Yirgou : Au-delà de l’émotion !

Publié le mercredi 20 février 2019

Une approche scientifique afin de créer une intelligence collective à la suite du drame de Yirgou. C’est tout le sens de la table ronde organisée par l’Institut Free Afrik à l’espace Thomas Sankara à son siège le 23 janvier dernier.

Comprendre (intelligence collective) et produire un agenda d’ensemble des différentes actions menées à la suite du drame. Voilà l’objectif visé par cette table ronde à travers cette thématique : « Au-delà de l’émotion, de quoi Yirgou est-il le nom ? » Pour ce faire, recours a été fait à des panelistes (chercheurs) aux profils variés. Un anthropologue en la personne du professeur Ludovic Kibora, directeur de recherche au CNRST. Un biologiste en la personne du professeur Youssoufou Ouédraogo, enseignant chercheur à l’Université Ouaga I Professeur Joseph Ki-Zerbo. Il est par ailleurs, l’auteur du livre « Vivre ensemble, au-delà du slogan », paru récemment. Docteur Jacob Yara, également de l’université l’Université Ouaga I Professeur Joseph Ki-Zerbo a porté un regard sociologique sur la question. La pertinence du thème du jour a également mobilisé un public aussi grand que bigarré.

C’est quoi le drame de Yirgou ?

« C’est un dysfonctionnement » qualifie Youssoufou Ouédraogo, selon le regard du biologiste. L’organe (Yirgou) attaqué ici étant la « cohésion sociale, le vivre ensemble. » Ce qui conséquemment, touche tout l’organisme (allusion au Burkina). C’est cela qui peut expliquer l’indignation généralisée de l’ensemble des Burkinabè. Ce qui est arrivé à Yirgou survient dans certains cas quand la personne tampon se retrouve au centre de l’affaire. C’est le cas de l’assassinat du chef. Pour l’anthropologue, Ludovic Kibora, Yirgou est « l’expression de la bestialité qui est dans l’humain. » Il compare ainsi la situation à un « cocktail explosif », à savoir l’emprise des Koglwéogo, les rancœurs dus aux conflits antérieurs mal gérés qui ont fini par exploser suite à un élément déclencheur : les terroristes (qui ont assassiné le chef). L’anthropologue pointe alors du doigt, « la défaillance et le manque d’anticipation dans le système. » Le drame de Yirgou, « c’est une absurdité » d’un point de vue philosophique fait savoir le sociologue, Jacob Yara. Mais avant tout, c’est un « conflit ouvert », un « fait social total » en ce sens qu’il touche à l’économie, aux institutions, au politique. Très souvent dans ce genre de conflits, le profil de la personne décédée est déterminant. Va s’en suivre, la manière dont on va parler d’elle. Dans le cas de Yirgou : « le chef est mort » on bascule vers « il est mort » De la troisième personne, intervient, le « je suis mort ». Dès lors qu’on commence à parler à la première personne, il y a une réaction de survie qui nait, une réaction au maintien de l’ordre social. D’où le drame.
Mais après tout Yirgou, c’est « quelque chose d’ordinaire qui sort de l’ordinaire. » Docteur Yara veut faire comprendre par-là que ce qui est arrivé est « l’expression de la haine, des stéréotypes entretenus au quotidien. » Il convient donc de déconstruire ces stéréotypes. Le professeur Youssoufou Ouédraogo a su alors caricaturer la formation des clichés. « C’est à l’image des pintadeaux qui suivent la mère poule. C’est un conditionnement. C’est aussi comme ça que se forment les préjugés » explique-t-il. Pour les déconstruire il prend toujours la même image. « Il arrive un moment où la mère poule commence à repousser les pintadeaux… » C’est de la même manière, individuellement ou collectivement, dès que quelqu’un utilise un stéréotype, il faut rappeler à l’ordre la personne afin qu’elle rejette le cliché en question.

Que faire ?

Comment parvenir à rendre cohérentes les différentes actions et surtout avoir la consistance de toutes les réactions ? Il faut tout simplement éviter le « piège » des émotions suggère docteur Yara. Pour lui, « l’émotion est un piège qui peut être un handicap aux différentes réactions » : marches de protestation, actions gouvernementales, etc. Il n’a pas manqué de fustigé l’autorité. Selon le sociologue Yara, le gouvernement n’a pas une « posture assez franche et structurée. » Il est plutôt dans le régime « communicationnel » du drame. Et pour preuve, c’est « on a donné tant de tonnes de vivres, de nattes. On est en train de mettre du vernis » fait-il remarquer. « Il faut arrêter de sublimer sur les martyrs à travers les chèques (argent, dons) » martèle Youssoufou Ouédraogo. Comme une âme indignée, Jacob Yara lance : « il faut que le président se dit manquer de sommeil tant que le cas Yirgou n’a pas été totalement réglé. Il ne devrait même pas se préoccuper de sa réélection tant que cette question n’a pas trouvé de réponses adéquates. »
En tout pour docteur Yara, il faut que des questions comme les groupes d’auto-défense, de la justice également soient réglées à partir du cas Yirgou. En effet, dira l’anthropologue Kibora, « il y a un repli identitaires qui se retrouve dans les groupes d’auto-défense. » Toute chose, qui de son avis, est « très dangereuse » pour la cohésion sociale et le vivre ensemble. Le drame de Yirgou aura coûté la vie à 76 personnes selon les chiffres donnés par Ambroise Farama, avocat des victimes, au cours de la table ronde.
Le public sorti nombreux a également apporté des commentaires assez pertinents sur la question. Par moment, la tension montait et les interventions radicales. Certains intervenants ont accusé les panélistes de tourner autour du pot et de n’avoir pas nommé le problème à savoir pour eux, qu’il s’agit de conflits ethniques. Un état de fait qui les ronge dans leur âme. D’où les pleurs d’une participante, manquant de mots pour exprimer la « stigmatisation » dont elle se dit victime. « On n’a jamais construit une nation. » dira Ismaël Diallo, excédé. Le professeur Augustin Loada parlera alors de l’effondrement de la nation. « Ce qui se passe, ce n’est pas seulement notre Etat qui s’effondre mais notre nation. » n

Basidou KINDA


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