Centenaire de la création du Burkina Faso : Une commémoration bien à-propos

Publié le mardi 9 avril 2019

Avatar de l’histoire, la colonie de Haute-Volta, devenue aujourd’hui le Burkina Faso, a été créée le 1er mars 1919 par un décret de l’Etat français signé le 10 mars, publié dans le journal officiel n°768 de l’Afrique occidentale française le 20 mai et promulgué le 5 juillet. La colonie a acquis son existence légale le 23 août 1919. Pour le centenaire, les autorités ont décidé de commémorer l’événement. Et elles ont bien fait. Le thème choisi : « De la création de la Haute-Volta à la construction de l’Etat-nation burkinabè ». Ainsi, en a décidé le conseil des ministres du 29 novembre 2018.

« Par devoir de mémoire, il était nécessaire de marquer un temps d’arrêt pour une introspection du présent afin de mieux se projeter vers l’avenir avec des repères sûrs », a expliqué le ministre Siméon Sawadogo, par ailleurs président du Comité d’organisation, lors de la conférence de presse de lancement officiel des commémorations ce 1er mars (salle de conférence du ministère des Affaires étrangères). « Au-delà de la délimitation territoriale qui a pu entrainer la séparation de certains groupes sociaux », a poursuivi le ministre, « il convient de magnifier et d’impulser les valeurs sociales, l’ardeur au travail et la détermination des peuples à forger une communauté de destin et, ce, en dépit de la diversité culturelle ».
Les activités du centenaire s’étaleront, tout au long de l’année, à travers tout le pays, en gagnant, tour à tour, chacune des 13 régions. Toutefois, en raison du contexte économique et sécuritaire, c’est une commémoration sobre qui a été prévue. Selon le ministre, les organisateurs avaient demandé un milliard de francs mais c’est seulement la moitié qui a été concédée par le gouvernement. Les activités de cette célébration ont pour but de permettre une meilleure connaissance de l’histoire de notre pays, tout en rappelant, à chacun, que « l’histoire comme connaissance du passé d’une société, d’un peuple, sert de levain pour la formation citoyenne et le raffermissement du vivre-ensemble, qui sont, selon Siméon Sawadogo, deux véritables socles de développement du sentiment national. Ce centenaire s’ouvre donc sous le sceau de l’histoire et le souci de pluridisciplinarité.

Le passé comme socle de l’Etat-nation

Selon le ministre, il s’agit de permettre non seulement le transfert des connaissances aux populations mais aussi de valoriser les résultats de la recherche et d’accroitre la production d’œuvres scientifiques, afin de construire une conscience collective nationale. Ainsi, du 9 au 12 mars, un colloque international est prévu à Ouagadougou dans le cadre de cette célébration. Trente-sept communications d’éminents chercheurs venus de Côte d’Ivoire, du Mali, de la France, du Canada, des Etats-Unis d’Amériques et du Burkina sont attendues. En sus de ce colloque international, des conférences sur l’histoire, la culture, les langues et les potentialités économiques de chaque région du pays seront organisées (voir en encadré le chronogramme de ces conférences régionales). Les activités de commémoration prévoient aussi l’élaboration d’un cours sur l’histoire du Burkina qui sera enseigné dans toutes les écoles, ainsi que la sensibilisation sur le vivre-ensemble, le civisme et le patriotisme. De même, l’organisation compte produire et diffuser des émissions de sensibilisation des populations sur le civisme, le vivre-ensemble et les emblèmes de la nation. Le programme comprend en outre des baptêmes de rues et/ou d’édifices publics du nom du centenaire dans chaque chef-lieu de région. Enfin, il sera procédé à la pose de la première pierre de la Stèle du centenaire.
Les activités du centenaire, telles que proposées (et nous en oublions la partie festive) tombent vraiment à pic. Car, il y a déjà plus d’une dizaine d’années maintenant que nous faisons, pour notre part, un plaidoyer pour un devoir de mémoire ; à travers d’ailleurs un petit opuscule, inédit, sous le titre « Les Acteurs méconnus de l’histoire du Burkina Faso : plaidoyer pour un devoir de mémoire », juin 2006). En effet, diverses périodes de notre histoire sociale et politique fournissent des personnalités marquantes mais méconnues. Leurs noms mériteraient pourtant d’être conservés dans notre mémoire collective. Des ouvrages, qui retraceraient, même à grands traits, leur lutte, dans la mesure où celle-ci n’est pas toujours bien connue – si ce n’est par un cercle restreint de spécialistes ou d’intellectuels quelquefois, et encore ! – ne seraient pas inutiles. Ils compenseraient aussi certaines des lacunes de notre système d’enseignement qui ne dispose pas toujours de la matière consistante dans ce domaine.
Dans ce plaidoyer nous notions qu’à part Dim Delobsom sur qui Alain Ricard (chercheur français du Centre d’Etudes d’Afrique Noire – CEAN, Bordeaux) a consacré un ouvrage, de même que ce même auteur a publié un livre sur « Alfred Diban, Premier chrétien de Haute-Volta » (Alfred Diban qui n’est autre que le père de l’historien Joseph Ki-Zerbo) et Daniel Ouézzin Coulibaly sur qui le regretté Salfo-Albert Balima a produit un petit opuscule et enfin un autre ouvrage sur le même Daniel Ouézzin Coulibaly publié par sa famille, il n’y a pas beaucoup d’ouvrages consacrés à des personnalités de notre pays. En n’oubliant pas, bien sûr, les publications consacrées au capitaine Thomas Sankara.
Certes, les lignes ont peut-être un peu bougé depuis dans ce domaine, mais sans doute pas décisivement. Cette méconnaissance des acteurs de notre histoire a partie liée avec une certaine faiblesse de notre historiographie. Or, avec la crise actuelle des valeurs, les jeunes, surtout, ne savent pas toujours à quels saints se vouer. Ils ont donc, de ce fait, d’importants problèmes et besoins d’identification. Fort heureusement, les activités ci-dessus citées du centenaire pourraient permettre de combler certaines des insuffisances et lacunes. Car la méconnaissance de notre passé procède d’abord de l’insuffisance des études historiques, mais aussi des méprises de certains des premiers historiens qui ont été parfois injustes avec certains de nos grands hommes du passé, ou qui ont travaillé à obscurcir certains pans de notre histoire.
Les réhabilitations ultérieures restant bien souvent confinées dans des cercles d’intellectuels, sinon entre les seuls spécialistes du domaine concerné. Le constat est effarant pour ce qui concerne, par exemple, le livre d’histoire du CM2, qui continue à reproduire le vieux schéma des sociétés acéphales plus farouches que les sociétés centralisée contre la conquête coloniale, alors même que depuis près d’un demi-siècle la recherche a montré qu’il n’en est rien. Et que cette idée ne correspond pas tout à fait à la réalité historique (cf. Michel Izard, 1970). Mais il semble qu’une espèce de loi du primat a pu jouer et empêcher certaines des réhabilitations historiques d’être effectives. Si encore celles-ci ne l’ont été, parfois, que par conviction et sans que des études vraiment sérieuses les étayent. Et il reste posé le problème de la nécessaire vulgarisation des études historiques.

Le développement interpelle aussi, éminemment, l’immatériel des sociétés

Il y a ensuite les insuffisances de notre système d’enseignement dans l’inculcation des valeurs de civisme, de patriotisme, de courage et d’identification aux héros de notre passé. Par manque peut-être parfois de matière consistante dans ce domaine ou par méconnaissance des enseignants eux-mêmes sur ces aspects ; ou encore par manque de directives fortes de la part de la hiérarchie de l’enseignement sur ces sujets. Il se pose peut-être, aussi, à ce niveau, un problème de cursus dans l’enseignement de l’histoire.
La faiblesse éditoriale nationale est un autre frein. Combien d’ouvrages, surtout de vulgarisation, s’attachent aujourd’hui à faire connaître l’histoire de notre pays et de ses peuplements, ainsi que ses grands acteurs ? Cette faiblesse éditoriale résulterait, entre autres, de l’absence de structures nationales d’édition dynamiques et en nombre. Mais elle a sans doute, aussi, partie liée avec le manque de dynamisme de notre système de recherche-vulgarisation, du moins dans le domaine concerné.
Enfin le manque, à l’échelle de la décision politique et scientifique, de rationalisation et d’engagement fort sur ces problématiques - dont on ne voit pas toujours le lien avec le développement - est un autre facteur limitant. Or, il est maintenant avéré, mais cela est peut-être vrai de tout temps, qu’aucun peuple n’a pu se développer ‘en planant dans les airs’ et sans des racines tutélaires. Certes, les mairies ont fait un effort louable en baptisant certaines rues de noms d’hommes célèbres qui ont marqué le cours de notre histoire. Mais combien de Burkinabè savent, par exemple, que Georges Konseiga et Christophe Kalenzaga furent les premiers présidents de notre Assemblée nationale, dans cet ordre, et que l’institution elle-même est déjà relativement vieille ? La première Assemblée territoriale date de 1947. D’autre part, la rue parallèle à celle qui passe devant ma résidence, à Gounghin, porte le nom Zoalga. Une sacrée ‘colle’, même pour des intellectuels de haut niveau. Zoalga est en effet l’ancêtre commun de tous les sikomsé moosé (les adeptes des masques moosé du siku).
A l’adresse des organisateurs du centenaire : les baptêmes des noms de rues ne sont efficaces que s’ils s’accompagnent des nécessaires supports de vulgarisation en direction du grand public, d’une part. D’autre part, l’accroissement de la production scientifique n’est pas tout. Il faut ensuite une politique rationnelle, vigilante, suivie et forte pour le transfert efficace de cette disponibilité à l’école et au grand public. Et cela est loin d’une action circonstancielle de commémoration.
Une bonne connaissance de notre histoire (de ses temps forts et hommes forts) peut éclairer dans le bon sens le présent et l’avenir du développement national. Celui-ci justement, et contrairement au sens commun, ne doit pas qu’aux seuls aspects matériels, c’est-à-dire purement économiques. Le développement interpelle aussi, éminemment, l’immatériel des sociétés. Et c’’est bien qu’on ait commencé à en prendre conscience dans notre pays.

ALS


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