Meurtre de Aïcha Tassembedo L’Homicide de Karpala est une énigme

Publié le samedi 23 juin 2012

Dans la nuit du mardi 5 au mercredi 6 juin un drame est survenu au quartier Karpala de Ouagadougou. La mort de AïchaTassembedo par balle a plongé le quartier dans un effroi et une colère noire. La population du quartier avec des femmes et des jeunes filles aux premiers rangs ont manifesté le mercredi dès les premières heures de la nouvelle en prenant en otage la circulation sur le boulevard circulaire, aux alentours de l’échangeur de Ouaga 2000. Plusieurs jours après, les circonstances du drame ne sont pas encore bien élucidées. Plusieurs versions courent sur le film des évènements. Les unes plus affolantes que les autres.

 

Aïcha Tassembedo était employée chez un militaire habitant une cour commune au quartier Karpala. Des versions venant de la famille de la victime rapportent que la fillette était seulement à son deuxième jour de travail chez le militaire. Elle aurait été employée principalement comme garde bébé parce que l’épouse du militaire porterait un enfant de bas âge. C’est toute l’information qu’on a sur la famille du militaire. Pour le reste, que l’épouse du militaire soit une policière ou une employée de pharmacie qui serait de garde le jour du drame, cela relève d’une rumeur que nous n’avons pas pu vérifier. Aïcha avait commencé le travail chez le militaire le lundi 4 juin et c’est dans la nuit du mardi 5 que le drame s’est produit. Il était environs de 2h 40mn, selon la gendarmerie, quand le militaire a informé la brigade de Bogodogo d’un « homicide involontaire » commis par lui-même sur sa fille de ménage. Sur les faits, nous avons pu constater un bris de la vitre au niveau de la porte du militaire, ce qui aurait provoqué par le passage de la balle tirée de l’intérieur de la maison. L’impact visible de la balle est situé à une distance de quelques 30cm du sol sur la porte du militaire. La version de l’auteur de l’homicide rapportée par la gendarmerie porte à croire que c’est cette balle qui aurait atteint mortellement la fille à la tête. Que se serait-il passé pour qu’un militaire tire sur son aide-ménagère ? Le militaire ayant été « arrêté », c’est la gendarmerie qui relaie sa version des faits. C’est ainsi que nous avons appris que le gendarme aurait été plusieurs fois victime de cambriolage. Cette nuit du 5 juin donc, ayant entendu des bruits dehors près de sa porte, il a fait usage de son arme en tirant un coup de l’intérieur, croyant avoir affaire à un voleur. Le tireur avait-il bien visé sa victime sans pour autant pouvoir l’identifier, ou bien la balle l’a atteinte à tout hasard à la tête ? Dans la famille de la victime, on soutient que selon l’impact de la balle sur la porte, si celle-ci avait eu une trajectoire droite, elle aurait atteint la fillette au tibia sauf si celle-ci s’était abaissée. Ce ne sont que des interprétations. Sauf à croire à la version du militaire, il faudrait une enquête balistique pour comprendre comment la victime a pu être touchée par la balle. Encore que selon une source venant de la gendarmerie, la porte était ouverte quand le militaire tirait. Aucune source ne nous situe clairement sur ce que la fillette faisait dehors à plus de 2h du matin. Selon une version, elle rentrerait tard d’une promenade, alors qu’une autre version raconte qu’elle dormait dans la maison du militaire et qu’elle était sortie juste le temps d’aller dans les toilettes à quelques dix mètres de la maison. Ce qui est confirmé, c’est que la fillette avait passé la nuit du lundi chez son employeur (comme cela est convenu dans leur contrat) et elle devrait y passer également cette nuit de mardi. La famille de la victime est située dans le même quartier que le domicile du militaire où le drame s’est produit. Il y a moins de 500 mètres entre les deux concessions séparées par une réserve foncière. C’est seulement les weekends que la fillette devrait regagner sa famille pour voir ses parents. La cour où habite le militaire est nouvellement construite et est composée de quatre « célibatériums » alignés et de deux autres maisons indépendantes dont la construction n’est pas encore totalement achevée. Il y a très peu d’informations sur le militaire, et les voisins estiment qu’il n’avait pas encore trois semaines dans cette cour. Le militaire avait, selon toujours le voisinage, une seule colocataire et les autres maisons n’avaient pas encore trouvé d’occupants. Quand le drame s’est produit, c’est le militaire lui-même qui aurait averti la Brigade de gendarmerie de Bogodogo. Selon les témoignages des habitants du quartier, un nombre important d’ « hommes de tenue » est venu dans la même nuit quadriller la zone du drame. Des habitants du quartier affirment que ce sont des militaires qui sont arrivés les premiers sur les lieux et la gendarmerie après. A la gendarmerie, on nous a appris que la brigade de Bogodogo s’était rendue effectivement dans la même nuit au domicile du militaire et à procédé aux constats. La famille de la victime dit avoir appris du Commandant de la Brigade de Bogodogo que lui et ses hommes ont fait les constats dans la nuit et ils ont autorisé l’enlèvement du corps par un service habilité et son transfert à la morgue de l’hôpital Yalgado. Ensuite, les lieux auraient été nettoyés dans la même nuit par les hommes de tenue après le constat, selon toujours les riverains. C’est le matin aux environs de 10H que la nouvelle est parvenue à la famille de la défunte. Ce sont les rumeurs du quartier qui ont porté la nouvelle de bouche à oreille jusqu’aux parents de Aïcha, a-t-on appris des proches de la défunte. Le mercredi 5 juin quand nous sommes arrivés dans la cour où habite le militaire, une foule de gens remplissait la ruelle (« le six mètres ») qui passe devant la cour. La cour du drame était vide de tout occupant et les badauds y entraient et ressortaient. Certains voulaient défoncer la porte du militaire mais ils ont été dissuadés par les plus pondérés qui appelaient à la retenue. Les visages étaient sombres, les commentaires et les indignations allaient de toute part. C’est là que nous avons appris que la dépouille de Aïcha se trouvait à la morgue mais qu’il ne restait plus rien du corps sauf pratiquement la tête. Parmi la foule il y avait la tante, une quinquagénaire et la sœur cadette de la victime. Quelqu’un nous les présenta, « voici celle qui suit immédiatement Aïcha ». Elle se nomme Oumou Tassembedo, elle est âgée de 10 ans et elle est en classe de CMI au lycée Gueswendbala, situé à 200m environs du lieu du drame. Sa grande sœur Aïcha était âgée de 14 ans (née le 26 janvier 1998) et elle était en classe de 5ème au lycée le Rônier. C’est en compagnie de Oumou et de sa tante que nous arrivons dans la famille Tamssembedo. Là l’émoi est encore plus grand. Il y avait plus de femmes dans la cour que d’hommes. Il était 18h et demi et le père de la victime était à la mosquée. Les autres étaient, dit-on, soit à la morgue soit à la gendarmerie ou encore sur la circulaire pour les plus jeunes qui manifestaient. La mère nous fit attendre le retour du père de la mosquée mais lui non plus à son arrivée ne pouvait nous donner aucune information. Le silence était la chose la mieux partagée. C’est finalement à la Brigade de gendarmerie de Bogodogo que nous avons eu un entretien bref avec un membre de la Famille. Notre interlocuteur (ndlr : les proches de la famille ont souhaité nous parler dans l’anonymat), nous apprit que la famille a pu voir la dépouille de la fillette et que le corps était intact sauf l’impact de la balle au niveau de la tête. Le Commandant de la gendarmerie lui préférait nous renvoyer à la direction de la communication de la gendarmerie. Nous avons appris plus tard que la famille a même pu voir « l’arme du crime » tenue par les gendarmes et qu’on leur a présentée mais celle-ci n’était pas sous scellés ou pas encore. Après les différentes tractations, une autopsie du corps a été faite et une enquête ouverte et confiée à la brigade de gendarmerie de Bogodogo. Au moment où nous mettions sous presse ces lignes, les résultats de l’autopsie ne n’étaient pas encore connus. L’inhumation de Aïcha a eu lieu le vendredi 8 juin dans l’après-midi au cimetière de Karpala. Le samedi 9 juin à notre deuxième passage dans le quartier, la cour qu’habitait le militaire était toujours fermée.

C’est dans cette cour commune que le crime a eu lieu.

Du côté de la famille Tassembedo, les parents continuent de recevoir les condoléances des connaissances d’où une présence humaine toujours importante à l’intérieur comme devant la cour. Nous y avons rencontré Oumarou Oubda de l’Association Linge Propre, une association qui défend les droits des aide-ménagères et qui entend s’investir dans l’élucidation du drame de Karpala. D’autre part le mouvement de protestation enclenché par les jeunes et les femmes du quartier depuis mercredi s’est estompé pendant le weekend. Une source qui croit être dans les secrets des mécontents nous a confié que le mouvement n’est pas à sa fin.

 Par Boukari Ouoba


Commenter l'article (0)