Enquête : Evasion ou exécution sommaire ? Que s’est-il passé exactement le 6 septembre 09 à la prison de Koudougou ?

Publié le lundi 23 juillet 2012

6 septembre 2009 : journée noire dans les annales de la maison d’arrêt et de correction de Koudougou. En effet, une évasion de huit (8) prisonniers a occasionné la mort de 6 autres. C’est une information officielle donnée par les autorités. Trois ans après, des ex-prisonniers décident de témoigner à visages découverts. Ils affirment que la version des faits donnée par les autorités est plutôt un mensonge officiel.

 

« On a purgé nos peines. On n’a plus peur de dire la vérité même si on doit mourir ». Ces propos de Leydi Zongo, un ex-prisonnier traduit leur détermination à éclairer l’opinion publique sur les évènements du dimanche 6 septembre 2009 survenus dans la maison d’arrêt et de correction de Koudougou (MACK). Cet homme de 46 ans, condamné à l’époque pour trafic de drogue, s’insurge contre le sort qui leur était réservé. « Vous m’avez arrêté pour trafic de drogue. Je suis d’accord parce que j’ai enfreint des règles. Mais pourquoi vouloir me tuer en prison ? » s’interroge-t-il. Ce jour fut un dimanche noir pour les ex-prisonniers de la MACK. « Ce jour c’était pas facile » confie Drissa Yaméogo, 35 ans et aujourd’hui vendeur d’accessoires de portables. Il y a eu évasion ce jour, affirment les détenus, mais cela s’est déroulé aux environs de 14h. Huit (8) détenus avaient en effet profité d’un moment d’inattention des geôliers pour s’enfuir par le coté sud qui donne sur le chemin de fer. Il y a trois ans, le mur de ce côté était tombé. Cela s’est passé dans une quasi indifférence des agents chargés de la sécurité. Selon Drissa Yaméogo, deux des évadés étaient ses co-habitants. Avant leur forfait, ils l’ont avisé. Mais il ne s’est pas laissé influencer. Il a préféré finir sa peine. Il était condamné à 36 mois de prison et il lui en restait 14 au moment des faits.

 

18h, l’heure du drame 

 

Selon la version de Jean Jacques Ouédraogo, procureur à l’époque des faits, il était demandé aux prisonniers de s’aligner pour rejoindre leurs cellules mais ils ont refusé d’obtempérer. Il s’en est suivi un mouvement spontané des prisonniers, d’abord vers la porte principale puis vers le pan du mur tombé. C’est alors que les agents ont fait usage de leurs armes en tirant dans le tas. Et le procureur Ouédraogo de préciser : « Les GSP (ndlr : garde de sécurité pénitentiaire) ont agi conformément aux règles de sécurité pénitentiaire en matière d’évasion de détenu, à savoir, faire usage des armes. » La conséquence, on la connait : cinq (5) morts sur le champ, huit (8) blessés graves dont un a succombé à ses blessures. Mais selon les ex-détenus, les choses ne se sont pas passées exactement ainsi. Les évadés auraient profité de la sortie du boutiquier (un certain Amidou installé à l’intérieur de la prison). Au moment où il revenait, les évadés en ont profité pour pousser la porte et prendre effectivement la direction du mur tombé. La sécurité les a vus et a tiré en l’air. Les tueries ont plutôt eu lieu aux environs de 18h quand les prisonniers réclamaient la nourriture. Le chef de sécurité, Seydou Traoré et l’agent Raogo Koudougou étaient en aparté. Selon Félix Kiétenga, 32 ans et Boureima Zoungrana, 33 ans, deux ex-prisonniers, le chef de sécurité de la prison a « ordonné à ce qu’on ne donne pas à manger aux détenus, question de les punir ». Les GSP étaient aux aguets prêts à intervenir en cas de débordement. Les prisonniers réclamaient de plus en plus bruyamment la nourriture. L’agent Raogo Koudougou qui avait entretemps rejoint son bureau, en ressort furieux, retire le fusil d’un des GSP aux aguets et se dirige vers les prisonniers. Il ordonne au nommé Adama Ouédraogo, appelé porte-clefs, d’ouvrir la cellule. Celui-ci s’exécute. Raogo Koudougou tire à bout portant dans le tas. Trois (3) prisonniers tombent. Deux (2) autres sont exécutés, l’un dans le couloirs et l’autre, un jeune de 17 ans qui était en train de préparer. « J’ai survécu de justesse. Quand j’ai entendu les coups de fusils, je me suis couché. Une balle est venue percer le mur d’où j’étais couché » témoigne Drissa Yaméogo qui venait juste de finir sa prière. Sa chance explique Boureima Zoungrana, c’est que l’arme de Raogo s’est bloquée. Lorsqu’un de ses camarades est venu pour l’arrêter, il prend le PA de ce dernier pour terminer le boulot. « Ce que tu as fait là, est ce que c’est bon » lui lance un prisonnier. Il menace de tirer sur ce dernier, qui se dépêche de se réfugier à l’intérieur. Le responsable du corps médical, François Sawadogo, confirme : « Ça m’a touché. Je n’étais pas content. Cela ne devrait pas arriver » confie-t-il, l’air triste.

 

La mise en scène…

 

Juste après le drame, les sapeurs pompiers sont venus prendre les blessés pour l’hôpital. Selon Boureima Zoungrana, les GSP ont ordonné aux autres prisonniers, la nuit, de « ramasser les cadavres et de les entasser au niveau du mur tombé, la piste des évadés » pour « attendre leurs responsables, question de confirmer la thèse de l’évasion » selon Drissa Yaméogo. Ils ont ensuite procédé « au nettoyage de la prison pour la débarrasser du sang. Leur commandant est venu, mais ils ont refusé qu’il rentre à l’intérieur » disent les témoins. Après cette ‘’mise en scène’’, les GSP ont fait amener les cadavres dans la cour des mineurs et ensuite passé un communiqué invitant toute personne qui aurait un proche à la prison de venir vérifier. « Ma famille est venue regarder » confie Félix Kiétenga. Lorsque les autorités sont arrivées, dont le procureur, il ne s’est pas adressé aux détenus pour entendre leur version des choses. Pire, ils sont interdits de toute communication avec l’extérieur. « Pendant un mois on était sans communication avec nos proches. Il était interdit aussi qu’un parent nous apporte à manger » témoigne Tanga Tiendrebéogo, 25 ans. Leydi Zongo : « il nous à interdit toute communication après les faits dans le souci que nos parents ne sachent pas ce qui s’est passé ». A écouter les témoignages, tout était planifié pour que les prisonniers ne communiquent pas. Deux semaines après le drame, trois (3) ambassadeurs ( Danemark, Pays-Bas et Suisse), ont effectué une mission à Koudougou. Selon François Xavier Sondo, secrétaire permanent à la boutique de droit du MBDHP/ Koudougou, « cette mission n’a pas été facile au point que l’ambassadeur de la Suisse s’est fâché » Ils auraient mis environs 2h pour avoir accès à la prison. A leur arrivée, le gouverneur du Centre-Ouest en son temps, qui avait été mis au courant, était parti en mission à Réo. Le Procureur Ouédraogo dit également ne pas avoir été prévenu de leur venue. Il donna tout de même son accord après avoir contacté ses supérieurs hiérarchiques à Ouagadougou. Arrivés à la prison, la régisseure d’alors Annick Dabiré était en formation à Ouagadougou. Le gestionnaire de la prison dit aussi n’avoir pas été mis au courant. Les diplomates qui ont fini par avoir accès à la prison se sont mis à l’écoute des détenus. Selon M. Sondo qui était présent au compte du MBDHP, un prisonnier voulait parler mais les responsables de la prison l’en ont empêché. « On n’est pas là pour ça » auraient lancé les supérieurs de la prison. 

 

Comment en est-on arrivé là ?

 

Tout serait parti des conditions de détention (lire encadré) ‘’exécrables’’ des détenus à la MACK. Chose dont le procureur à l’époque était au courant à en croire le rapport sur la rencontre entre le procureur et la section MBDHP du Boulkièmdé (Koudougou) sur les circonstances de la mutinerie. Selon le procureur, « les détenus n’étaient pas satisfaits de leurs conditions de détention et ont relevé qu’en cas de problème de santé, ce sont les mêmes produits qui étaient servis quelle que soit la maladie » Ainsi donc, deux (2) détenus étaient malades. Il s’agit d’Oli Toubageni et Pascal Nana. Les détenus ont demandé au Procureur de laisser les malades rentrer se soigner. « Je vais faire une demande et on va les laisser aller se soigner » a dit le procureur. Mais cette demande est restée sans suite. Le mal d’Oli a empiré et on l’a amené à l’Hôpital L’Amitié. Moins d’une semaine après, il est décédé. Sous l’ordre du Procureur, quelques détenus sont allés l’enterrer. De retour, les prisonniers ont demandé de nouveau au Procureur de laisser l’autre malade, Nana Pascal, rentrer se soigner. La négligence du Procureur va jouer contre le malade. Ce dernier après évacuation à l’hôpital L’Amitié a rendu l’âme le samedi 5 septembre 2009 aux environs de 18h30. Ce sera la goutte d’eau qui va faire déborder le vase. Le chef de sécurité est venu voir quelques détenus pour l’enterrement. Mais ces derniers ont refusé : « les détenus disent avoir constaté qu’ils mouraient comme des ‘’chiens’’ à la MACK et qu’eux ne sont pas venus pour mourir, mais plutôt pour y purger des peines d’emprisonnement. La prison serait devenue pour eux, disent-ils, un mouroir et qu’ils voulaient que cela cesse » rapport du MBDHP. « On ne peut pas être dedans (en prison) et s’enterrer les uns les autres » a martelé Sibiri Zongo, 32 ans.

Quatre des temoins du drame du 6 septembre 2009

Nous avons tenté de rentrer en contact avec les personnes mises en cause dans cette affaire. Nous avons alors touché Ahmed Traoré, le régisseur actuel de la prison, en poste depuis octobre 2009. Il s’est interdit de dire quoi que ce soit. Il a fait savoir qu’il est arrivé avec une nouvelle équipe. « C’est une nouvelle équipe qui est là. Même le procureur » a-t-il fait savoir. La raison serait que « les agents en son temps sont tous admis à l’école de police et sont donc repartis ». Quand cette équipe est arrivée, « on ne voulait plus que quelqu’un parle de ça (ndlr : le drame du 6 septembre) » a confié Ahmed Traoré. Selon lui, l’agent Seydou Traoré a été affecté en 2009 à Banfora et Raogo Koudougou est admis à l’école de police. Nous avons demandé leurs contacts, mais le régisseur Traoré a laissé entendre : « ce sont des gens qui changent de numéros permanemment donc difficile de les contacter ». Le procureur de l’époque, Jean Jacques Ouédraogo serait en mission au Soudan. Quant à la régisseure d’alors, Annick Dabiré « elle a géré les conséquences » a dit M. Traoré. Nous l’avons contactée (Dabiré) mais elle n’a pas voulu parler de son propre chef.

 

Basidou KINDA

Basidoukinda@yahoo.frmailto:Basidoukinda@yahoo.fr

 

Conditions de détention inhumaines à la MACK

Les conditions de détention sont exécrables à la MACK. Selon le responsable
médical, François Sawadogo, il y a « 30 ou 40 détenus dans une cellule. D’autres
dorment dans les douches par manque de place » Selon lui, cela fait deux (2) ans
qu’ils ne reçoivent plus de dotation de la part du ministère de la santé.
L’infirmerie (une église transformée) compte sur « l’aide de certaines
associations ». Ce qui cause le manque de certains produits pour certains maux.
La bouillie serait la principale nourriture des détenus selon M. Sawadogo. Dans
la nuit du 22 au 23 juin dernier, un jeune détenu du nom de Bassana Naon est
décédé. Alors qu’il venait de prendre des produits parmi lesquels l’ACT. Selon
le responsable médical, ce produit abat si on le prend à jeûn. Et de conclure :
« je peux dire que c’est la faim qui a contribué à sa mort. Les détenus n’ont
que la bouillie ». Le jour du drame en 2009, les prisonniers ont demandé qu’on
leur donne du tô, même sans sauce, ils vont délayer. Mais ils n’en ont pas eu.
L’hygiène ne serait pas la chose la mieux partagée à la MACK. Dans la cour, on
étale de la farine. Il se trouve qu’il y a également des chèvres et des moutons.
Ces animaux défèquent souvent dans la farine. Les prisonniers disent avoir parlé
à la régisseure Dabiré à l’époque qui les aurait associés aux animaux. « Les
chèvres et les moutons sont des prisonniers comme vous » dira-t-elle selon les
ex-détenus. Les prisonniers n’ont pas manqué également de juger « incompétente
l’action sociale ». En la matière, c’est Lingani François qui est affecté auprès
de la justice pour ce faire. Contacté, il n’a pas voulu non plus s’exprimer. « 
Il faut d’abord voir le Procureur » nous a-t-il dit. Ce que nous n’avons pas pu
faire, car le procureur était en déplacement, selon son secrétariat.

Basidou KINDA

basidoukinda@yahoo.fr


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