Libération de Laurent Gbagbo : Vers une répétition de l’histoire en Côte d’Ivoire 

Publié le mercredi 20 février 2019

Libéré sous conditions, les mailles du filet judiciaire ne peuvent encore garder trop longtemps Laurent Gbagbo. Peut-être juste le temps d’épuiser la procédure. Mais d’ores et déjà, l’ancien pensionnaire de la CPI pèse fortement sur la reconfiguration politique ivoirienne pour l’élection présidentielle de 2020. Au point qu’on peut craindre un remake de celle de 2010-2011 qui l’avait conduit à la CPI. Sur le terrain, en effet, les mêmes protagonistes, tissant des alliances contre nature, s’y préparent fiévreusement sur les anciennes braises où pourtant filtrent encore des airs de rancune et de vengeance mais dans l’amnésie généralisée des acteurs.

La Chambre d’appel de la CPI a finalement libéré, sous conditions, ce vendredi 1er février, Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé, acquittés en première instance le 15 janvier d’accusations de crimes contre l’humanité. La Chambre a tranché en faveur d’une liberté très restrictive. Pratiquement une assignation à résidence, correspondant point par point à ce que le bureau du procureur avait demandé. La première condition de cette libération était qu’un Etat membre de la CPI veuille bien les accueillir en attendant un éventuel procès en appel. La Cour craignant qu’ils en profitent pour s’esquiver dans la nature. La Belgique, où résident la seconde épouse de Gbagbo (Nady Bamba) et l’un de ses fils, a accepté d’accueillir Gbagbo sur son sol et de travailler dans le cadre des conditions fixées par la Cour. L’ancien président ivoirien se trouve donc en Belgique depuis le mardi 5 février dans une résidence tenue secrète.
Au terme de cette libération conditionnelle, Gbagbo et Blé Goudé ont obligation de pointer une fois par semaine auprès des autorités belges. Ils ne peuvent se déplacer qu’à l’intérieur de leur municipalité de résidence. Si, d’aventure, ils devaient se déplacer à l’étranger, ils doivent, au préalable, demander une autorisation de la CPI ; leurs passeports ayant été, du reste, confisqués par le greffe de la Cour. Les juges ne précisent pas si Gbagbo et son ancien ministre peuvent retourner en Côte d’Ivoire qui est un Etat membre de la CPI. Gbagbo et Blé Goudé ont, en outre, interdiction d’interagir avec les témoins du procès et de s’exprimer sur cette affaire avec la presse. Avant leur sortie de la CPI, ils ont par ailleurs signé une déclaration de se conformer dans le futur aux décisions des juges. En cas de non-respect, la Chambre se réserve le droit de réviser les conditions de libération à sa propre initiative ou celle d’une des parties prenantes au procès. Enfin, ces conditions peuvent être réaménagées tous les six mois.
A travers ces contraintes limitatives, on a un peu l’impression que les juges d’appel tentent de réparer l’irréparable commise par la CPI, même si ceux-ci n’ont fait que dire le droit. Certes, l’affaire Gbagbo n’est pas encore refermée. Mais le reste n’est plus qu’une question de procédure. Le procureur compte, en effet, faire appel de l’acquittement. Mais cela ne peut que faire durer l’affaire quelque temps. En réalité, le reste n’est plus maintenant qu’une simple fuite en avant, le temps d’épuiser la procédure. Pour ce faire, le procureur attend la restitution de la décision d’acquittement. Celui-ci ne pourra pas être disponible avant au moins cinq à six mois. Après l’étude de ce document de plusieurs centaines de pages, le procureur à un mois pour interjeter appel. Si son éventuelle requête sur le fond est acceptée, le procès devra reprendre là où il s’est arrêté, c’est-à-dire, à l’audition des témoins de la défense. Mais il ne faut pas se faire trop d’illusion car, très certainement, Gbagbo sera finalement acquitté. Tout comme Jean-Pierre Bemba l’avait été. Ce n’est plus qu’une question de temps pour que Gbabgo soit totalement libre. Comme l’a fait remarquer, Bernard Houdin, conseiller diplomatique de Gbagbo : « … Pour la première fois, dans une grande cour de justice internationale, l’acquittement est obtenu simplement sur l’utilisation des témoins de l’accusation et des actes des procureurs. C’est-à-dire que les témoins de la défense ne sont pas intervenus et je ne vois pas qu’elles sont les arguments qui pourraient naître aujourd’hui pour faire un dossier qui puisse renverser la situation en appel. ».
Issaka Diaby, président du collectif des victimes en Côte d’Ivoire, estime que la CPI doit impérativement se ressaisir : « Ce que nous attendons de la Cour pénale internationale, ce sont des actions d’envergure contre tous les auteurs de crimes en Côte d’Ivoire pour sauver et protéger la vie des Ivoiriens. Pour que la Côte d’Ivoire ne soit pas jonchée des vestiges des violences survenues. » M. Diaby n’a peut-être pas encore pris conscience de la catastrophe irréparable de l’acquittement prononcé. A moins que ce soit sa façon de rassurer les victimes. Mais, en ce cas, à leur bercer d’illusions, leur amertume pourrait être encore plus grande. La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a. Sans preuve, l’éthique des juges ne leur permet pas de condamner sur la base de leur intime conviction. « Colosses aux pieds d’argile », la CPI ne peut plus absolument rien y faire.

L’amnésie des anciens protagonistes de la crise ivoirienne de 2010-2011

Il faut plutôt se concentrer maintenant à parer aux conséquences de l’après-libération pour la paix en Côte d’Ivoire. La libération de Gbagbo intervient, en effet, dans une période tendue à l’approche de l’élection présidentielle de 2020. Et dans un équilibre politique précaire où la réconciliation nationale n’est pas encore faite. Et où, avec l’échec de la CPI, personne n’est coupable, ni comptable du passé. Or, l’acquittement de crimes contre l’humanité prononcé contre Gbagbo n’enlève rien à sa responsabilité politique et morale dans la crise ouverte depuis 2002 et qui a conduit à l’hécatombe post-électorale de 2010-2011. Il n’efface pas non plus les crimes du camp d’en face : celui de la rébellion et ses chefs. Or, on sait que la majorité présidentielle ivoirienne a éclaté depuis quelque temps, dans un climat pas très amical. L’ancien allié de 2010, Konan Bédié, en a claqué la porte et a constitué une plateforme anti-RHDP (parti du président Alassane Ouattara) avec son PDCI. Et, depuis quelques jours, on apprend que l’autre allié, Guillaume Soro, a démissionné de la présidence de l’Assemblée nationale, refusant d’adhérer au RDHP, comme le président le lui demandait.
Dans un paysage politique en pleine recomposition, écrit le Monde, « le retour de Gbagbo dans l’arène politique fait craindre à beaucoup un match retour de 2010 avec les mêmes joueurs, mais des alliances différentes ». Déjà, ces derniers mois, alors que la nouvelle de la libération probable de Gbagbo était dans l’air du temps, les discours ont en effet changé subitement. Et les ennemis d’hier, dans une étonnante amnésie, sont devenus des partenaires potentiels dans la course aux élections. Ainsi, le PDCI de Henri Konan Bédié a fait des tentatives de rapprochement avec le FPI qu’il souhaite voir intégrer sa future plateforme anti-RHDP. De leur côté, certains au sein du RHDP « voient aujourd’hui l’adversaire d’hier comme un partenaire potentiel pour la réconciliation ». Ainsi, le FPI est devenu « la jolie demoiselle que tout le monde veut courtiser ».
Pourtant, la crise de 2010-2011, qui a fait 3000 morts, selon l’ONU, reste encore dans les cœurs. Les mêmes acteurs en étaient les protagonistes. Et les huit ans qui nous en séparent ne suffisent pas à effacer les rancunes et les haines inexpiables nées de celle-ci ; comme feignent de le croire les acteurs politiques ivoiriens. Les braises se sont, certes, refroidies, comme on a pu le dire, mais dans les paroles des uns et des autres filtrent encore des rancœurs. Ainsi, à l’annonce de la libération de Gbagbo « Les victimes se sont senties narguées, ces commentaires dans les quartiers, ces injures, ces intimidations... les victimes ne le supportent plus... Elles ruminent vengeance … », selon le président du collectif des victimes. Mais les politiques n’en ont cure.

Le FPI, maintenant courtisé par tous ses ennemis d’hier, se reconstruit à grands pas

Or, depuis 2015, le FPI maintenant courtisé de toute part, traversait une crise interne et devait faire face à une section dissidente dont fait partie l’ex-première dame Simone Gbagabo. Ceux qui lui cherchent amitié aujourd’hui ne s’en étaient pas inquiétés outre mesure. C’est la libération de Gbagbo qui va d’ailleurs marquer la fin de la fracture au sein du FPI. Déjà en fin 2018, à la mort de son compagnon de route, Aboudrahamane Sangaré, Gbagbo « avait repris la main sur son parti pour faire taire les dissensions internes ». Sa sortie de prison va encore accélérer le mouvement d’unification du parti. Des tractations avec les frondeurs ont déjà commencé. Ainsi, si l’on en croit le vice-président du parti, Augustin Komoé Kouadio, le dialogue est déjà renoué. Un plan stratégique de réunification a même été déjà remis à Simone peu avant la libération de son mari, et les blocs antagonistes constitués depuis quatre ans sont en train de se ressouder pour intégrer une seule équipe pour la reconquête du pouvoir.
D’autre part, au nom de cette réconciliation décrétée, dont seul le président Alassane Ouattara détient peut-être le secret d’efficacité et de justice, à la veille de l’audience de libération de Gbagbo, 54 pro-Gbagbo réfugiés au Ghana ont été rapatriés, parmi lesquels six ex-ministres de Laurent Gbagbo. L’amnistie présidentielle accordée à Simone Gbagbo fait certainement partie de cette « vaste cabale » de réconciliation nationale sans exclusive. Certes, l’amnistie présidentielle du mois d’aout dernier ne concerne pas Gbagbo. L’ancien président ivoirien est en effet encore sous le coup d’une condamnation pendante en Côte d’Ivoire (20 ans de prison), prononcée en janvier 2018 par la justice ivoirienne dans l’affaire de la « casse » de la BCEAO. Et il est, depuis, toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Autre machiavélisme politique de la réconciliation, bien que l’amnistie ne concerne pas encore Gbagbo, cette affaire pourrait, croit-on savoir, servir de levier de négociation pour son retour en Côte d’Ivoire. Interrogé récemment, en effet, le ministre ivoirien de la promotion de la jeunesse, et par ailleurs porte-parole du RHDP, le parti présidentiel, a indiqué que « tout retour de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire sera envisagé à partir de discussions avec le président de la République, Alassane Ouattara ».
On a pu dire que l’histoire se répétait toujours, et comme pour ainsi dire, deux fois. La première fois comme tragédie et la seconde comme farce. Serait-ce ce qui est à l’œuvre, en ce moment, en Côte d’Ivoire avec la libération de Laurent Gbagbo ? En tous cas, la recomposition politique qui
s’y opère nous semble reconstituer le syndrome de la crise de 2010-2011.

ALS


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