IMPRIMERIE NATIONALE DU BURKINA : Chronique d’un naufrage aux lourdes conséquences sociales

Publié le samedi 3 mars 2012

L’Imprimerie nationale du Burkina
(INB) a vécu. Le géant de
l’imprimerie au Burkina n’avait
plus fonctionné véritablement
depuis qu’elle a été privatisée en
1997. Si certaines privatisations ont
plus ou moins réussi, le cas de
l’Imprimerie Nationale du Burkina
s’avère être un échec. Sur le plan
social, les travailleurs légués par
l’Etat courent après Le repreneur
Tintin Ilboudo. Pas le moindre
salaire depuis 2002. Dix ans de diète
pour une dizaine de travailleurs
rescapés. Le 28 décembre 2011,
après plusieurs mois de factures
impayées, la SONABEL est allée
enlever le compteur électrique de
l’Imprimerie. La SONAPOST et
l’ONATEL n’avaient pas été aussi
« patients » et avaient mis fin à leurs
services bien plus tôt. C’est le
dernier acte qui vient ainsi couper
totalement le souffle de l’INB. Sur
le carreau de ce qu’il en reste, une
dizaine de travailleurs retraités ou
non pleurent la triste fin de leur
carrière. Aujourd’hui, les regards
sont dirigés vers l’Etat à qui les
travailleurs lancent des appels de
détresse.

L’imprimerie nationale du
Burkina est tombée dans
l’anonymat. Et on a fini
par oublier qu’elle a
existé. L’INB a été
inaugurée le 11 décembre 1963 par
Feu le Président Maurice Yaméogo.
C’est la toute première imprimerie qui
a vu le jour en Haute-Volta. Parmi ses
premiers employés, on comptait un
nombre important de compatriotes
appelés de la Côte d’Ivoire pour
constituer le premier personnel
qualifié de l’imprimerie. L’INB a fait
les beaux jours de l’imprimerie au
Burkina. Elle était destinée à imprimer
tous les documents administratifs. Elle
offrait ensuite des prestations pour des
particuliers ou des entreprises privées.
L’imprimerie nationale avait des
marchés dans la sous région, par
exemple au Niger. Au temps de sa
gloire, elle a imprimé des journaux
comme Carrefour africain, L’Intrus,
le Journal Officiel, puis plus tard
Sidwaya ou encore le quotidien Le
Pays, pour ne citer que cela, jusqu’à
ce que ces journaux acquièrent leurs
propres imprimeries. Augustin Ido,
chef de la section impression, est
machiniste à l’INB depuis 1978. Il se
rappelle l’époque où l’actuel Premier
ministre, Luc Adolphe Tiao, assistait
dans les locaux de l’imprimerie
nationale, au tirage de son journal
Carrefour africain. La loterie
nationale du Burkina se comptait
parmi les fidèles et gros clients de
l’Imprimerie Nationale. Mohamed
Ouédraogo, délégué du personnel
rescapé de la privatisation de l’INB, se
souvient de la tombola « Instruisons
nos enfants » qui a été lancée sous la
Révolution sankariste et qui a connu
un succès mémorable. L’imprimerie
assurait les demandes d’impression de
tous les ministères et leurs
démembrements en province, des
institutions et des communes. Elle
tournait 24h/24 selon les témoignages
des travailleurs qui y ont investi leur
temps et leur jeunesse. Les travailleurs
ne s’en plaignaient pas pour autant. Ils
bénéficiaient entre autres avantages
compensatoires, d’un salaire de 13ème
mois. C’était la belle époque.
Puis arriva la privatisation
Le changement de main de l’entreprise
a été comme le parcours du Titanic
après sa rencontre avec l’iceberg. Et ce
fut le début du naufrage. L’échec des
privatisations conforte les positions
des milieux syndicaux qui n’ont eu de
cesse de dénoncer l’application des
Programmes d’Ajustements
Structurels (PAS) en Afrique. Dans le
cas du Burkina, la privatisation est
devenue presque synonyme de
liquidation. Dans ces mêmes colonnes
de L’Evénement, nous évoquions dans
le même registre, comment l’hôtel
Silmandé a sombré dans le déclin
après sa privatisation. C’est le cas avec
l’Imprimerie nationale du Burkina. A
titre de comparaison, la procédure de
privatisation est identique pour les
deux entreprises. Trois clients avaient
postulé pour être adjudicataires de
l’imprimerie nationale. Ce sont
l’Imprimerie Nouvelle du Centre
(INC), la Grande Imprimerie du
Burkina (GIB) et une dame de
nationalité canadienne qui résidait en
Côte d’Ivoire. Chaque partie a fait une
offre à l’Etat. Dans ce genre de
situation, c’est le mieux disant qui
l’emporte généralement. Et c’est
Tintin Ilboudo de l’Imprimerie
Nouvelle du Centre qui a remporté la
partie devant ses concurrents. Avec le
recul, la proposition de l’INC peut
s’apparenter à de la démagogie. L’INC
avait proposé de reprendre
l’Imprimerie nationale sans
compression de personnel et au
montant de cession fixé par l’Etat qui
s’élèverait à 323 000 000 de franc
CFA. La Canadienne avait proposé de
prendre l’imprimerie avec tout le
personnel mais avec un paiement
échelonné du coût de cession. Quant à
la GIB, elle avait proposé une
compression du personnel. L’INC
battait donc ses adversaires par sa
proposition très “sociale“. Mieux, un
de ses promoteurs, Tintin Ilboudo,
avait le soutien des milieux des
affaires économiques burkinabè. Il est
ressorti que ce sont les soutiens des
magnas de l’entreprise au Burkina qui
ont pesé en faveur de Tintin Ilboudo
qui avait en plus l’avantage discret
d’être le « ting biigai » dans la course.
On laisse entendre que Oumarou
Kanazoé et Alizéta Gando avaient
conjointement apporté leur soutien à
Tintin Ilboudo. Après la privatisation
et quand les difficultés de gestion de
M. Ilboudo sont apparues, le groupe
Hage matériaux avait entrepris de
reprendre l’imprimerie dans les mains
du protégé de OK et de Gando. Les
deux avaient alors, pour décourager le
Libanais, effectué une
visite nocturne dans
l’Imprimerie nationale en
compagnie de M. Ilboudo.
A l’issue de la petite visite,
les deux parrains n’avaient
pas été particulièrement
enthousiasmés par la
situation dans laquelle ils
avaient trouvé
l’imprimerie. C’est
pourquoi Alizéta Gando
aurait déclaré que le
repreneur ne pouvait pas
compter sur elle pour la
gestion de l’imprimerie.
Oumarou Kanazoé par
contre y a laissé une
marque d’investissement.
Il avait construit sur le
terrain de l’imprimerie (à
l’entrée), une maisonnette
qui avait d’abord servi de
cabine téléphonique.
Aujourd’hui, la
maisonnette est une
boutique de lunetterie qui
apporte un loyer mensuel de cinquante
mille francs à l’Imprimerie. Les
travailleurs, avant que l’Imprimerie ne
cesse définitivement de tourner,
avaient misé sur ce loyer pour
continuer à éponger les factures
d’électricité de l’Imprimerie, ce qui
aurait permis à l’entreprise de
continuer à faires de petites
impressions occasionnelles et de
maintenir les machines en activité.
Malgré que Tintin Ilboudo ait donné
quitus pour cette solution, les
travailleurs ont été surpris de savoir
(avec reçu à l’appui) que ce dernier a
encaissé l’agent du loyer annuel, une
bagatelle de 600 000F.
Un Etat prévenu en vaut deux
Le repreneur n’a pas le coeur à
l’Imprimerie nationale. Selon les
travailleurs, il n’a jamais passé plus
d’une heure de temps à l’intérieur de
l’INB. Pour le rencontrer, nous nous
sommes rendus à l’imprimerie
nouvelle du Centre (INC) où il a son
bureau. Notre échange n’a pas duré
dix minutes avant qu’il nous mette
dehors. « Si j’avais su que vous êtes
journaliste, je n’allais même pas vous
laisser entrer », nous a-t-il dit tout en
étant debout et en indiquant la porte
qu’il nous invite à prendre. Lui
« homme d’affaires », comme il nous
l’a lui-même confié, serait tout autant
victime dans cette situation que les
employés de l’Imprimerie. La faute
serait à rechercher du côté de l’Etat, at-
il laissé penser.
Cela dit, il y a aussi de quoi reprocher
à l’Etat. Pendant les soumissions des
adjudicataires, le cabinet d’expertise
comptable SECCAPI qui avait
examiné leurs offres avait fait des
observations sur l’offre de l’INC, donc
de Tintin Ilboudo. Il ressortait que « la
dette de l’INC vis-à-vis de l’Etat et
des organismes est de trois cent trente
cinq millions (335 000 000) F CFA au
31 décembre 1997 tandis que les
découverts auprès des banques
ressortent cent quatre vingt dix neuf
millions (199 000 000) de Franc CFA
et que la trésorerie positive n’excède
pas dix millions (10 000 000) de franc
CFA ». Rappelons que l’Imprimerie
nationale a été mise en cession pour
323 000 000 F CFA. SECCAPI avait
donc recommandé à l’Etat « de vérifier
l’origine et la disponibilité des fonds
correspondants à l’offre et de
rechercher des informations
complémentaires sur les états
financiers des soumissionnaires afin
de s’assurer de la capacité financière
de l’Imprimerie Nouvelle du Centre
(INC) pour acquérir et assurer la
pérennité de l’activité de l’Imprimerie
Nationale du Burkina (INB) ». Il est
fort à parier que l’Etat, sinon ceux qui
ont géré le dossier de l’INB, avait déjà
choisi le client. A la lumière des
conclusions et des recommandations
du cabinet d’expertise, l’offre de l’NC
n’était pas crédible et les repreneurs
n’étaient pas ceux qu’il fallait pour
« assurer la pérennité de l’activité de
l’INB ».ii

i Enfant du pays, en langue mooré.
ii A suivre dans nos prochains numéros


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