Rites de passages au Burkina Faso : Les Habitants de Kaya dans le Nahouri célébrent les funérailles d’un arbre

Publié le jeudi 19 juillet 2012

 

La Conférence des Nations unies sur le développement durable Rio+20 a eu lieu du 20 au 22 juin, avec la participation de nombreux chefs d’Etats et de gouvernements. La résolution des Nations Unies de décembre 2009 indique que « l’objectif de la conférence sera de susciter un engagement politique renouvelé en faveur du développement durable, d’évaluer les progrès réalisés et les lacunes restant à combler au niveau de la mise en œuvre des textes issus des grands sommets relatifs au développement durable et de relever les défis qui se font jour ». Dans un village du sud-est du Burkina Faso les populations montrent leur attachement à la flore en célébrant les funérailles d’un arbre.

 

L’espace villageois de Kaya dans le département de Tiébélé est composé de six sections territoriales appelées nawuuri (localité, quartier). Elles ont pour noms : Fabolo, Kafaro, Kancolo, Kaya-pungu, Korso, Navio. La chefferie de Kaya réside à Navio. Le nom Kaya vient de celui d’un « autel de la terre » (Tangwam) appelé Kayaa qui protège tout le territoire villageois. Les habitants de Kaya reconnaissent être partis de la même semence (dwi) bien qu’il existe des lignages différents selon l’occupation de l’espace et les rapports quotidiens entre les familles et les pratiques rituelles. Le tangwam (pl : tangwana) est un lieu sacré autour duquel les lignages s’associent pour exécuter le culte aux divinités, aux ancêtres. Ces autels de la nature qui se présentent sous forme de colline, de cours d’eau, sont plus fréquents sous forme de bosquets voire de bois sacrés. L’arbre est donc présent au sein du sacré. Il s’agit le plus souvent d’espèces que les Kasena considèrent comme étant originelles à leur milieu de vie. C’est celles qui seraient nées avec la société des hommes : Baobab, acacias, kapokier, caïlcédrat, etc. Cette considération n’engloberait pas par exemple des manguiers ou autres arbres fruitiers introduits récemment dans la région. Lorsqu’un autel (tangwam) se révèle en un lieu, l’environnement y est vénéré par la population. Les arbres et arbustes sont protégés, sous peine de réveiller la colère des divinités. Tels des humains, ces arbres grandissent, vieillissent et meurent naturellement. Le culte au tangwam est périodique mais peut être aussi prescrit par la divination. Après « consultation » d’un devin, un tangwam peut réclamer « à boire » pour continuer à remplir sa fonction d’amélioration des conditions de vie des lignages, voire de toute la population.

Le marché de Kaya est situé sur l’espace territorial de Fobolo. Au milieu de ce marché trônait un majestueux Cailcédrat (Khaya senegalensis). Cet arbre est un représentant d’un tangwam nommé kekaa. Il a accepté que les populations s’installent sous son ombre pour s’adonner à leurs activités commerciales. Celles-ci en retour lui font des offrandes. Son histoire aurait commencé lorsqu’un prince déçu a décidé de quitter la cour de la chefferie à Navio. C’était à l’époque du père du chef Ada, qui lui-même était le père de Anantwi, grand-père de l’actuel chef de Kaya : Poayoni (Kwara à l’état civil. nom prédestiné ? le Kwara est aussi un autel de la chefferie, ce sans quoi on ne saurait régner légitimement). L’histoire raconte : « Koutwê le prince déçu a été rattrapé par les médiateurs de la cour royale en un lieu où il avait planté le piquet d’attache de son cheval. Les médiateurs ramenèrent le cheval à la maison. Le prince suivra plus tard. Un arbre poussa à l’endroit où avait été planté le piquet du cheval. Anantwi dernier chef de Kaya destitué par le colon français, avait l’habitude d’aller discuter avec ses notables à l’ombre de cet arbre qui a grandit à quelque centaines de mètre du palais. Comme il était à la recherche d’une place pour un marché, il décida, compte tenu de la convivialité de cet endroit d’y établir le marché de Kaya. Tous ces événements contribueront à renforcer la sacralité de l’arbre que la divination a confirmé comme étant un tangwam. »

En pays Kasena comme dans de nombreuses sociétés africaines les funérailles constituent un élément fondamental de la vie. C’est l’occasion de permettre à l’âme du défunt de retrouver définitivement une résidence dans l’autre monde. C’est un moment de communion entre les hommes mais aussi entre les vivants et les morts. C’est pourquoi, tous les éléments de ce rite qui permet de passer d’un état d’errance à une stabilité définitive dans l’autre monde, doivent être scrupuleusement respectés. Pour tout cela, on prend le temps nécessaire pour bien les organiser et satisfaire l’âme du disparu. La particularité des funérailles d’un homme qui serait mort en laissant une progéniture à la postérité, est surtout marquée par l’exécution de la danse guerrière (lilara) par ceux qui sont censés être sa descendance. Accoutrements de combattants, lances, arcs et bouts de bois en mains, les jeunes gens, au rythme des tambours et des flûtes, dansent. Ils font des tours en adoptant des pas qui montrent leur bravoure et leur capacité à affronter tout ennemi, sous les you-you des femmes qui les galvanisent.

Le Caïlcédrat du marché de Kaya, qui n’était plus qu’un amas de bois morts, a bénéficié de cette danse funéraire le lundi 09 avril 2012, en plus des différents sacrifices rituels qui entourent une telle célébration. Il était ainsi identifié à un vieil homme dont on célébrait les funérailles. Ce gigantesque arbre qui vivait en plein milieu d’un lieu qui était très animé tous les trois jours, a perdu ses branches, sans qu’aucune d’elle ne tombe sur un habitant du village. Mystère ! Depuis environ quarante cinq (45) ans) le tronc sec et les branches de ce tangwam sont restés là sans qu’aucun habitant ne les utilise comme bois de chauffe. La nécessité de célébrer les funérailles de cet arbre a été révélée au cours de différentes séances de divinations, dont certaines ont été effectuées hors de l’espace territorial de Kaya, voire en pays Kasena du Ghana. Le vieux patriarche réclamait des funérailles pour continuer à apporter protection, quiétude et paix au village. La résolution fut prise par le lignage d’appartenance, en accord avec la chefferie de Kaya. Le rite fut célébré par tout le village, car le marché même s’il est sur le territoire d’un lignage donné, il appartient à tous les habitants de Kaya. Ce fut l’occasion pour de nombreux jeunes gens d’assister à de telles célébrations, même si aux dires des anciens ce n’est pas la première fois qu’on célèbre les funérailles d’un arbre dans ce village. Les villages Kasena ont cette particularité d’être ornés d’arbres et de bois sacrés. Au-delà de la réalité du climat, il y a que certaines espèces sont vénérées par les populations locales. Ce symbolisme est fort et montre toute la profondeur du sentiment écologique du Kasena.

 Par Ludovic O Kibora


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