Education : Réforme du système éducatif : Quoi privilégier et par quel bout prendre les choses ?

Publié le lundi 15 octobre 2012

Voilà cinq ans que l’Etat applique le principe de la gratuité et de l’obligation scolaire dans 45 communes du Pays. La généralisation qui était prévue pour 2011 a été repoussée. Le bilan est fait. La réalité est là. Beaucoup d’enfants sont allés à l’école. Beaucoup de classes ont été ouvertes. Mais d’énormes difficultés sont apparues. Les infrastructures et le personnel manquent. L’Etat a été obligé de revoir les échéances de la généralisation. C’est dans ce contexte que les discussions sur un autre aspect de la réforme sont entamées. Le transfert du préscolaire et du post primaire au MENA. Les acteurs sont dans le doute, craignant un avènement, dont ils ne maîtrisent pas bien les contours. Les autorités elles, y croient. Une commission interministérielle est en place et discute des conditions et les étapes de la réalisation de ce « continium ». Il y a du boulot et le temps presse.

 

Dans le pipeline, il y a peut-être trop d’actions. Démocratiser d’abord l’accès à l’école, c’était l’idée maîtresse de la loi d’orientation adoptée en 2007. Une expérience pilote a été conduite dans 45 communes et devrait aboutir à une généralisation de l’obligation et de la gratuité de l’école pour les 6-16 ans. La période pilote est passée et des décisions attendent d’être prises. L’expérience a permis des acquis. Sur la période, ce sont des milliers de salles de classe qui ont été construites. Dans les localités pilotes, le nombre d’enfants scolarisés a été multiplié par deux. Ce qui a contribué à améliorer significativement les statistiques. Ainsi pour le taux brut de scolarisation, le Burkina est aujourd’hui à 78%. Il y a eu aussi le renforcement des ressources humaines, avec le recrutement des enseignants.

Mais en regardant de plus près, ces efforts sont insignifiants tellement les besoins sont immenses. Le manque est ressenti de façon criarde, là où les efforts se sont portés, notamment dans les infrastructures. L’expérience pilote a eu un appel d’air incroyable. Le besoin d’école et de scolarisation a explosé, rendant vains les sérieux efforts qui ont été entrepris. Il s’en suit que les classes sous paillotes ne cessent d’augmenter, or leur diminution, à défaut de la disparition, aurait dû être le meilleur indicateur, de l’impact de la nouvelle orientation. Il se passe comme si on avait suscité des besoins, incompressibles, ingérables avec les prévisions dégagées. 

On se retrouve donc avec des goulots d’étranglement sur les deux cycles de l’enseignement (primaire et post primaire) dans les zones pilotes. Au primaire la demande est potentiellement régulée, par les salles sous paillote. Et le grand flux est ainsi canalisé vers le post primaire, puisque le filtre de « l’entrée en 6e » n’existe plus. Tous les enfants qui ont réussi au CEP sont automatiquement admis en classe de 6e. Si au primaire, les paillotes sont moins choquantes, il n’en est pas de même pour l’immédiat post primaire. En 6e les enfants, sont des collégiens. Ils sont enseignés par des professeurs. On ne peut pas ne pas tenir compte de ce changement psychologique. Or les efforts au post primaire, pour la création des classes, n’ont pas suivi les exigences du contexte nouveau de l’expérience pilote. Une autre difficulté collatérale de l’expérience pilote, la diminution des frais de scolarité a privé les établissements de près de 50% de leurs ressources. Dans un contexte où tout a augmenté, il faut pallier l’insuffisance des enseignants. Avec des ressources en moins, comment engager des vacataires ? Les mesures d’accompagnement n’ont pas toujours suivi. Le soutien de l’Etat quand il existe arrive tard.

 

Les cotisations APE

 

Du coup, les Parents d’élèves sont obligés de cotiser pour soutenir l’établissement qui subit aussi la pression des vacataires. « Dès les premières années de l’application, on s’est rendu compte que la gratuité est un leurre. Au primaire, les enfants continuent de payer les frais de scolarité. Pourtant, les APE sont des associations. Les adhésions doivent être libres. C’est la même chose au post primaire. Comme il n y a pas de mesure d’accompagnement de l’Etat, les établissements ne peuvent pas fonctionner » Explique le secrétaire général de la Fédération des syndicats des travailleurs de l’éducation F (SYNTER), Mamadou Barro. Le secrétaire général du ministère de l’éducation nationale relativise. « Les textes sur la nouvelle loi d’orientation n’interdit pas les APE. Ce sont des associations autonomes. Mais les textes interdisent qu’un enfant soit exclu pour n’avoir pas payé des frais de scolarité ». Le secrétaire général du Syndicat National des travailleurs de l’éducation de base (SYNATEB), Tahirou Traoré, constate que la mesure de gratuité continue d’être supportée par les parents. « Les frais APE sont des frais de scolarité qui ne disent pas leur nom. On continue de mettre des enfants dehors pour non payement des frais APE. C’était le cas l’an passé à l’inspection Ouaga 8 et au Sanmatenga. Certaines CEB fonctionnent en faisant cotiser les élèves. » En principe, c’était en 2011 que la mesure de la gratuité et de l’obligation scolaire devait être étendue à l’ensemble du territoire. Mais les énormes difficultés sur le terrain ont amené le gouvernement à revoir ses ambitions. On ne sait plus exactement en quelle année cette mesure sera effective dans tous les villages du Burkina. Mais pas question de reculer selon le secrétaire général du MENA, qui refuse même de parler d’expérimentation : « Parler d’expérience dans les 45 départements, suppose qu’on peut reculer en fonction des résultats. Nous sommes conscients des difficultés et nous allons travailler à les amoindrir ». En 2011, les ministères en charge de l’éducation ont fait le bilan des 4 ans d’application de la réforme dans les 45 départements. Il ressort malgré les points positifs que certaines choses doivent être revues. Désormais la généralisation sera graduelle. Pour cette année 2012-2013, 90 autres localités pourraient aussi être concernées par la réforme. Le manque de ressources financières est la principale raison qui freine le gouvernement. Le MENA a un déficit de près de 3000 enseignants. Un déficit qui pourrait être comblé avec les nouveaux recrutements. Mais ce déficit sera beaucoup ressenti l’année prochaine avec la formation des enseignants qui est passée de nouveau de 1 à 2 ans. Les ministères en charge de l’éducation ont décidé alors de poursuivre la réflexion pour trouver une meilleure formule pour la généralisation.

 

Et arriva le « Continium »

 

La démocratisation que devrait induire l’obligation et la gratuité sont en chemin. La réflexion porte maintenant sur l’efficience du système, en regroupant les trois niveaux de l’enseignement qui devraient aller ensemble. Sous la bannière du MENA devraient s’abriter désormais, le préscolaire (jusque là géré par l’Action sociale) et le post primaire qui dépendait des Enseignements secondaires. Une nouvelle ambition dans un contexte de rareté des moyens, comme si l’éducation se « plaisait à rassembler les problèmes ». En tout cas un énorme ministère en perspective, avec des problèmes de la même taille. 

On n’a donc pas fini un chantier qu’on en ouvre un autre aussi complexe que le premier. C’est en tout cas la vision d’un grand nombre d’acteurs.

 

Comment mutualiser les réformes et créer une synergie positive ?

 

Peut-être la démocratisation si difficile à implanter pourrait trouver à se réaliser dans l’efficience du système. Pourquoi pas. C’est le pari que semble vouloir tenir les autorités de l’éducation. L’entreprise est difficile et les partenaires, notamment les syndicats, sont en l’occurrence des Saint Thomas. Le ministère a entrepris de les rencontrer et d’échanger. Avec les syndicats de l’Enseignement, mais aussi avec les centrales. Une rencontre avec la CGT/B semble avoir été appréciée par la centrale. Car selon, ses premiers responsables « une telle initiative venant du MENA, est inédite ». Les problèmes ne sont pas dissipés, mais les méfiances commencent à être contenues. C’est déjà ça que de créer les conditions d’un débat serein autour d’un problème complexe.

 

Une commission interministérielle est en place. Désormais l’enseignement primaire dure dix ans. Il va du pré scolaire au premier cycle du secondaire. De nouveaux types d’enseignants seront formés. Il y aura quatre groupes de disciplines. A terme, le recrutement de ces enseignants se fera avec le niveau BAC. La formation devrait durer deux ans. Pour les autorités, ces réformes devraient permettre d’avoir un système éducatif plus efficace et constitue une solution au problème d’accès et de continuité. Il sera construit des complexes scolaires du primaire qui vont du pré scolaire au post primaire. A court terme, certaines écoles primaires à 6 classes dans les villages seront transformées en CEG. Les CEG seront transformés en lycées dans les communes. C’est un nouveau concept. Dans certaines localités où les élèves sont sous paillotes, l’Etat pense avoir trouvé une solution palliative. A défaut d’avoir les moyens pour construire un bâtiment en bonne et due forme, un nouveau concept est en train d’être étudié. Tracer les fondations, monter un mûr jusqu’à un certain niveau qui permettra d’abriter les élèves là où les problèmes de salles sont sérieux.

 

La recherche d’un système moins cher

 

Mamadou Barro pense qu’en réalité, cette réforme est beaucoup plus guidée par un souci économique et budgétaire plutôt qu’une recherche d’un système plus efficace. Avec cette nouvelle réforme, on n’aura plus besoin d’un enseignant par classe. Chaque enseignant dispensera des cours dans une discipline et s’occupera de plusieurs classes. Le recrutement sera fait sur cette base. Ensuite, avec le recrutement niveau Bac et des deux ans de formation, évidemment le salaire de l’enseignant va baisser. Jusqu’à présent, il faut avoir une formation universitaire pour postuler à un poste de l’enseignement post primaire. Avec la réforme, le primaire et le post primaire forment un tout. L’Etat vise à travers cette réforme à recruter moins d’enseignants avec une baisse de la masse salariale. C’est la vision de la F SYNTER. Même vision du côté du syndicat national de travailleurs de l’enseignement de base. « Nous pensons que cette réforme vise à réduire le coût de l’éducation. On tente de faire supporter les coups de l’éducation par les bénéficiaires et les praticiens ».Pense Tahirou Traoré. Il ajoute que le statut de l’enseignant va en prendre un coup et nécessairement le contenu de l’enseignement aussi. Certains bailleurs de fonds tels que l’agence française de développement sont intéressés par le projet. L’ensemble des acteurs reconnaissent la nécessité de reformer le système éducatif mais le modèle proposé par le gouvernement ne convainc pas les acteurs sociaux. « Depuis 1960 c’est toujours la même chose. Rien n’a fondamentalement changé dans ce qu’on propose. Certes permettre à tous les enfants d’avoir accès à l’éducation jusqu’au niveau collège est une bonne chose. Mais avec ce que les autorités proposent il y aura sans doute un impact négatif sur la qualité de l’enseignement. » Fait savoir le SG du SYNATEB. Ils sont d’accord pour la reforme du système actuel, mais pas à n’importe quel prix. Il faut réunir les conditions « C’est une démarche démagogique. Il ne sert à rien d’avoir une foule d’élèves dans une classe. Il faut pouvoir les suivre, on doit pouvoir aider chaque enfant. Nos classes sont comme des lieux de meeting. On ne peut pas dispenser le savoir dans de telles conditions. » Soutient le secrétaire général du SYNTER.

Par Moussa Zongo

 


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