Pied à terre présidentiel à Pô : Hold up sur un terrain de 16 km2

Publié le lundi 14 octobre 2019

En 1991, la présidence du Faso, avec à sa tête Blaise Compaoré exproprie des paysans d’un spacieux terrain d’une superficie de 16 km2 à usage agricole au secteur 1 (Kapro) de Pô. L’ancien président voulait y bâtir sa résidence (pied à terre) et installer un parc animalier. Une indemnisation avait été promise aux exploitants expropriés. Près de 30 ans après et malgré les multiples démarches de ces derniers, ils n’ont à ce jour obtenu aucun dédommagement. Certains anciens exploitants sont même passés de vie à trépas sans recouvrer leurs droits… L’espoir était revenu avec l’arrivée au pouvoir de Roch Marc Christian Kaboré en 2015. Mais depuis lors les choses n’ont pas bougé.

En avril 2019, le Manifeste des intellectuels pour la Liberté organise un panel au Centre de presse Norbert Zongo pour faire le procès de la gestion du foncier au Burkina Faso. Nous nous y rendons pour tendre une oreille attentive. Nous sommes tout de suite impressionné par la grande mobilisation des participants, venus notamment des zones non loties de Ouagadougou et de l’intérieur du pays. Après l’exposé des panélistes, les participants s’inscrivent massivement pour développer leurs points de vue. Les propos des uns sont aussi acerbes que ceux des autres. Au fond, les points de vue se rejoignaient sur le pillage et l’accaparement massif des terres par l’élite politico-économique du pays. Les complaintes des participants sont toujours illustrées de cas précis. Un cas nous a singulièrement intéressé : un participant de Pô révèle que la présidence du Faso, sur instruction de l’ex-président Blaise Compaoré, a exproprié de leurs terres de pauvres paysans. Nous décidons alors d’enquêter sur l’affaire. Nous réussissons à entrer en contact avec plusieurs sources proches du dossier. Mais en s’intéressant à ce sujet, nous constatons que nous « portons atteinte » à un principe que les négociateurs s’étaient donné : « régler l’affaire loin de la polémique publique ». C’est ce que nous fait savoir une source à la présidence. Certaines sources n’ont pas manqué de nous exprimer leur gêne de voir un journaliste s’intéresser à la question. Par contre, d’autres voix, majoritaires, laissent entendre que cet écrit qui vient quatre ans après les premières rencontres et discussions avec le régime actuel, se présente comme une ultime tentative de sauver le processus dont la tendance à l’enlisement apparaît plus que probable.

Visiteur d’un jour

C’est donc une vieille affaire qui n’a jusque-là pas connu de dénouement. Nous voulions constater de visu l’étendue du terrain en question, situé à quelques encablures du quartier Kapro de Pô. Chef-lieu de la province du Nahouri, au Sud de Ouagadougou, à 145 km, cette ville se trouve à 18 km de la frontière avec le Ghana. Le lundi 17 septembre 2019, nous nous y rendons très tôt le matin, sous une pluie battante. Notre contact sur place nous accompagne chez des propriétaires terriens victimes du déguerpissement. Ces derniers prennent des assurances pour répondre à certaines de nos questions avant d’accepter de nous accompagner pour une visite guidée du terrain, objet du problème. Nous embarquons sur deux motos. Après une dizaine de minutes de route, nous prenons la voie principale qui mène à Tiébélé et Zabré. d’où nous apercevons déjà les premiers bâtiments de la résidence présidentielle. Le pied-à-terre présidentiel est une bâtisse drapée d’une couverture de couleur blanche. A l’entrée se trouve une guérite et une barrière qui reste levée. Nous contournons la résidence pour voir l’étendue du terrain. Le pied à terre est construit sur une superficie d’environ 1000 mètres carrés. C’est d’ailleurs cette superficie qu’une source nous avait donnée. Nous décidons de parcourir l’autre partie destinée à abriter le parc animalier, opérationnalisé seulement pendant une courte période. Elle est clairsemée de pistes et de voies assez larges sur lesquelles des automobiles peuvent aisément se déplacer. Entre temps, nous débouchons dans une forêt assez dense avec des parties qui, à vue d’œil, sont nouvellement défrichées. Sur ces espaces sont cultivés du maïs, du sésame, des arachides, etc. Avec la pluie, toutes les voies ne sont pas praticables. Nous manquons par moment de nous retrouver à terre sous l’effet de la boue glissante.

L’équivalent de plus de 53 000 parcelles d’habitation

Avant de visiter l’espace, nous nous entretenons avec les désormais ex propriétaires du domaine. Nos interlocuteurs sont Jean-Pierre Akapou Kora, aussi appelé le doyen ; Honoré Némaro, notre guide et Kafébou Tiouloudjié, venu certifier les propos du doyen, L’entretien a lieu chez le doyen. C’est lui qui prend la parole en premier lieu pour exposer la genèse de cette affaire. « C’est dans les années 1990, témoigne-t-il, que la présidence du Faso a retiré les terres d’une superficie estimée à 16 km2 sur lesquelles le président Blaise Compaoré projetait construire son pied-à-terre et y installer un parc animalier ». Sur cet espace, les propriétaires pratiquaient l’agriculture pour subvenir à leurs besoins fondamentaux. Des milliers d’arbres fruitiers notamment des manguiers y étaient plantés. Il y avait également des pieds d’eucalyptus et des maisons.

Pour avoir une idée de l’étendue des terres accaparées par la présidence du Faso, nous choisissons de traduire les 16 km2 en parcelles d’habitation, devenues un autre nerf de la guerre au Burkina Faso. Prenons 300 m2 comme la mesure d’une parcelle (la superficie des parcelles d’habitation va de 240 m² à 400 m²). Sur une superficie de 16 km², l’on peut dégager 53 333 parcelles de 300 m² chacune. En termes de coût financier, si nous considérons le prix-plancher d’une parcelle à 3 millions, on peut estimer au minimum l’étendue des 16 km2 à près de 160 (exactement 159 milliards 99 millions).

Une expropriation sans indemnisation

Précisons que cette vaste étendue de terre appartient à une même grande famille, qui a fondé le quartier de Kapro. Les 16 km2 ont été « retirés sans aucune procédure légale », reconnaît une source à la Présidence du Faso. A l’origine, confie Jean-Pierre Akapou Kora, c’est le commandant Ousséni Ouédraogo qui était à la tête de cette opération de déguerpissement. Le commandant Ousséni Ouédraogo dirigeait le redouté CNEC (Centre national d’entraînement commando), basé à Pô, et qui deviendra plus tard le très redouté Régiment de sécurité présidentielle (RSP). Le CNEC a été fondé en 1975 par feu Thomas Sankara qui fut d’ailleurs le premier commandant de cette unité. Lorsque Sankara fut nommé, en 1982, secrétaire d’Etat à l’information, son ami et compagnon d’arme, le capitaine Blaise Compaoré, prend le commandement de l’unité d’élite. Devenu le numéro 2 du CNR (Conseil national de la révolution) à l’issue du coup d’État contre le médecin-commandant Jean-Baptiste Ouédraogo, Blaise Compaoré garde le commandement du CNEC jusqu’à son coup de force sanglant contre Thomas Sankara le 15 octobre 1987. Les terres ont donc été retirées dans un contexte où le nouveau régime sous la direction du capitaine Blaise Compaoré régnait en homme fort sur le pays. Issaka Luc Kourouma, journaliste et Claude Wetta, ancien Secrétaire général du Réseau national de lutte anti-corruption (RENLAC) affirment qu’une indemnisation avait été promise aux propriétaires terriens. Et ceux-ci ont donc accepté de déguerpir de leurs champs sur la base de cette promesse. Ils ont procédé aux formalités coutumières pour mettre les terres à la disposition de la présidence. Mais depuis que la présidence est entrée en possession des terres, c’est l’omerta sur les indemnisations. « Comme la présidence ne parlait plus des indemnisations, je suis allé un jour les réclamer au commandant Ousséni Ouédraogo », confie un des propriétaires terriens, Kafébou Tiouloudjié. Malheureusement, mal lui en a pris. « Ousséni Ouédraogo m’a fait arrêter et enfermer pendant deux jours au camp. Le deuxième jour, il m’ demandé si je vais demander encore une indemnisation, avant de me libérer », témoigne le vieux Kafébou Tiouloudjié. Dépité d’avoir perdu sa source vitale de revenu, il s’indigne : « Si vous voulez, tuez-moi. Je vais toujours réclamer ma terre ». Depuis lors, la famille a entrepris des démarches pour se voir indemniser ou voir ses terres restituées. Comme les indemnisations tardent toujours à être versées, les paysans décident d’entreprendre des démarches auprès de la présidence pour recouvrer la partie des terres destinées au parc animalier. « Sous la présidence de Blaise Compaoré, il n’y a pas eu de suite favorable. Même sous le régime de la Transition (Novembre 2014- Novembre 2015), rien n’a été fait pour les paysans », révèle le confrère Luc Kourouma.

« Les propriétaires terriens ont énormément souffert de cette expropriation et continuent d’en souffrir car ils n’ont plus de terre pour pratiquer l’agriculture. Certaines familles ont dû même quitter Pô pour aller vers d’autres localités notamment à Bourou, Kadro et Yôrô pour espérer trouver des terres pour cultiver », témoigne le trio Kora, Tiouloudjié et Honoré que nous avons rencontré à Pô. « Pourtant, ces propriétaires terriens ne demandent pas des sommes exorbitantes à l’administration », reconnaît notre source au palais.

Par Hamidou Traoré


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