner ces savoirs à d’autres pour qu’ils soient meilleurs que nous. On a compris maintenant en Afrique que la grandeur de l’homme ne se mesure plus au nombre des gens qu’on bloque devant soi mais au nombre des gens qu’on propulse devant soi. C’est par la transmission que les choses progressent. Je crois qu’il y a des gens qui sont disponibles et il faut que les moyens suivent, que la volonté politique l’accompagne.

 

Interview réalisé

par Michaël Pacodi


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