Un devoir de mémoire pour un journaliste d’exception

Publié le vendredi 25 janvier 2019

La liberté actuelle de ton de la presse nationale (jusqu’à son usage immodéré, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux) mais, de façon générale, la liberté d’expression dont jouissent aujourd’hui les Burkinabè, est un héritage de Norbert Zongo, qui a donné sa vie pour nous. Dans le Burkina du « Si tu fais, on te fait, et il n’y a rien ! » des années 87à 98, seul, il a osé, et « il a été fait ». Mais son sacrifice n’a pas été vain. Puisque tout de suite après son assassinat, ce sont tous les Burkinabè qui, brusquement, sont devenus des Norbert Zongo, à commencer par le Collectif (organisation de masse, société civile, parti politique, etc.) qui a repris le flambeau de la lutte jusqu’à la victoire finale contre les monstres. Naturellement, tout cela a passé, en finale, par les combats épiques contre le projet de modification de l’article 37. Arrêtons-nous ici, un moment, pour rendre un hommage posthume à un éminent haut fonctionnaire, président de la Cour des Comptes d’alors et juge constitutionnel, M. Salifou Nébié, la seule voix au Conseil Constitutionnel qui a manqué à Blaise Compaoré dans cette affaire de l’article 37 et qui lui a coûté la vie dans des circonstances extrêmement sauvages le 24 mai 2014 à Saponé, seulement 5 mois avant l’insurrection des 30 et 31 octobre.
Initialement, notre projet était de parler de l’immense héritage que Norbert Zongo nous a légué. Mais à la réflexion, il y a déjà 20 ans que Norbert n’est plus. Les Burkinabè trentenaires ne l’ont pas bien connu (en tous cas, qu’avec des yeux d’enfants) et, a fortiori, les jeunes de 20 ans. D’ailleurs, même parmi ces contemporains, peu de gens connaissent réellement ce qu’a été vraiment l’homme. Ce qu’a été ce héros national. Dans ces conditions, parler de son héritage, c’est encore parler de nous-mêmes, et laisser toujours cet immense homme dans la pénombre. Tout en demandant, cependant, à la jeune génération de nous donner un chèque en blanc. De nous croire sur parole, et sans autre forme de procès, que cet homme dont on célèbre le 20e anniversaire de son assassinat barbare, par des éléments de la garde rapprochée de Blaise Compaoré, était un homme d’exception. Et à qui nous devons presque tout aujourd’hui. Surtout, cette liberté nouvelle d’expression et d’action dont on a vite oublié qu’il n’a pas toujours été ainsi. Aussi, avons-nous plutôt recadré notre projet sur une meilleure connaissance de l’homme d’exception qu’il fut. En contant simplement sa vie, son œuvre, sa pratique du métier de journaliste, à travers quelques tranches choisies de son parcours, depuis son internat du Cours Normal de Koudougou (septembre 1970), où il s’est formé pour devenir instituteur, jusqu’à sa consécration panafricaine en 1993 par le Prix de la Presse Africaine (« Prix du Libéria Investigation »), qui lui a été décerné pour sa publication sur Charles Taylor, le président du Libéria, responsable des guerres civiles qui ont secoué, dix ans durant, ce pays (Lire l’article ci-contre sur les tranches de sa vie : « Norbert Zongo, un journaliste né »).
Homme d’exception, Norbert fut aussi un journaliste d’exception, pour peu qu’on sache un peu ce qu’est véritablement le journalisme, sans idées préconçues.

Norbert réunissait les trois qualités qui font le bon journalisme

Or, même parmi ses contemporains, certains n’étaient pas loin de penser, mais à tort bien sûr, que Norbert pratiquait, pour le moins, un journalisme extravagant outré. Qui aurait gagné à s’assagir, pensait-on. Bien loin s’en faut pourtant. En réalité, à gauche et à droite du journalisme qu’il pratiquait, il n’y a que des zones de non journalisme. Pour s’en convaincre, il faut se reporter à l’histoire de la profession et de la pratique des pionniers qui ont porté ce métier sur ses fonts baptismaux pour se convaincre que son journalisme était bien le vrai. Renvoyons simplement à un seul des pionniers : Albert Londres, tant dans sa pratique que dans sa théorisation de ce métier. En réalité, il n’y a de journalisme qu’engagement aux côtés de sa société. Du reste, point n’est besoin de retourner aux origines du journalisme pour expliquer cela. Notre présent fournit des preuves suffisantes pour l’étayer. Ainsi, un ancien journaliste burkinabè chevronné, maintenant à la retraite, M. David Barry, a publié, très récemment, un ouvrage sur les journalistes et, très curieusement peut-être pour certains, les écrivains. Mais le lecteur avisé aura remarqué que M. Barry parle, plus précisément, d’écrivains engagés. Et ce qualificatif change tout. En effet, ce qui permet à l’auteur de réunir et journalistes et écrivains dans une même perspective, c’est l’engagement de chacune de ces deux entités aux côtés de leurs sociétés. Mieux : il n’y a de journalisme que subversif ! Subversion de l’ordre du pouvoir, de l’ordre des pouvoirs, ceux des puissants, des lobbies, des « chapelles », au nom de l’ordre de la société, au nom de l’ordre du monde. Telle est la portée de ce métier au terme de son archéologie. Et c’est ce que fit Norbert tout au long de sa vie ; et avec une rare constance, beaucoup de sagacité et de don de soi pour ce sacerdoce.
D’aucuns ont pu parler aussi de journalisme d’opinion à propos de sa pratique. Mais, là aussi, à tort. Même son biographe, pourtant admiratif de l’homme, n’a pu échapper à cette lecture hérétique. Pourtant, la typologie des médias est si précise et si exhaustive qu’elle ne souffre d’aucune ambiguïté. Le journalisme d’opinion se réserve uniquement aux organes, aux journaux partisans, c’est-à-dire ceux de partis ou mouvements politiques ou d’autres chapelles de ce type, qui s’en servent comme instruments de propagande. Il est inutile de s’attarder là-dessus.
Ceci dit, on doit reconnaitre que Norbert était un journaliste intègre, courageux et indépendant d’esprit à toute épreuve. Trois qualités exigées pour faire le bon journalisme. D’ailleurs, c’est à dessein que nous avons parlé ci-haut de chèque en blanc. Il y a en effet, dans la vie de Norbert Zongo, l’histoire d’un chèque vrai, en blanc, qui mérite d’être contée ici. Ce chèque en blanc est le parangon des multiples exemples de sa vie qui montrent l’intégrité de l’homme. Et, surtout, son indépendance journalistique, qui n’est pas simplement proclamée à travers un titre. Ainsi, avant la création de son journal, « L’indépendant », en 1993, Norbert a transhumé de rédactions en rédactions (à l’échelle nationale et ouest-africaine, au moins une dizaine au bas mot et notamment à « Jeune Afrique). Les autorités rebutant ses critiques acerbes faisaient toujours pression sur les organes concernés pour qu’il le fasse taire. Mais Norbert ne laisse pas indifférent le monde de la presse africaine de l’époque, où sa renommée a très vite dépassé les frontières du Burkina. Le milieu de la presse africaine suit avec grand intérêt ce journaliste peu ordinaire pour la clairvoyance et le ton de ses papiers, qui régulièrement dénoncent les guerres qui embrasent certaines régions de l’Afrique de l’Ouest et les pratiques dictatoriales de nombreux dirigeants, quelle que soit la couleur politique. Sa renommée atteint même, en ces débuts 90, l’Europe où il s’est fait d’ailleurs beaucoup d’amis, particulièrement chez ses collègues journalistes danois. Un jour, ceux-ci lui proposèrent un chèque en blanc pour créer son journal propre. Hésitant, Norbert prit tout de même le chèque, par élégance et pour ne pas froisser ses bienfaiteurs. Quelque temps plus tard cependant, il le leur renvoya. Il ne veut pas qu’on puisse dire qu’il est payé par l’étranger. Un chèque en blanc ! Ce qui veut dire qu’il a toute latitude d’y inscrire le montant qui lui convient ! Ces gens-là ne courent pas les rues du Burkina post-insurrectionnel.

ALS


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