La pauvreté au Burkina La persistance du phénomène décryptée par des chercheurs

Publié le lundi 18 juin 2012

Un constat s’impose après près d’une décennie de lutte active contre la pauvreté. Celle-ci persiste en dépit des politiques de lutte mises en œuvre. Si ce constat a longtemps valu aux politiques de lutte d’être incriminées, c’est désormais sur le phénomène même de pauvreté qu’il convient de porter un autre regard. C’est ainsi que peut se résumer les résultats obtenus par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs travaillant sur la question. L’approche novatrice en termes de décomposition de la pauvreté a en effet permis à cette équipe de fournir une explication radicalement différente de la persistance de la pauvreté.

 

Les études sur la pauvreté au Burkina Faso conduisent en général au même enseignement ; la pauvreté est un phénomène massif et persistant. Les politiques mises en œuvre pour la contrôler semblent n’avoir produit que peu d’effet au fil du temps.

Ce constat vaut en général aux politiques de lutte d’être mises au banc des accusés au regard de la persistance de la pauvreté.

 

Mais la pauvreté est un phénomène complexe dont la bonne appréhension conditionne l’issue de toute action de lutte. C’est en suivant cette démarche qu’une équipe pluridisciplinaire de chercheurs a réussi à fournir une explication cohérente et empiriquement vérifiée à la persistance de la pauvreté. La mise en œuvre d’une approche novatrice en termes de décomposition pauvreté chronique/transitoire a rendu possible un tel résultat.

 

Principe de décomposition

de la pauvreté

 

L’évolution de la pauvreté au cours du temps peut être décomposée en pauvreté chronique et transitoire ainsi que l’ont montré dans des études Jalan et Ravallion, en 2000 d’une part et Cruces et Wodon, en 2003 d’autre part ; de sorte que la pauvreté globale comporte une composante transitoire et une composante chronique. La durée de la pauvreté et ainsi que les chances d’en sortir peuvent ensuite être déterminées par des techniques appropriées qu’ont développé respectivement Stevens en 1999 ; Bane et Ellwood, en 1986 ; et Steves, en 1994.

 

Les ménages sont dits chroniquement pauvres si leur consommation moyenne sur la période est en dessous du seuil de pauvreté sans qu’à aucun moment la consommation courante ne puisse excéder le seuil de pauvreté. En revanche, les ménages transitoirement pauvres sont ceux dont la consommation courante est au dessus du seuil de pauvreté pour au moins une période (année), la consommation moyenne sur la période demeurant quant à elle en dessous de la ligne de pauvreté

L’indicateur du niveau de bien-être est la production céréalière et le seuil de pauvreté fixé à 190 Kg/personne/an. Ce niveau est utilisé au niveau national et même international pour estimer le bilan céréalier et les besoins de consommation alimentaire.

 

Résultats obtenus

au niveau national

 

La méthode de la décomposition a été appliquée aux données agricoles retenues par l’étude. Les résultats obtenus au plan national portent d’une part sur les ménages et d’autre part sur les individus.

 

Il ressort que près de la moitié des ménages (47.56 %) sont pauvres au regard de la production céréalière. Dans cette proportion, environ 3 ménages sur 5 (28,86%) sont des pauvres chroniques, les autres (18,70) étant des pauvres transitoires. Du point de vue des individus, cette forme de pauvreté ne diffère pas profondément de la pauvreté des ménages puisque la moitié des individus (49,64%) est touchée par la pauvreté. Sur cette moitié, 3 individus sur 5 (28,60%) vivent une situation de pauvreté de production céréalière chronique et les autres (21,04%), une pauvreté transitoire. Le fait que les taux de pauvreté chronique des ménages et des individus soient relativement proches, indique que la pauvreté chronique ne frappe pas de façon particulière les ménages regroupant beaucoup d’individus.

 

Ce dernier résultat est similaire à celui obtenu en considérant l’évolution de la pauvreté dans le temps. Au niveau ménage, la plus forte incidence de pauvreté de production céréalière (59,18% correspondant à environ 3 ménages sur 5) est enregistrée en 2005 alors que la plus faible (41,98%, 2 ménages sur 5) est enregistrée en 2006.

 

La plus forte variation interannuelle qui est de 37,92% en termes relatifs est enregistrée entre 2004 et 2005. La plus forte baisse qui est de 29,06% est enregistrée entre 2005 et 2006. Au niveau individuel, la plus forte incidence de pauvreté est de 60,85%, soit 3 individus sur 5 (en 2005) et la plus faible incidence est de 43,88% soit 2 individus sur 5 (en 2004) représentant la plus forte augmentation interannuelle qui est de 38,67%. La plus forte baisse est enregistrée entre 2005 et 2006 et représente 26,75%.

Il est aussi intéressant d’estimer le nombre de fois que les ménages expérimentent la pauvreté transitoire. Entre 2002 et 2007, plus de la moitié des ménages (53,04%) expérimentent une pauvreté transitoire. Cela signifie que cette proportion de ménages a été pauvre transitoire au moins une fois. En outre, ce sont plus d’un ménage sur cinq (26,64%) qui vivent dans une situation de pauvreté chronique de production céréalière.

Il apparaît logique de penser qu’après avoir expérimenté un nombre élevé de périodes de pauvreté transitoire, une production exceptionnellement bonne sur quelques périodes de suite puisse sortir de tels ménages de la pauvreté chronique.

 

En observant l’évolution de la taille des ménages entre 2002 et 2007. On s’aperçoit que les ménages pauvres chroniques sont les ménages de petite taille. Cette taille est en moyenne de 10 personnes. Les ménages transitoirement pauvres sont de taille plus grande. Leur taille moyenne est de 12 personnes. Les ménages non pauvres ont une taille intermédiaire qui est de 11 personnes. Ces résultats sont contraires à ceux de l’analyse purement monétaire où la taille du ménage influence négativement la probabilité du ménage à basculer dans la pauvreté. La polygamie est une pratique socioculturelle fortement enracinée en milieu rural et qui contribue à agrandir la taille des ménages. Elle peut alors avoir des implications néfastes dans le cas de terres cultivables non disponibles, de sols pauvres et de conditions climatiques difficiles comme on peut l’observer dans certaines régions du Burkina Faso.

 

La composante chronique de la pauvreté est de façon générale plus importante que la composante transitoire. Ce résultat important apporté par l’équipe est la clé de voûte de l’explication de la persistance de la pauvreté. En effet l’approche traditionnelle considère la pauvreté comme un phénomène homogène. Les politiques de lutte sont par la suite formulées en s’appuyant sur cette appréhension globalisante de la pauvreté. La conséquence est que les pauvres chroniques sont ignorés, les effets de ces politiques ne touchant au mieux qu’une partie des pauvres transitoires. La pauvreté chronique qui est la plus importante composante de la pauvreté globale est ainsi entretenue au fil du temps, d’où la persistance de la pauvreté en dépit de toutes les actions de lutte.

 

L’Étude menée aide à une meilleure compréhension de la pauvreté afin de cibler et corriger efficacement les causes de la persistance de la pauvreté à un niveau élevé. Elle fait un usage pionnier de l’approche en termes de décomposition dans l’analyse des mécanismes de la pauvreté au Burkina Faso. Ce qui à terme devrait aider à la formulation de politiques de lutte plus efficaces contre la pauvreté n

 

SORO Honoré

 

Équipe du Burkina Faso

Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 

* 5ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.

Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011


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