Différenciation des pauvres :Se percevoir pauvre signifie t-il être pauvre ?

Publié le mercredi 5 septembre 2012

Dans la présente étude, les données quantitatives ont permis de classer les populations rurales concernées en non pauvres, pauvres transitoires et pauvres chroniques. Les chiffres dans la perception de la pauvreté ont peut être un sens caché ! C’est pourquoi nous avons cherché à comprendre les raisons dissimulées derrière les chiffres et leurs déductions.

Pour cela, nous avons donné la parole aux ruraux pour recueillir leurs perceptions sur leurs propres conditions de vie. Cela a été possible grâce à l’outil qualitatif « histoires de vie » qui a permis de réaliser des entretiens longs et approfondis.

Nous avons aussi observé ces personnes dans leur milieu de vie. Cette approche permet de comprendre et d’expliquer les mécanismes d’entrées, de sorties et de persistance dans la pauvreté.

 

Est-ce que ceux qui sont caractérisés comme non pauvres se reconnaissent comme tels ?

 

Les personnes classées comme non-pauvres en milieu culturel moaga se considèrent comme pauvres dans le discours. Le fait de ne pas s’auto attribuer un certain statut d’aisance est culturel, il répond à une pudeur qui consiste à rester humble quels que soient les biens dont on dispose.

 

Dans les sociétés très hiérarchisées, comme chez les moose, le fait que le discours des non-pauvres rejoigne celui des pauvres, peut être également lié aux charges qu’ils accumulent au fil des ans avec l’élargissement du ménage. « On ne peut pas refuser les enfants d’un fils ou d’un frère décédé » ou « on ne peut pas refuser de prendre en charge l’enfant d’un parent qui a moins de moyens que vous s’il en fait la demande », etc.

Cela illustre la pesanteur des charges familiales sur les non-pauvres. Ceci les place dans l’antichambre de la pauvreté transitoire, car eux-mêmes intègrent mentalement l’éventualité de basculer dans cette catégorie, même si la réalité du moment ne les y place pas encore.

Le fait de ne pas s’auto attribuer un certain statut d’aisance est culturel, il répond à une pudeur qui consiste à rester humble quels que soient les biens dont on dispose.

 

Les non-pauvres considèrent leur situation comme étant dépendante de l’environnement et des intempéries ; « C’est la pluviométrie qui nous handicape, et les sols sont de surcroît de mauvaise qualité. Si on avait du matériel de travail, pour nous débrouiller ce serait mieux. Nous n’avons pas de matériel de travail, les sols sont comme tu vois, pauvres. Nous souffrons vraiment. » (Namentenga, SN, non pauvre 56 ans,)

Les non-pauvres, quelle que soit la région, même s’ils s’adonnent au même type d’agriculture, sans développement mécanique ni utilisation d’engrais, parviennent à produire plus et vendre les excédents des récoltes. En effet, les non-pauvres ont plus de travailleurs valides dans les champs. En outre, ils ont relativement moins de charges car les enfants, adolescents pour l’essentiel, parviennent à se prendre en charge et participent activement à l’augmentation de la production du ménage. Ainsi, ils exercent une activité secondaire génératrice de revenus substantiels (orpaillage, élevage ou gardiennage). Ils assurent un revenu qui participe à l’amélioration des conditions de vie de l’ensemble des membres du ménage. Par ailleurs, certains ménages non-pauvres bénéficient du soutien financier régulier provenant de parents vivants à l’extérieur (Côte d’Ivoire, Ghana, Togo). Les non-pauvres pratiquent le plus souvent l’élevage. Ce cheptel constitue une épargne dans laquelle il est aisé de puiser, grâce à la vente, pour faire face d’une part, aux difficultés de la vie (santé, scolarité, construction…) et, d’autre part pour soutenir les autres activités, en particulier l’agriculture, en permettant d’accéder aux moyens de production (charrue, engrais, charrette, animaux de trait…).

Les non-pauvres, sont solvables et parviennent toujours, malgré un endettement en période difficile, à rembourser la saison suivante. Cette situation leur permet de résister aux chocs. Enfin, les non-pauvres reconnaissent la contribution de l’Etat à travers l’amélioration de la qualité du réseau routier, la construction d’écoles, de puits, etc. toutefois, ils estiment cela insuffisant. Ils souhaitent que l’État investisse dans l’agriculture en leur facilitant l’accès aux équipements agricoles et aux engrais.

 

Pourquoi certains restent pauvres toute leur vie ?

 

Les « histoires de vie » ont montré que ceux que l’Enquête Permanente Agricole (EPA) a désignés comme pauvres chroniques sont des agriculteurs dont les sols pauvres ont de faibles rendements. Ils ne disposent pas de moyens pour les fertiliser. Selon l’EPA, la pauvreté chronique touche massivement les ménages de grande taille, avec plusieurs épouses et enfants en bas âge (plus de 5 en moyenne) sans cohésion sociale. Cependant, l’analyse des résultats qualitatifs révèle qu’un fort pourcentage de ménages de grande taille s’en sort mieux que les ménages de petites tailles. Cela signifie que la taille du ménage est un facteur de rendement, lorsque le nombre des membres équivaut à un potentiel de bras valides et donc de productivité. Au sein du ménage chroniquement pauvre, c’est l’adoption de stratégies individuelles de survie qui prévaut dès l’adolescence. Le chef de ménage chroniquement pauvre est généralement d’un âge avancé (la soixantaine) ce qui rend difficile l’exercice d’activités commerciales. Le seul soutien en période de soudure ou de mauvaise saison vient de l’aide reçue de bonnes volontés.

Cependant, ce soutien fortuit ne permet d’assurer que les besoins nutritionnels immédiats. Comme les non-pauvres, les pauvres chroniques affirment leur dépendance à la pluviométrie. « L’accès au foncier n’est pas dur pour moi. J’ai suffisamment de terres pour cultiver. L’an passé, je n’ai pas cultivé car j’avais mal aux yeux. Cette année j’ai cultivé. J’ai récolté le haricot. Si la pluie tombe, je pourrai récolter beaucoup. Mais s’il n’y a plus de pluies, je n’aurai rien. » (Loropeni, DB, pauvre Chronique, 68 ans).

Toutefois, il existe des chefs de ménages moins âgés en situation de pauvreté chronique (moins de 50 ans). Ils lient leur situation à l’absence du patriarche, dont ils ont été contraints d’hériter des charges familiales. Ils ont changé de statut sans y être préparés. C’est également le cas des femmes qui deviennent chefs de ménage après la disparition du mari.

 

Le chef de ménage chroniquement pauvre est généralement d’un âge avancé (la soixantaine)…. C’est également le cas des femmes qui deviennent chefs de ménage après la disparition du mari.

En outre, le désir de certains pauvres chroniques, est d’aller rejoindre la ville ou d’émigrer hors du pays. Ce manque de confiance dans le changement de leurs conditions de vie accroît leur situation de précarité puisqu’ils n’adoptent pas de stratégies endogènes adéquates pour s’en sortir. « Après analyse, j’ai décidé de m’exiler en Côte d’Ivoire pour y rejoindre mon frère. Pour cela, à chaque fois je mets un peu d’argent de côté pour payer mon transport. Ici je n’ai pas d’avenir » (Koné, BJP, pauvre chronique, 26 ans). Ou encore « Si tu as les moyens (argent) tu peux acheter la charrue, l’engrais. Mais si tu n’as pas les moyens tu vas faire comment ? Tu ne peux qu’attendre. Tu vois quelque chose qui vient pour te tuer. Si tu ne peux pas te sauver, qu’est-ce que tu fais ? Tu ne peux que l’attendre. S’il vient il va te tuer ou bien te laisser… ». (Kampti, PK, pauvre chronique, 46 ans,).

 

Comment certains arrivent à sortir de leur situation de pauvreté ?

 

En général, les pauvres transitoires disent être satisfaits de leur situation actuelle parce qu’ils parviennent à se nourrir. Agriculteurs traditionnels, ils utilisent des moyens rudimentaires de culture : « nous utilisons les dabas que les forgerons fabriquent pour travailler. On nous avait distribué des pelles mais c’était pour faire du compost, ensuite des cordons pierreux, puis des charrues à traction asine, tout cela est venu, mais il fallait disposer d‘argent pour en acheter et alléger le travail » (Namentenga, ZS, pauvre transitoire, 60 ans).

La culture des champs se fait généralement avec la contribution de la famille et tout se passe bien lorsque la pluviométrie est bonne. Comme les non-pauvres, les pauvres transitoires reconnaissent que leur productivité dépend de la pluviométrie et de la qualité des sols.

Le plus souvent, les pauvres transitoires n’ont pas une main-d’œuvre endurante au niveau de leur ménage, puisqu’elle est généralement constituée de femmes et de petits enfants. Très fréquemment, les enfants sortis de l’adolescence partent s’installer ailleurs et n’apportent pas de contribution à la famille mère. Ce qui est contraire à la situation des non-pauvres où les fils, même mariés, restent le plus souvent dans l’environnement immédiat des parents. Pour les pauvres transitoires, au contraire, la dislocation, « l’individualisme », est vite adoptée comme stratégie individuelle pour s’en sortir.

Les pauvres transitoires pratiquent l’élevage avec un nombre réduit de têtes et pendant la saison sèche, ils s’adonnent à l’artisanat ou à d’autres petites activités, mais de façon modérée.

Les perceptions de ces pauvres transitoires montrent que si les conditions climatiques, technologiques et environnementales sont réunies, leurs conditions de vie pourraient s’améliorer et leur situation se stabilisera au mieux. Pour eux, l’espoir est donc permis.

Ces différentes perceptions des populations montrent clairement que La perception du bien-être et de la pauvreté est relative aux groupes socioculturels. La pauvreté est donc conçue comme une construction sociale qui se développe à partir des relations entre différents acteurs.

Ce qui nous permet de dire que l’aspect économiste seul ne permet pas d’appréhender la pauvreté dans sa complexité et sa globalité. 

 

OUEDRAOGO/SAWADOGO Honorine P.

 

Équipe du Burkina Faso

Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;

Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 

* 10ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.

Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011


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