PauvreTE et attitudes Socio-culturelles : Comment aider les pauvres à améliorer leurs conditions de vie ?

Publié le lundi 17 septembre 2012

 Les aspects socioculturels et psychologiques sont insuffisamment pris en compte dans les politiques de réduction de pauvreté. L’outil « histoire de vie » appliqué dans le cadre de notre recherche a permis de noter que les populations considérées comme pauvres n’adoptent pas toutes les mêmes stratégies d’amélioration de leur condition de vie. Ceux dont la pauvreté est transitoire, ont deux type de stratégies. Celles endogènes consistent à faire des activités génératrices de revenus et des migrations temporaires. Celles exogènes, basées sur des soutiens multiformes provenant de proches parents vivant à l’étranger. Quant aux pauvres chroniques ils sont fatalistes et s’en remettent à Dieu. Il est donc important qu’en matière de politique de réduction de la pauvreté on ne considère pas les pauvres de façon globale.

 

Introduction

Au Burkina Faso, les études sur la pauvreté ont surtout été réalisées après l’adoption du Programme d’Ajustement Structurel (PAS), en 1991. Ces analyses de la pauvreté ont couvert à la fois, les dimensions monétaires et non monétaires de la pauvreté. Il convient toutefois de noter que dans toutes ces recherches, les dimensions autres que monétaires n’ont pas été approfondies. L’étude de Sawadogo Kimseyinga, Jean-Bernard Ouédraogo et Taladidia Thiombiano, (Profil de la pauvreté au Burkina Faso : Une approche qualitative et quantitative. 1995) est la première à établir un profil de pauvreté monétaire en partant de données socioéconomiques. Par ailleurs, cette étude a analysé les perceptions de la pauvreté et les stratégies pour sortir de cet état. Les principales stratégies identifiées sont : une plus grande ardeur au travail, l’utilisation des réseaux familiaux de solidarité, le recours à la religion, à l’aide institutionnelle, à la migration, à l’aide matérielle ou physique des enfants, comme sécurité future. Dans cette étude, la pauvreté a été abordée à travers son caractère multidimensionnel, prenant en compte la qualité de l’habitat, l’accès à l’assainissement, à l’eau potable, aux services de santé, d’éducation, etc., Notre analyse des dynamiques de la pauvreté à partir des données agricoles a donc mis l’accent sur le volet qualitatif qui considère tant les dimensions culturelles que psychologiques du phénomène de pauvreté. Il s’est agit d’utiliser les données issues de l’Enquête Permanente Agricole (EPA), dont la vocation première est l’estimation annuelle du volume de la production. Les données fournies à l’équipe de recherche par la Direction générale des prévisions et des statistiques agricoles portent sur les campagnes agricoles allant de 1994/1995 à 2006/2007. C’est donc au sein de cet échantillon que des chefs de ménages ont été identifiés, en respectant les disparités socio-culturelles et géo-climatiques, pour être enquêtés. L’outil histoire de vie a été ainsi administré à 46 individus dont la situation de non-pauvreté, de pauvreté transitoire ou chronique, n’avait pas changé pendant au moins trois ans. Cela a permis de mieux appréhender les stratégies adoptées pour ne pas basculer dans la pauvreté, ou pour en sortir.

Que faire contre la pauvreté ?

Il ressort de l’analyse, que la stratégie adoptée par l’ensemble de ceux considérés comme non pauvres pour ne pas basculer dans la pauvreté est fondée sur le développement de leur production. Cela se fait par la mécanisation et l’intensification de leurs activités secondaires (maraîchage, élevage, travail rémunéré, etc.). Alors, ils souhaitent que l’Etat et les partenaires au développement procèdent à des aménagements socio-économiques adéquats, tout en les appuyant dans leurs besoins de mécanisation de l’agriculture. Il faut noter par ailleurs, que cette catégorie refuse de reconnaître son état de suffisance socio-économique, craignant que cela lui attire une quelconque malédiction. Les pauvres chroniques, en revanche, sont plus fatalistes, particulièrement lorsque leur situation perdure. Dès lors, ils se confient d’abord à Dieu. Ils se soulagent du fait qu’ils ne sont pas seuls dans cette situation. « …Vous savez, quelquefois on se dit être dans des conditions difficiles, mais si l’on regarde la situation de certaines personnes, on se dit en fin de compte que ça va chez soi. » (Bingo, NP, pauvre chronique, 57 ans). Cette approche psychologique est importante. C’est pourquoi, lorsqu’ils tentent d’exercer de petites activités productives, cela se fait sans grande conviction.

Tout se passe comme si le pauvre chronique ne dispose pas d’assez de force pour résister aux chocs. Il attend les faveurs de la nature. Alors, en période de conjoncture économique favorable et de bonne pluviométrie il peut assurer sa subsistance, ne serait-ce que momentanément. « Si tu as les moyens (argent) tu peux acheter la charrue, l’engrais. Mais si tu n’as pas les moyens tu vas faire comment ? Tu ne peux qu’attendre. Tu vois quelque chose qui vient pour te tuer. Si tu ne peux pas te sauver, qu’est-ce que tu fais ? Tu ne peux que l’attendre. S’il vient il va te tuer ou bien te laisser… ».

(Kampti, PK, pauvre chronique, 46 ans). L’exode rural, voire l’exil vers un pays voisin est également une stratégie envisagée par certains parmi eux. Encore faut-il avoir les moyens de le faire. Lorsque le pauvre chronique n’est pas fataliste et bénéficie d’un environnement physique et socio-économique favorable, il peut évoluer vers la pauvreté transitoire assez rapidement, une aide extérieure éventuelle peut alors lui donner un coup de pouce salvateur.

Assez souvent l’élevage de volailles ou de petits ruminants en nombre réduit lui permet de résoudre ses problèmes quotidiens. Cet élevage constitue également une stratégie adoptée par les pauvres transitoires pour ne pas basculer dans la pauvreté chronique. Ces derniers, pratiquent régulièrement en période de soudure des activités génératrices de revenus (artisanat, gardiennage et petits boulots en ville, etc.)

Ce que les aides extérieures apportent aux pauvres

 

Les apports extérieurs en nature et en espèce sont essentiels pour favoriser la sortie de pauvreté. Afin de ne pas basculer dans la pauvreté, les non pauvres, encouragent leurs enfants à mener d’autres activités que l’agriculture (commerce, activités en ville). Ils cherchent à accéder au crédit et au soutien des services financiers décentralisés. Leurs attentes face aux actions de l’Etat sont plus précises : la sécurité de leurs biens, un accès plus efficace aux soins de santé, à des retenues d’eau afin d’améliorer leurs activités. Il leur arrive de recevoir des soutiens exogènes de parents vivant à l’extérieur. Toutefois ils ne donnent pas l’impression de fonder l’essentiel de leur espoir sur ces apports sporadiques. Certains non-pauvres sont rentrés d’exil de Côte d’Ivoire, suite à des contraintes familiales (décès du patriarche, héritage, etc.). Alors, ils continuent de bénéficier des retombées de leurs biens (plantations) restés à l’extérieur. Les soutiens extérieurs des pauvres transitoires, quant à eux, viennent toujours des enfants qui ont émigré hors du pays (en Côte d’ivoire pour l’échantillon de notre étude quel que soit le milieu socio-culturel). Quelques rares fois, il s’agit d’enfants exilés dans les grandes villes du Burkina Faso (Ouagadougou, Bobo Dioulasso). « …Là, j’ai quelques enfants qui sont à Abidjan, et quelquefois, s’ils apprennent qu’il y a un déficit céréalier, ils peuvent envoyer quelque chose en soutien ; parfois, certains sont étudiants, ils peuvent te venir en aide d’une façon quelconque. » (Lillougou, KS, pauvre transitoire, 60 ans). La stratégie qui consiste à envoyer les enfants travailler en ville et revenir est quasi inexistante chez eux. Les pauvres transitoires fondent l’amélioration de leur situation sur la bonne pluviométrie, la possession de technologies agricoles (charrue, engrais) en plus des apports. « …Si nous avons une bonne pluviométrie (…) La première de nos préoccupations, nous voulons qu’on nous aide en termes de route, de forages, de barrages et qu’on nous donne de l’engrais, nous pourrons mieux nous prendre en charge avec du matériel de travail dans le domaine de l’agriculture, qu’on nous soutienne dans tous ces domaines. » (Namentenga, ZS, pauvre transitoire, 60 ans).

En termes d’apports extérieurs, les pauvres chroniques ne reçoivent généralement pas grand-chose. La pauvreté n’est-elle pas caractérisée par l’absence de réseau social de recours ? « …J’ai ma fille qui est mariée à Bobo. Quant ça va chez elle, elle peut nous envoyer de l’argent une fois l’an. Ce qu’elle envoie ne peut pas faire grand-chose. Nous l’utilisons seulement pour acheter des vivres. » (Loropeni, DB, Pauvre chronique, 68 ans).

Conclusion

La pauvreté est un phénomène handicapant. Son importance dans le milieu agro-pastoral est telle que, même les non pauvres ne se croient pas à l’abri d’un quelconque basculement. Les attitudes sont guidées par des considérations culturelles et psychologiques importantes. C’est dans ce sens que les populations adoptent des solutions qu’elles estiment idoines, pour améliorer leurs conditions de vie. Les interventions de l’Etat et des partenaires au développement devraient aller dans le sens du soutien à ces initiatives locales pour avoir des effets probants.n

 

 Ludovic O Kibora

Antrhopologue

 

Équipe du Burkina Faso

Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;
Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 

* 9ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.
Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011

 


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