NTARABANA : Un devoir de mémoire

Publié le mardi 9 avril 2019

THE MERCY OF THE JUNGLE du Rwandais Joël Karekezi a remporté l’étalon d’or du cinquantenaire du FESPACO en présence du président Paul Kagamé, invité d’honneur. C’était le samedi 2 mars 2019. Le Rwanda pays invité d’honneur a fait fort lors de cette 26e édition de la fête bisannuelle du cinéma africain. Des coïncidences qui peuvent susciter des supputations diverses. Mais, lorsqu’on sait d’où vient ce Rwanda-là, cela fait chaud au cœur. C’est cette histoire récente que raconte le film documentaire de 90 minutes réalisé par François WOUKOACHE (Cameroun).
Le génocide rwandais de triste mémoire a fait des milliers de mort en 1994. Quoique l’on dise l’intervention du Front Patriotique Rwandais sous la houlette d’un certain Paul Kagamé a mis fin au massacres de nombreux Tutsi et Hutu modérés. Guerre civile meurtrière aux origines lugubres qui a fait couler le sang à flot dans les crevasses de ces merveilleuses milles collines. Paysage de rêve, décor féerique de nature. C’est en sachant user de cette nature comme tableau de fond que ce documentaire de création exprime son originalité. Plutôt que de montrer les traces du désastre de la mort et de la désolation, l’horreur est dite en devinette. L’éloquence des silences renforce l’esthétique du film.
Dans cette réalisation la parole est donnée à la nature luxuriante, actrice et témoin des événements vécus. Gros plans réalistes qui invitent le spectateur à entrer dans la scène, à s’approprier cette histoire, à partager les émotions fortes des acteurs du moment. Ntarabana, c’est aussi et surtout l’histoire du pardon et de la tolérance. Comment revivre et travailler avec celui qui a avoué avoir été membre de l’escadron qui a mis fin à la vie de votre fils, de votre époux, tout simplement parce qu’il est d’une autre ethnie. Comment Murekaze Anastasie, rescapée du génocide, a su trouver la force de pardonner et de se réconcilier avec ceux qui avaient assassiné son mari et ses enfants ?
Entre le 6 avril et le 4 juillet 1994, le génocide des Tutsis et les massacres des Hutus modérés fit environ un million de morts au Rwanda. Alors que dans tout le pays, des massacres étaient perpétrés à grande échelle, à Ntarabana au nord du Rwanda, Rugwiza Froduald et Mukankundiye Anne-Marie cachaient et protégeaient des Tutsis au péril de leur vie. Ils ne comprenaient d’ailleurs pas comment une certaine bestialité s’est emparée de leurs compatriotes. La liste de Schindler, (film de Steven Spielberg qui montre comment un industriel allemand a sauvé 12000 juifs d’une mort certaine pendant la seconde guerre mondiale) version africaine a été tournée avec humilité, amour et retenue. Ici, il s’agit de gens de peu, qui prennent des risque énormes parce qu’ils ont foi en l’homme et à l’humanité.
Méthodique, le réalisateur a su ne pas être voyeur. Des témoignages directs venant d’acteurs qui semblaient attendre ce moment de catharsis. Le casting a su les trouver. Parler c’est guérir autrement. Un film très humain qui montre qu’en chacun de nous il y a la bête et le bon. Il faut faire de l’auto-psychologie pour extraire la part du mal ou faire en sorte qu’il ne se réveille jamais. Plus qu’un film documentaire de créativité importante, Ntarabana est témoignage de vie. Les choses et les êtres qui font la nature sont porteurs de souffle d’espoir même si le passé a été douloureux. Ce passé qui laisse ses traces de souillure d’une nature innocente, témoin de l’histoire à travers cette paire de chaussure abandonnée, ces rares tombes aux blancheurs décrépites.
NTARABANA c’est l’art de dire les choses difficiles avec beauté et élégance. La leçon de pardon est forte mais elle aurait été banale si les images avaient été crues et directes sur cette mauvaiseté atroce. La réalisation aurait été incomplète si le son empêchait la réflexion et l’envol de l’esprit du spectateur. François WOUKOACHE a eu la main artistique de montrer autrement le génocide rwandais du point de vue des sauveurs et de ceux qui ont été sauvés. Pourquoi avoir pris tant de risque alors qu’il suffisait de feindre de ne rien voir comme l’ont fait de nombreuses personnes ? Le silence des gens bien est autant dangereux que la méchanceté des gens mauvais. Lorsque cette vielle dame hutu dit avoir sauvé des Tutsi au risque de sa vie parce que toute sa vie elle a pensé qu’il n’y a qu’un seul genre humain et qu’elle ne saurait haïr son prochain. C’est toute une philosophie de paix de pardon et de tolérance qui transpire de ses pores. Soigner les maux qui datent de plus de deux décennies par des mots justes et bien placés ce n’est pas que de la thérapie, c’est de la pédagogie.
Le documentaire s’inscrit dans ce registre aussi. La montée de l’intolérance qui déstructure les fondements du vivre ensemble, interroge nos intelligences africaines. En parole ou par l’action, il y a des Rwanda en miniature partout sur le continent. « Petit ruisseau deviendra grand » ? Film réalité, Ntarabana, doit pouvoir aider à extirper la bête qui sommeille en chacun de nous… à lutter contre la montée de l’intolérance sous prétexte de différence. Mais c’est aussi une invite au pardon et à la réconciliation. Malheureusement, ce documentaire africain, malgré ses beaux plans et ses belles chansons qui savent rompre le silence, souffrira des mêmes maux que ceux qui l’ont précédé : la diffusion qui ne lui permettra pas d’être vu là où il ferait certainement du bien. C’est bien dommage !

Ludovic Ouhonyioué KIBORA


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