Pour se débarrasser de la pauvreté : Il faut réduire les inégalités

Publié le lundi 23 juillet 2012

C’est une grosse certitude en matière économique qui est ainsi écornée. La croissance économique seule ne suffit pas à vaincre la pauvreté. Des années durant on en avait fait presque un dogme.

C’est peu dire que « générer la croissance ne suffit pas à lutter contre la pauvreté ». Les politiques relatives à la croissance doivent être complétées par la recherche de l’équité et de la justice sociale, si on souhaite leur efficacité. En effet les richesses nationales se sont accrues annuellement en moyenne de 5% au cours des deux dernières décennies au Burkina Faso sans avoir une incidence majeure sur une pauvreté massive et persistante.

Pour Y BOURDET et T. THIOMBIANO1 (2009) et WETTA et al2 (mai, 2009), la croissance au Burkina est loin d’être pro pauvre.

 

Qu’est-ce qui empêche la distribution des revenus et sa redistribution d’atteindre les pauvres ?

 

A la suite du lancement de l’initiative renforcée pour les pays pauvres très endettés (PPTE) par la Banque Mondiale et le FMI en 1999, plusieurs pays africains se sont engagés dans l’élaboration de Documents Stratégiques de Réduction de la Pauvreté (DSRP). Diverses politiques publiques se préoccupent de générer une croissance suffisante pour réduire la pauvreté et/ou assurer une bonne redistribution des richesses au bénéficie des plus pauvres. Avec cette approche, l’accent est mis sur la mesure de la contribution de la croissance, de la redistribution dans les variations inter temporelles de la pauvreté. Les approches suivantes s’appuient sur une valeur3 qui donne une décomposition exacte4. Des approches alternatives existent mais avec effet résiduel5

La variation de la pauvreté entre deux dates (t1 et t2) traduite par la formule suivante (DPk = Pk2-Pk1) dans un secteur k peut être décomposée de manière complète en « effet croissance » (Ck), en « effet redistribution » (Rk)6.

Formellement, la variation de la pauvreté entre les dates t1 et t2 peut être décomposée comme suit : DPk = Ck + Rk.

 

On peut identifier les valeurs qui vont représenter la croissance (C )7 et la redistribution (R)8 avec deux équations. Concrètement les éléments de ces équations traduisent des moyennes de niveau de vie des périodes t1 et t2, et les courbes d’inégalité (ou de Lorenz) des périodes t1 et t2 et qui représentent la mesure de pauvreté. 

Les valeurs Ck et Rk donnent une mesure des contributions des « effets croissance » et des « effets redistribution » dans la dynamique de la pauvreté dans le secteur k considéré.

 

Résultats de décomposition en effets de croissance et de redistribution

 

L’évolution des indices d’incidence (FGT0), de profondeur (FGT1) et de sévérité (FGT2) de la pauvreté entre 2002 et 2007 est décrite dans le Tableau1. L’année 2005 est particulière car elle présente les indices de pauvreté les plus élevés. L’année 2006 voit les indices de pauvreté revenir à leur niveau de 2004, mais l’année 2007 connaît encore une hausse importante de la pauvreté. Globalement on note une évolution en dents de scie de la pauvreté entre 2002 et 2007 avec une alternance des années de forte et de faible pauvreté.

Cette variation inter temporelle de la pauvreté a été décomposée en « effet croissance » et en « effet inégalité » de la production céréalière. Les résultats figurent au tableau qui se trouve à la page 3.

 

Tableau 1 : Effets croissance et redistribution dans les variations de pauvreté entre 2002 et 2007.

Source : Nos résultats

Comment lire le tableau ? La valeur (∆Pk) représente la variation de la pauvreté sur une période donnée. Ici la période concernée couvre les années 2002 à 2007. (Ck) exprime l’effet de la croissance et (Rk) exprime l’effet des inégalités.

Précisément pour le tableau1, la ligne3 (placé sous FGT0, FGT1 et FGT2) explique les inégalités qui aggravent la pauvreté. La croissance qui est de 1% pour FGT0 devrait normalement contribuer à réduire la pauvreté. Mais les effets des inégalités (11%) sont si importants que la croissance affecte très peu la pauvreté.

Globalement, sur toute la période considérée (2002 - 2007), les résultats du tableau1 montrent que l’incidence de la pauvreté s’est accrue de 10,41 points (en pourcentage). Cet accroissement est dû principalement à une évolution défavorable des inégalités qui a aggravé l’incidence de 11,31 points (en pourcentage) et qui dépasse de loin le faible effet favorable de la croissance d’à peine 1%.

Graphique 1 : Dynamique de la pauvreté selon production céréalière entre 2002 et 2007

Source : Nos résultats

 

Sur le graphique1, synthèse des effets « croissance » et « redistribution », apparaissent les trois courbes : l’évolution du pourcentage des pauvres (FGT0), de la profondeur (FGT1) et de la sévérité (FGT2).

La conclusion évidente est que l’incidence, la profondeur et la sévérité de la pauvreté nous conduisent à une évolution des courbes qui possède la même allure. On constate d’abord une quasi stagnation (2002-2004), puis une hausse de la pauvreté (2004-2005) avant d’entamer une baisse de la pauvreté (2005-2006) et à partir de 2006 une nouvelle hausse de la pauvreté. Pour la profondeur (FGT1) et la sévérité (FGT2), on observe le même effet pervers et dominant des inégalités (dernière colonne du tableau page 3). La croissance de la production alimentaire contribue à réduire la pauvreté mais son effet demeure faible et largement dominé par l’effet inhibant des inégalités à tel point que la profondeur (FGT1) et la sévérité (FGT2) se sont aggravées entre 2002 et 2007.

En considérant les années par paire, les résultats du tableau (page 3) montrent une alternance de situation favorable et défavorable. Tantôt on assiste à une réduction de la pauvreté grâce à la croissance et à un effet inégalité favorable, tantôt on a une augmentation de la pauvreté due à une décroissance et à un effet dépressif des inégalités. Le problème de fond qui serait à la base de cette situation semble être la fragilité ou la vulnérabilité des ménages et des productions alimentaires vis-à-vis des aléas climatiques et naturels qui sont la source première de la variabilité des productions agricoles. La lutte contre la fragilité ou la vulnérabilité des productions alimentaires face aux aléas climatiques et naturels paraît comme une composante clé de la réduction de la pauvreté rurale et agricole.

 

1 Y BOURDET et T. THIOMBIANO (2009), Burkina Faso ou les infortunes de l’enclavement

2 WETTA et al (mai, 2009), Croissance pro-pauvre et atteinte des OMD au Burkina Faso

3 La valeur de Shapley est une solution d’allocation proposée en 1953 par Lloyd Shapley afin de partager un surplus ou un coût à n joueurs dans un jeu coopératif. Pour les détails sur la valeur de Shapley, voir Moulin (1988) et Owen (1977). Shorrocks (1999) utilise ce cadre pour décomposer une mesure I de pauvreté en K contributions provenant de K facteurs.

4 Shorrocks, 1999

5 Datt et Ravallion, 1992 ; Ravallion et Huppi, 1991.

6 C’est à dire sans effet d’interaction grâce à la décomposition à la « Shapley ».

 

 

Équipe du Burkina Faso

Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;

Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 * 7ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.

Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011


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