Desenclavement rural : La méthode HIMO est-elle indiquée pour les radiers ?

Publié le mercredi 15 août 2012

Une dame et deux de ses enfants ont été emportés par l’eau en voulant traverser un radier, après une pluie. Ce drame survenu à Nagré, un village de la commune de Fada (à 35 km de la ville), a fait naître une polémique sur la méthode de construction des radiers par l’ong Helvetas. C’est le 24 juillet 2012 que le drame s’est produit. 

 

Adama Bikianga née Kafando, 37 ans, à été emporté par les eaux alors qu’elle tentait de traverser le radier sur sa charrette, de retour de son champs, dans un hameau de culture dénommé Paladoubè. Pourquoi a-t-elle pris le risque ? Craignant d’être bloqué pendant longtemps avant de pouvoir rejoindre chez elle, après le violent orage de ce jour, elle aurait surtout pris ce risque pour ses enfants et son petit fils, ont raconté les témoins du drame. Paladoubè, le hameau de culture est séparé de Nagré par un cours d’eau important, sur lequel a été récemment construit un radier, par l’ong Helvetas. Juste après l’orage Adama Bikianga et les siens ont voulu passer le radier avant la montée des eaux : « Elle a tenté de passer le pont avec les cinq enfants dans une charrette tirée par un âne, avec à l’intérieur trois chèvres qui y étaient attachées. Elle portait son fils de deux ans sur son dos. Le courant extrêmement puissant à cet endroit a renversé la charrette et a emporté son contenu », nous explique les témoins du drame qui ont assisté impuissant à la noyade de la dame et de ses deux enfants : Justine (5 ans) et Edmond (2 ans presque).

Cette tragédie a plongé le petit village de Nagré dans la tristesse et tous les habitants tiennent à compatir avec Bombila Bikienga, le veuf, et ses enfants désormais orphelins de mère. Les deux corps d’enfants ont été retrouvés deux jours plus tard, la mère quant-à elle, le sera 5 jours après, soit le 29 juillet 2012, le jour de notre arrivée dans le village. Le corps de la dame a été retrouvé à Kompienbiiga distante de 75 km de Nagré, lieu de la noyade.

Selon les coutumes locales les corps doivent être enterrés où ils ont été trouvé. Cela a contribué à alourdir le drame et la douleur des ayants droit. Ce matin du 29 juillet, c’est un village vidé de ses habitants que nous avons trouvé.

Sur cette photo, Adama (1), Justine (2) et Edmond (3)

Ceux que nous avons trouvés étaient fatalistes, comme c’est de coutume en de pareilles circonstances. Pour nos interlocuteurs, par de la défunte : « c’est son jour qui est arrivé ».

Par contre tous ne sont pas de cet avis. Certains exigent de situer les responsabilités. Ils pointent du doigt les responsables du programme Pistes rurales et ceux du comité villageois de pistes. Ces voix accusatrices ont remarqué plusieurs anomalies dans l’exécution de l’ouvrage dans lequel il y a eu la noyade. L’exécution des travaux, pensent-ils, a pu pâtir des retards de paiement des ouvriers du chantier. Il était convenu de payer les ouvriers à la quinzaine. Ils l’ont été un mois après. Certains mêmes, n’ont toujours pas été payés. Information confirmée par le coordonateur du programme Pistes rurales.

 

Le coupable du drame

 

Pour ceux que nous avons trouvé sur le lieu du drame, c’est le radier qui en est responsable, pour tout dire c’est la mauvaise conception de l’ouvrage qui est évoquée. Quant-il y a de fortes pluies, l’ouvrage se transforme en digue et forme un lac dont l’eau s’évacue à grande vitesse dès qu’elle dépasse le niveau du pont. Christophe Sebgo est riverain de la rivière depuis 23 ans. Il dit ne pas avoir souvenance d’un sinistre pareil avant la construction de l’ouvrage survenue, il y a 3 ans. « Depuis la construction de ce pont (référence faite au radier), nous se sommes pas quiet, c’est la peur jusqu’au jour que la dame y a trouvé la mort. Le pont n’est pas bon et nous craignons un autre drame de la sorte« . Même son de cloche chez Haro Possy, vielle de 70 ans. « Ce qui s’est passé ici [ndlr : elle nous montre le radier du doigt] est mauvais ». El Hadj Issaka Guitenga, conseillé municipal de la commune de Fada et résident à Nagré est très critique vis-à-vis de Helvetas à travers le projet pistes rurales. Pour lui, il est inconcevable que l’on puisse réaliser un ouvrage de la sorte, bien que l’on sache que le passage est bien fréquenté et qu’il est vital pour les deux villages (Paladoubè et Nagré).« La rivière est très profonde dont il aurait fallut que les concepteurs du projet prévoient des mesures de sécurité ». Nous a-t-il confié. Mais Kadiogo Boureima, secrétaire du Comité villageois de pistes (CVP) de Nagré qui a été grandement impliqué dans la réalisation de l’infrastructure à travers le recrutement des ouvriers et la collecte des contributions du village a une autre lecture de la situation. « Le pont n’est pas un danger pour les usagers. Tout le monde sait qu’il y’a danger et c’est visible par tous », explique t-il. Le coordinateur du programme Pistes rurales, Gnangabaré Bakari, que nous avons rencontré défend sa structure qui a été maitre d’ouvrage de l’infrastructure. Pour lui, l’ouvrage n’ayant pas cédé, on ne peut pas dire qu’il n’est pas bon. C’est un ouvrage qui a été réalisé selon une approche HIMO (Haute intensité de main d’œuvre) beaucoup utilisé par le programme. « Cette approche, explique t-il, ne permet pas de poser des dalots, car se sont les matériaux locaux qui sont utilisé pour permettre de minimiser ceux qui sont importés ». De même, ajoute t-il, « cela permet de a la population locale de s’approprier la technologie d’entretien des pistes ».

C’est un radier seuil qui a été fait. C’est donc un ouvrage submersible. Techniquement, nous explique t-il, ce type d’ouvrage permet au trop plein de s’infiltrer.

Le 24 juillet, la quantité des eaux n’a pas pu s’infiltrer et des vies ont été arrachées. La rivière est profonde. Un groupe de femmes se rendant à l’Eglise, nous dit qu’avant la réalisation du pont, « quand nous traversions, l’eau nous atteignait jusqu’au cou, mais il n’y avait pas encore eu de mort ! » Tambougou Sibiri, 55ans, qui a vécu non loin de la rive affirme que « avant, beaucoup de personnes tombaient au lieu ou le radier est réalisé, mais, ils revenaient le matin chercher leurs engins laissés dans les eaux, il n’y a jamais eu de perte en vie humaine »

A dire vrai, plutôt qu’un radier, c’était un pont qu’il aurait fallu réaliser sur ce passage comme l’a souhaité Guitenga Boureima « la solution c’était de faire en sorte que l’eau passe sous la bâtisse ». C’est-à-dire un pont ! C’est sur la rivière, Tambongou, long de 80 km environs, un affluent de la Kompienga que l’ouvrage est réalisé. Les balises métalliques (80cm environ), qui auraient dû servir d’alerte pour les passants qu’il y’a danger ont toutes été submergées. Bakari Gnankabaré reconnais qu’à vue d’œil, le radier est ouvert sur les deux cotés, et les riverains se plaignent de l’absence de garde-fous latéraux qui auraient probablement permis d’éviter les drames semblables à ceux du 24 juillet.

Un coup d’œil dans la rivière sous le radier déjà vidé (le dimanche 29 juillet 2012), on aperçoit un amas de gravats signifiant que l’infrastructure, bien qu’il ne soit pas cassé, s’est quelque peu dégradée, sa fondation est rongée par les eaux. Des témoins pensent que c’est en tombant là que les infortunés ont du avoir la mort avant d’être trimbalé par les eaux jusqu’à Kompienbiiga (75 km de Nagré). Une des enfants, rescapée s’en est tirée avec des déchirures sur le corps, certainement à causes des chocs contre les pierres sur lesquelles elle est tombée. La peur est désormais permanente chez les riverains et usagers qui flirtent avec la mort.

Si on s’en tient aux récriminations, les auteurs de l’ouvrage sont responsables. Principalement le comité villageois de pistes(CVP) de Nagré pour avoir géré le processus avant et après la construction du radié. Des griefs sont également formulés à l’encontre de Helvetas pour n’avoir pas prévu dans le plan de construction, le passage de l’eau sous l’infrastructure et de n’avoir pas aussi prévu des garde-fous.

Le coordonateur du programme Pistes rurales s’en défend et explique que « ce genre d’infrastructures n’admettent pas de garde-fous, mais des ballets, pour laisser passer les débris ». Pour Bakari Gnagabaré le référentiel technique HIMO qu’utilise Helvetas à été validé par le ministère des infrastructures et du désenclavement (MID). Mais il en faudra plus pour convaincre certaines personnes qui n’hésitent pas à parler de corruption dans la construction du radié : « il y’a des gens qui vivent bien ici (Nagré) à cause du projet Pistes rurales ». Sont-ce les éventuels détournements de fonds qui ont provoqué des échauffourées lors de la construction du radié ? El Hadj Issaka Guitenga, conseillé municipal de la commune de Fada et résident à Nagré, n’est pas loin de le penser, puisque « Toute la main d’œuvre n’a pas été payées pendant la réalisation de l’affaire« . Les conseillés municipaux, que nous avons rencontrés, sont unanimes sur les difficultés qui ont existées pendant la construction de l’infrastructure.

 

L’ouvrage est très fréquenté

 

« Si on ne passe pas par là, on va passer où ? Si après les pluies il y’a une urgence, qu’allons-nous faire ? », s’est inquiété Kaboré Salif la cinquantaine environ. Si Nagré est le village de résidence qui abrite le CSPS, les populations sont obligés de traverser le cour d’eau pour se rendre à Paladoubè, le hameau où se trouvent les champs de culture. Et les résident de Paladoubè ont aussi besoin de traverser le radié pour venir à Nagré pour le CSPS et le marché. C’est donc une nécessité ce « fameux pont ». Or, après une pluie, il faut attendre environs 6 heures pour espérer passer sans risque. Dans ces conditions un malade a le temps de trépasser. De l’avis de Hamado Kadiogo conseillé municipal, habitant Nagré, il faut en tirer les leçons. « Nous allons poser le problème en session au conseil municipal pour que l’ouvrage soit revu ». Même son de cloche chez son homologue Naaba Hamado. « Il faut que les gens reviennent achever le pont en y mettant des garde-fous. S’il y’avait des garde-fous, la charrette et la Dame ne pouvaient pas passer au travers ».

 L’Etat n’a pas les moyens d’entretenir le réseau de pistes, reconnaissent le coordonateur du Programme pistes rurales et Moumouni Kocty, maire de Fada. Cependant, les travaux de désenclavement réalisés par la méthode HIMO méritent un référentiel national clair qui pourra garantir aux bénéficières la sécurité.

 Par Wilfried BAKOUAN

La sensibilisation préconisée

Face à la dangerosité des passages d’eau sur les pites conçues selon la
méthode HIMO, les responsables communaux (Fada) et régionaux (Est) préconise la
sensibilisation de leurs populations. Selon Martin Kimsa Lankoané, président du
conseil régional de l’Est, la méthode HIMO est une panacée au désenclavement. « 
Elle permet de minimiser les coûts » en ne faisant pas appel à l’expertise
extérieure, aux matériaux importés et aux équipements lourds. Ces dernières
années, dit-il, le travail de Helvetas s’est beaucoup amélioré. Pourquoi ne pas
faire des ponts plutôt que des radiers qui sont submersibles ? Pour le président
du conseil régional, ces pistes étant en conformité avec les normes de la
direction des infrastructures et du désenclavement, il faut donc préconiser la
sensibilisation des populations en synergie avec Helvetas.

WB


Le fonctionnement du
CVP

Selon plusieurs sources les comités villageois de pistes ont pour rôle
d’aider à identifier et à suivre les pistes. Selon le maire, certains
fonctionnent bien et d’autres pas. Celui de Nagré serait à sa deuxième
réalisation, et déjà des suspicions naissent au sein de la population. Selon le
coordonnateur du programme, le comité est chargé de collecter la part
contributive de son village, soit 150 000 f CFA par kilomètre. Il dispose d’un
compte d’épargne à la banque dont le carnet est gardé à Helvetas. Pour le CVP de
Nagré, le montant de son compte s’élève à environ 20 000 000f CFA.

WB

 


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