Changeons nos œillères à propos du Sahel

Publié le mercredi 20 février 2019

Le titre originel est : « Méconnaissance et stéréotypes : deux autres menaces insidieuses contre le Burkina Faso ». Dans sa réflexion, l’auteur, Boubacar El HADJI, inspecteur d’enseignement primaire de son état, démontre sa parfaite connaissance de la géographie et des communautés qui peuplent la région, de la situation des systèmes éducatifs, qu’ils soient classique, confessionnel et autres… Il met en garde contre l’ignorance, terreau fertile des stéréotypes qui mettent si durement à mal notre vivre ensemble. Une réflexion qui vaut son pesant d’or. Lisez !

De mémoire d’homme, jamais le Burkina Faso n’a été pris en étau, comme en cette deuxième décade du 21e siècle naissant, par autant d’adversités dont les plus tenaces sont l’insécurité, l’incivisme, l’avidité, une administration publique qui tourne en réalité (nous prenons le risque de le dire et de fixer arbitrairement un seuil) avec moins de 40% de ses effectifs. Dans ce contexte de menaces inédites, de doute, d’incertitude, de désespoir grandissant mais aussi d’impérieuse nécessité de résister afin de desserrer cet étau, le sahel burkinabè fait de plus en plus l’objet d’une attention particulière.
Bien avant les fléaux qui nous tiennent actuellement en tenaille, ils sont nombreux les Burkinabè qui se prennent, sans n’y avoir jamais mis les pieds, pour des spécialistes de la géographie de cette région et de sa sociologie. Un ami nous disait un jour ceci : « si tu veux mesurer la profondeur de la méconnaissance des Burkinabè de leur pays, écoutez-les parler de la région du sahel. Mêmes certains de ceux qui y ont servi peinent à se départir des idées reçues sur la région. » En réalité, cette méconnaissance ne concerne pas que le sahel burkinabè. Et c’est ce qui fait peur.
En effet, pour définir et mettre en œuvre des politiques pertinentes, adaptées et porteuses, pour servir efficacement les communautés et le pays, il est utile de connaître et de partir des réalités de chaque région et non pas des stéréotypes. Si nous continuons donc de nous ignorer, surtout de diffuser de vraies fausses informations sur nous-mêmes et de nous en servir dans notre conduite socio-professionnelle, ce pays se tirera difficilement d’affaire. Commençons par cesser de parler du désert au Burkina Faso. Notre pays n’est pas un pays désertique. Le continent noir est traversé par deux déserts : le Sahara au nord et le Kalahari au sud. Le désert le plus proche de notre pays est le Sahara qui traverse dix (10) pays africains : le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, le Mali et la Mauritanie. Deux de ces pays, voisins du Burkina Faso, sont traversés par le Sahara dans leur partie septentrionale : le Mali et le Niger. Quelle est la position géographique de notre pays par rapport à la partie désertique de ces deux pays ? Nous laissons chacun répondre à cette question.
En attendant, nous pensons qu’il est temps que notre système éducatif, les intellectuels et les médias burkinabè enseignent enfin à notre jeunesse, la véritable géographie et la véritable sociologie de notre pays. On ne se développe pas et on ne développe pas un pays sur du mensonge, sur une fausse identité. Il est nécessaire que la jeunesse burkinabè et les Burkinabè dans leur ensemble, sachent que pour l’instant, il faut le répéter, notre pays n’est pas un pays désertique. Il est aussi important que les Burkinabè comprennent que parmi les régions du pays qui ont une très grande et riche diversité culturelle et ethnique, figure en très bonne place le sahel. Mise à part peut-être la région du sud-ouest, aucune autre région du pays ne surclasse le sahel sur le plan de la diversité ethnique et culturelle. Dans cette partie du Burkina Faso, coexistent une dizaine de langues et d’ethnies à ne pas confondre parce que fondamentalement différentes les unes des autres : fulfulde (parlé par les Peuhls), tamashek (parlé par les Touaregs et les Bellas), sonrhaï (parlé par les Songhaï), kourumfé (parlé par les Kourumba), gourmacema (parlé par les Gourmantchés), mooré (parlé par les Mossis), dogon (parlé par les Dogons), maure (parlés par les Maures), bissa (parlé par les Boussansés dans la province du Séno, précisément dans la commune de Bani), haoussa (présent dans l’Oudalan et le Séno). Sans oublier quelques arabes (burkinabè) dans la province de l’Oudalan.
Ils sont nombreux les Burkinabè, les sahéliens y compris, qui commettent les mêmes erreurs : prendre par exemple le Dagara ou le Goin ou le Lobi pour le Bobo, (ce que font hélas beaucoup de Sahéliens), le Sonraï, le Bella… pour le Peulh (ce que font l’essentiel des non Sahéliens), etc. C’est comme si on disait qu’un Peulh est un Mossi ou qu’un Mossi est un Peulh ou qu’un Songhaï est un Mossi. Cette méconnaissance est inadmissible de la part des intellectuels, les éducateurs et les hommes de médias en particulier. Ne perdons pas de vue que tout être humain se réjouit et devient bienveillant, lorsqu’on l’identifie par sa culture et par son patronyme. Et nul ne peut l’accompagner dans sa promotion et son émancipation sans tenir compte de ce qu’il est réellement.
Il n’est pas aisé de traiter de ce sujet, au risque d’être compris par peu de personnes, quand on connait la susceptibilité de bien de gens lorsqu’il est question d’identité. Cependant, le bon sens voudrait que si on ne connait pas quelqu’un, le Peulh par exemple (comme du reste toute autre ethnie du pays), il faut éviter de l’assimiler à celui qu’il n’est pas. Et d’assimiler celui qui ne l’est pas à lui. Pour connaitre et comprendre le Peulh, le Bella, le Turka et tout autre pour quelque utilité que ce soit, il faut commencer par éviter de le confondre avec celui qu’il n’est pas, de prendre quiconque pour l’autre dans toute circonstance.
Et si ‘‘la question peulh’’, comme l’a dit le bimensuel burkinabè L’Evénement dans sa livraison du 10 janvier 2019, doit être abordée plus que jamais avec acuité au regard des drames qui ne cessent de frapper cette communauté de façon récurrente, la question du sahel dans son ensemble mérite d’être aussi repensée. La question de notre développement comme celle de notre vivre-ensemble suggère que l’on porte les lunettes qu’il faut pour regarder le sahel dans sa diversité, et le Burkina Faso dans ses diverses réalités. Pour ne pas heurter certains mais aussi pour trouver les réponses aux vrais problèmes, il est utile d’en tenir compte.
Il y a trop de contrevérités sur le sahel burkinabè. La plus grosse au-delà de celle liée à la méconnaissance des cultures qui y coexistent, est celle relative aux rapports que les communautés au sahel en particulier les Peulhs, entretiennent avec l’école d’origine occidentale. Il n’y a pas de ‘‘guerre des écoles’’ au sahel et le Peulh (comme les autres ethnies de la région) ne rejette pas cette école qui nous est léguée par le colon français.
Tant qu’on continuera à se focaliser sur les foyers coraniques et l’élevage, tant qu’on continuera à culpabiliser ceux-ci, on ne trouvera pas non seulement les vrais problèmes de la sous-scolarisation dans la région du sahel, mais aussi et surtout leurs solutions. Ces foyers ne dépeuplent pas les écoles classiques. Pas plus que l’élevage du reste. De nos jours, les sites aurifères ont un impact 1000 fois plus négatif sur les écoles que ces foyers. Il existe même des villages entiers qui n’ont même pas un seul foyer coranique. Et quand il en existe, celui-ci n’a même pas dix (10) apprenants. Ces structures éducatives elles-mêmes ont les mêmes problèmes que l’école dite classique. C’est ainsi que l’unique médersa qui existait à Dori, a fermé ses portes pendant près d’une décennie et n’est toujours pas rouvert. Dans les villes comme dans les campagnes, d’où viennent les élèves qui fréquentent les foyers coraniques dans la région ? Une chose est certaine : il n’y a pas de guerre entre les foyers/écoles coraniques et les écoles classiques au Sahel.
Ce qui est vrai et que personne ne peut nier, c’est la présence de plus en plus remarquable de médersas/d’écoles franco-arabes (sont-elles toutes reconnues ?) dans plusieurs localités. Et il ne faut pas confondre école franco-arabe et foyer coranique. L’Etat burkinabè forme de nos jours des enseignants pour des écoles franco-arabes qui sont des structures éducatives confessionnelles au même titre que celles d’obédience chrétienne (catholique et protestante).
Rappelons que la première école primaire dans la région du sahel a ouvert ses portes à Dori en 1901. Et surtout se convaincre que tant que nous continuerons à prendre des situations marginales pour des causes réelles et profondes de la sous-scolarisation au sahel, nous repousserons sans cesse les limites de cette sous-scolarisation dans la région. Il est utile de rechercher les causes de la distance plus ou moins réelle que prennent des communautés du/au sahel vis-à-vis de l’école classique, dans le comportement même de cette institution, à travers ses acteurs, ses résultats et sa pertinence, dans la région. Mieux, il est utile de repenser notre perception individuelle et collective de l’autre et des réalités des régions de notre pays afin de mieux le servir. Sinon, nous continuerons de rechercher chacun là où il n’est pas, de définir, de mettre en œuvre des politiques en total déphasage avec les réalités et, individuellement, de desservir notre pays croyant le servir. Un problème mal posé trouvera difficilement des réponses adéquates. Dieu sauve notre cher et beau pays le Burkina Faso.

Boubacar EL HADJI
IEPD à Dori
Mail : boubacar.elhadji@yahoo.fr
70100550/78640870


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