Norbert Zongo : Un journaliste né

Publié le vendredi 25 janvier 2019

Norbert Zongo est né journaliste. Avec, en plus, des dons de l’investigation dans le sang. Nous n’en dirons pas plus. Lisez plutôt.

Le déclic. Nous sommes en 1970. Norbert est élève au Cours Normal de Koudougou. Dans sa promotion, il y a une élève d’une beauté ravageuse. Elle attire les regards de tous les garçons et même l’intérêt de certains professeurs qui lorgnent, quelque fois sans discrétion, sur la jolie demoiselle. Un beau matin, Norbert placarde dans la cour de l’école sur un tronc d’arbre des pages de cahier. Il y a recopié le décret-loi interdisant aux personnes majeures le détournement de mineures. A partir de ce jour, les professeurs n’oseront plus jeter un regard sur la jeune fille. à partir de cet événement aussi, Norbert prit l’habitude d’afficher chaque mardi, dès 6h30, sur les troncs d’arbres de la cour du Cours Normal, ses articles. Il y expose et commente les événements de la semaine écoulée où il met en cause des professeurs, des membres du personnel ou des élèves ayant des comportements discutables. Les mardis matins, ceux qui ont quelque chose à se reprocher sont dans la crainte : leurs exploits peuvent y être révélés.
C’est le premier journal de Norbert, baptisé « La Voix du Cours Normal de Koudougou ». Il élargira ensuite les horizons de ses camarades avec d’autres contenus, en écoutant Radio France et la BBC sur le transistor de son père. Il y révèle déjà des talents d’investigateur. Ça aussi il est né avec. Dans son internat du Cours Normal, la nourriture est infecte. Les élèves s’en plaignent, spécialement concernant la farine utilisée qui est frelatée. Mais le cuisinier jure de sa fraicheur. Une nuit, Norbert s’introduit dans la cuisine et y prélève une bonne poignée de cette farine. Sans aviser personne, le samedi, il se rend à Ouagadougou et confie la farine prélevée pour analyse à un de ses amis qui travaille au laboratoire national. Le week-end suivant, il retourne chercher le résultat de l’analyse. Le mardi matin, les élèves se pressent comme d’habitude pour lire le journal placardé. Un article y dénonce la farine qui est impropre à la consommation. « De la nourriture impropre dans mon établissement », laisse échapper le directeur dans son étonnement. Il convoque Norbert dans son bureau et lui passe un savon. Calme, le journaliste sort de sa poche le bilan de l’analyse à l’en-tête du laboratoire national. Stupéfait, le directeur renvoya sur le champ le cuisinier. Sur la même lancée, « La voix du Cours Normal de Koudougou » fut interdite.
En septembre 1971, Norbert est nommé instituteur à Bourzanga. Estimé de tous, il y passe trois ans, puis il est affecté à Pô, la ville garnison du CNEC, le centre national d’entrainement commando. Il y restera trois ans. Pendant ces années à Pô, il prépare le bac par correspondance et l’obtient en 1975. Dans la foulée, il s’inscrit à l’université d’Abidjan pour préparer l’Examen Terminal unique (E.T.U.). Il peut prétendre maintenant enseigner au collège, et il y est effectivement affecté.

Une formation, pour le moins, très mouvementée

Autres traits de l’homme. En 1979, pendant qu’il enseigne au collège, Norbert décide de se former au métier du journalisme. Il passe pour cela le concours d’entrée à l’Institut Supérieur de Presse du Conseil de l’Entente, sis à Lomé au Togo. Le concours se déroule dans chacun des pays membres. Les résultats sont annoncés sur la radio nationale. Norbert entend son nom parmi les admis. A sa grande surprise, en se rendant immédiatement à Ouagadougou au bureau des examens, on lui annonce que son nom ne figure pas sur la liste des admis. Il a beau expliquer qu’il a entendu son nom à la radio, on lui répond qu’il n’y a pas de Zongo sur la liste. En regardant attentivement la liste que lui tend le fonctionnaire, Norbert constate qu’il n’y a effectivement pas son nom. Curieusement, il constate aussi la présence d’un nom qu’il n’avait pas entendu à la radio : celui de son voisin, le jour du concours, le fils d’un ministre.
Raisonnable et en homme avisé, Norbert comprit qu’il n’obtiendra rien du fonctionnaire. Il ne sert à rien non plus de ferrailler en haut lieu contre un ministre. Dépité, il retourne à ses enseignements, mais sans pour autant désarmer. A la date prévue pour la rentrée à Lomé, Norbert n’est pas dans sa classe avec ses élèves. Pendant une semaine, le directeur de l’école le cherche. Personne ne se doute qu’il s’est rendu à Lomé. A l’institut Supérieur de Presse, fort heureusement pour lui, la liste d’admission est encore affichée à la porte, et son nom y figure. Il explique la situation et on lui dit qu’il n’y a pas de problème et on lui fait remplir les formalités d’entrée.
Le lendemain, arrive le fils du ministre qui a beau présenter la liste qu’on lui a donnée à Ouagadougou. Il n’y a rien à faire. La liste officielle est celle de l’Institut. Le ministre fera en sorte que Norbert soit rayé de la fonction publique, pour abandon de poste, puisqu’il est parti de son collège sans autorisation. Le ministre ne manqua pas aussi d’alerter ses collègues togolais de la présence de cet apprenti journaliste « fouteur de merde » : ce serait bien de le surveiller. L’occasion en est donnée par une simple bagarre entre deux étudiants, un Togolais et un Burkinabè, qui a tourné en bagarre généralisée entre Togolais et Burkinabè. Norbert est accusé d’avoir provoqué les étudiants à la bagarre. Ainsi, le ministre de Haute-Volta avait raison, se dirent les autorités togolaises, qui décident de garder un œil sur Norbert.
A Lomé, Norbert suit studieusement ses cours de journalisme et peaufine son premier ouvrage : « Le parachutage ». Il sait qu’il ne peut le publier au Togo, ni non plus en Haute-Volta. « Parachutage » est une attaque en règle contre les dictatures ouest-africaines surtout en Kaki. Il décide de l’envoyer à un éditeur dakarois. La correspondance de ce dernier est interceptée par les sbires de Eyadéma et « Parachutage » atterrit à la présidence togolaise. Il faut resserrer la surveillance sur ce dangereux agitateur et au besoin le supprimer. Des amis ont vent de son arrestation imminente et lui disent de partir. Mais il y a déjà un sbire à ses trousses. Norbert le mène en bateau et réussit à passer au poste de douane côté ghanéen. Là, il explique au douanier ghanéen que le policier togolais veut l’arrêter pour des choses qu’il n’a pas commises. Le sbire de Eyadéma persiste et il se voit dire par le douanier ghanéen que la personne qu’il veut arrêter est en territoire ghanéen et qu’il ne peut le faire. Celui-ci avertit sa hiérarchie qui alerte aussitôt les autorités ghanéennes.
Trop tard, Norbert a déjà passé la frontière ghanéenne et se trouve en territoire voltaïque. Qu’à cela ne tienne. Eyadéma appelle son collègue Lamizana. Norbert est cueilli dès son arrivée dans sa ville natale de Koudougou, et conduit en prison à Ouagadougou. Il restera un an dans les geôles. Mais comme la justice voltaïque n’a rien à lui reprocher, sur l’insistance de ses parents et de ses amis, il est finalement relâché sans jugement. Norbert ne retournera plus à l’Institut Supérieur de Presse de Lomé. Son ami, Amadou Kourouma, écrivain ivoirien, réfugié au Cameroun, l’aidera à intégrer l’Ecole Supérieure de Journalisme de Yaoundé où il a terminé sa formation en 1986.

La croix et la bannière

La carrière professionnelle de Norbert commence au quotidien d’Etat, « Sidwaya ». Il se fait tout de suite remarquer par les sujets qu’il traite. Ceux-ci mettent en scène des événements et affaires concernant des dysfonctionnements, des abus, des injustices dans lesquels des personnalités sont impliquées. Or, « Sidwaya » est un organe d’Etat où l’on doit chanter les louanges du pouvoir, et où ce genre de sujet n’a pas sa place. Tout se gâte surtout, pour Norbert, après l’assassinat de Thomas Sankara en octobre 1987. La direction du quotidien lui demande de mettre de l’eau dans son vin, en écrivant des articles plus neutres. Norbert ne peut se résoudre à abandonner l’exercice légitime de sa plume. Alors, le couperet tombe : c’est fini, plus question d’écrire quoi que ce soit. Dorénavant, il aura pour tâche la relecture des articles de ses collègues et la correction des fautes d’orthographe. De temps en temps, il est aussi envoyé sur certains événements mais seulement pour prendre des photos.
La direction de « Sidwaya » est, malgré tout, ennuyée de confiner l’un de ses journalistes les plus qualifiés à la prise de clichés et à la correction des fautes de syntaxe. Une solution est trouvée. Norbert est envoyé comme correspondant local à Banfora. Un placard, pour se débarrasser d’un journaliste encombrant. Il le comprend et demande une disponibilité, qui est refusée. Alors, il démissionne.
A la fin des années 80, Norbert écrit des articles pour l’hebdomadaire « Carrefour Africain » (autre organe gouvernemental) mais, aussi, pour d’autres journaux de l’Afrique de l’Ouest, principalement « Jeune Afrique », sous un nouveau nom de plume : Alex Bamba. Il signe également des papiers dans l’« Evénement Africain », paraissant à Abidjan. Il y dénonce les allégeances des anciens pays colonisés à leur ancien colonisateur. En somme, la France-Afrique, chère au président Houphouët-Boigny. Furieux, celui-ci téléphone à son ami et fils spirituel, Blaise Compaoré : « C’est qui ce fou ? Il faut le faire taire ».
Entre temps, Norbert collabore aussi au « Journal du jeudi » (JJ). Les articles y dérangent tout autant. Pressée par les politiques, la direction demande à Norbert de mettre sa plume en veilleuse. Il préfère démissionner que de servir de valet du pouvoir.
En 1991, une autre occasion se présente. Saturnin Ki, un journaliste de « Sidwaya », a le projet de créer un journal qu’il veut indépendant. Norbert est intéressé. Ils se rencontrent et semblent partager le même journalisme indépendant. Norbert est le directeur de publication, ce qui lui laisse toute latitude. En 1993, la consécration arrive : le prix de la presse africaine est attribué au jeune journal, « La Clef », pour un article de Norbert Zongo sur Charles Taylor, responsable des guerres civiles au Libéria. Ki Saturnin, le directeur de « La Clef », est ravi car cela apporte de la notoriété à son hebdomadaire. En outre, le prix est doté d’une coquette somme, utilisée par Saturnin pour offrir une moto à sa fille qui venait de réussir à son brevet. Il organise aussi, chez lui, une grande fête, sans même en parler à Norbert sachant qu’il n’approuverait pas. Quand la nouvelle lui parvient, c’est au quart de tour que Norbert démissionne de « La Clef ».
Nous recommandons vivement à tous ceux qui voudraient connaître mieux l’homme la lecture de la biographie de Norbert Zongo (de Max Alleau, 2017) dans laquelle nous avons puisé ces éléments.

ALS


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