Sahel : Financement du terrorisme, mode d’emploi

Publié le mardi 9 avril 2019

Trafics de drogues et prises d’otages sont les principales sources de financement des groupes terroristes au Sahel. Des Etats, des multinationales et des particuliers y jouent pleinement leur partition.

Al Qu’Aïda au Maghreb islamique (AQMI), précédemment connu sous le nom de Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), s’est installé au Nord du Mali en 2004, après avoir échoué à renverser l’ordre politique algérien, établi depuis 1962. A partir de ce pays, il entreprend de relancer ses activités dans le Sahel et au Maghreb. Mais il a besoin de moyens financiers. D’une part pour financer la propagande, le recrutement et les salaires des recrus, les cellules dormantes et le renseignement, d’autre part, pour financer le logement, la restauration, les déplacements, l’armement, l’achat des engins roulants, la fabrication de faux papiers, en vue de la préparation et de la mise en œuvre des attaques. Il lance alors la prise d’otages comme activité de levée de fonds, révèle une étude du bureau Paix et Sécurité du Centre de Compétence Afrique Subsaharienne de la Friedrich Ebert Stiftung, publiée en 2017. Cette étude porte sur les Connexions entre groupes djihadistes et réseaux de contrebande et de trafics illicites au Sahel. Les cibles des terroristes sont des occidentaux, mais ils disposent de complicités locales qui fournissent les informations utiles et mènent parfois l’opération de kidnapping elles-mêmes.

La prise d’otages, une entreprise lucrative

La libération des otages est conditionnée par le paiement de rançons par les pays d’origine, les multinationales, les compagnies pétrolières ou minières. Le marchandage implique généralement des gouvernements africains (Mali, Burkina Faso et Niger). C’est une entreprise lucrative qui profite à tous les acteurs de la chaîne. En effet, elle est source de revenus faciles pour plusieurs jeunes qui jouent le rôle d’informateurs et pour différents médiateurs qui s’impliquent dans les négociations pour la libération des otages. Entre 2006 et 2012, les prises d’otages ont rapporté 60 millions d’euros (plus de 39 milliards de francs CFA) à AQMI.

Les pays occidentaux, bons payeurs

Les coûts des rançons augmentent d’année en année. « En 2003, les premières rançons s’élevaient à 200 000 dollars par otage et aujourd’hui, elles seraient à 10 millions de dollars », lit-on dans Les Mouvements Terroristes et leurs sources de financements au Sahel, un mémoire en sciences politiques (2014-2015), soutenu à Alma Mater Studiorum Universita’ Di Bologna, par Alpha Alhadi KOINA. Le Journal américain, le New York Times, estime dans un article d’investigation, que les rançons versées à Al-Qaida et à ses alliées, entre 2008 et 2013, s’élèvent à 125 millions de dollars au minimum dont 66 millions pour la seule année 2013. Le journal répertorie plus de 90 millions de dollars versés à Aqmi par la Suisse, l’Espagne, l’Autriche, le groupe nucléaire français Areva et deux autres sources indéterminées.

AREVA et VINCI déboursent 33 millions d’euros en 3 ans

Selon un article du mondeafrique.com, intitulé Comment l’Occident a financé le terrorisme au Sahel, écrit par Seidik Abba, rédacteur en chef dudit journal et publié en décembre 2015, Areva et son sous-traitant, Vinci, auraient fait libérer 4 de leurs employés détenus au Sahel contre le paiement de 20 millions d’euros en octobre 2013. Deux ans plus tôt, en février 2011, les deux sociétés ont déboursé 13 millions d’euros pour la libération de 3 de leurs employés enlevés le 16 septembre 2010 à Arlit, dans le nord du Niger.

La France, la Suisse et l’Espagne en tête de liste

Dans l’enquête du New York Times, il ressort que selon le département américain du Trésor, les rançons sont de 165 millions de dollars, sur la période de 2008 à 2013. Ces sommes proviendraient majoritairement de pays européens. Certains paiements sont même déguisés en aide publique au développement, dévoile le New York Times, qui s’appuie sur de nombreux témoignages d’anciens otages, négociateurs, diplomates et représentants de gouvernements de 10 pays d’Europe, d’Afrique et du Moyen-Orient.
La France serait le meilleur payeur. Elle aurait déboursé à elle seule près de 60 millions de dollars. Elle est suivie par la Suisse, avec 12,4 millions de dollars et l’Espagne avec 10,1 millions de dollars, note-t-on dans le mémoire. Parfois, certains pays alliés paient les rançons pour avoir la sympathie des pays occidentaux. C’est le cas du Qatar et du Cameroun.

La drogue, une source importante de financement

Une autre source de revenus pour les groupes terroristes est le trafic de la drogue, de la cigarette, de l’alcool et des armes dans les zones qu’ils contrôlent.
Le Sahel est historiquement, une zone de transit, d’échanges commerciaux et de brassage culturel et religieux entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Subsaharienne. Ce « continuum Sahel-Sahara est une plaque tournante dans la géopolitique du crime organisé », révèle le bureau Paix et Sécurité du Centre de Compétence Afrique Subsaharienne de la Friedrich Ebert Stiftung.

L’Afrique de l’Ouest, carrefour du crime organisé

Au début, c’était le trafic du cannabis provenant du Maroc. Au fil des années, le cannabis cède sa place à l’héroïne et la cocaïne en provenance de l’Afghanistan et de l’Amérique latine. En effet, depuis le renforcement des contrôles, aux frontières des Etats membres de l’Union européenne sur les marchandises provenant de l’Amérique latine en 2004, le Sahel est devenu la nouvelle zone de transit des produits illicites vers l’Europe. Plusieurs voies s’ouvrent : celle maritime, qui permet de réceptionner la cocaïne en provenance d’Amérique latine au Ghana, en Guinée, en Guinée Bissau, au Liberia et en Sierra Leone. Mais sa longue distance, le coût élevé qu’elle engendre et le renforcement des contrôles maritimes, contraignent les narcotrafiquants à opter pour la voie aérienne qui relie le Venezuela à la Guinée Bissau. Avec cette nouvelle voie, la marchandise peut quitter l’Amérique latine et atteindre directement le Nord-Mali, sans aucun plan de vol régulier, puis être acheminée par la route jusqu’aux côtes libyennes, grâce à l’implication active des groupes terroristes. Une autre voie, nouvellement découverte, est celle qui va de l’Inde vers les États-Unis d’Amérique, en passant par l’Afrique de l’Ouest et vice-versa.
En 2009, le bureau de l’ONUDC (Office des Nations-Unies contre la Drogue et le Crime) en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale a estimé que le trafic de la cocaïne dans ces deux parties du continent a généré un revenu de 900 millions de dollars américains. L’ONUDC indique dans son rapport 2013 que la valeur de la cocaïne qui transite par l’Afrique de l’Ouest est de 1,2 milliards de dollars américains par an.
« Il est difficile de trouver des recherches actualisées sur les flux de cocaïne, et leurs effets le long des routes du Sahel à la suite de l’intervention militaire française au Mali en 2013, mais des données factuelles indiquent que des groupes criminels très organisés continuent à acheminer de la drogue du sud au nord, notamment vers les marchés européens », note le rapport sur l’évolution de la place de l’Afrique dans l’économie criminelle mondiale, publié en septembre 2017.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO


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