La figure du héros

Publié le vendredi 25 janvier 2019

Il n’est pas exagéré de dire que Norbert Zongo a été l’un des grands stratèges des luttes qui ont emporté le régime de Blaise Compaoré. On se souviendra de l’avertissement qu’il a lancé en forme de slogan : « Personne n’a d’avenir dans un pays qui n’en a pas ». De fait sa vie en a été l’illustration parfaite de cet appel à la responsabilité individuelle et collective. La jonction du mouvement social d’avec le mouvement politique, malgré la diversité des courants est une idée qu’il a défendue. Il n’est pas étonnant que sa mémoire ait été le fil d’Ariane des luttes sociales menées durant ces deux dernières décennies. Celles-ci traduisaient avant tout la reconnaissance du peuple burkinabè à un digne fils dont la vie et le combat ont été exemplaires. Longtemps resté à la traine, l’Etat et la nation sont aujourd’hui engagés dans un processus de contrition et de réparation en particulier depuis l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014.

Nous sommes en 1997. L’ODP/MT le parti présidentiel devenu entre-temps CDP, vient de rafler la mise aux législatives. Sur un total de 111 sièges au parlement, le CDP à lui seul en remporte 101. Il enregistre ainsi une progression de 23 sièges par rapport au score obtenu en 1992. L’opposition politique est complètement laminée. Tous ses espoirs d’alternance sont ruinés par un Blaise Compaoré conquérant qui s’est fait réélire en 1998 à hauteur de 87,5%. Au regard de la constitution de 1991, Blaise était à son deuxième et dernier mandat. Pour assurer sa pérennité au pouvoir, il ordonne une révision constitutionnelle qui va faire sauter le verrou de l’article 37. Malgré les protestations à l’époque des partis politiques de l’opposition et des mouvements des droits humains, rien n’y fit. Blaise et ses hommes iront jusqu’au bout de leur entreprise. Les espoirs d’alternance de l’opposition viennent ainsi de prendre un coup fatal. Le directeur de publication de l’Indépendant dont les écrits hebdomadaires font autorité devient le pôle de regroupement d’une opposition complètement groggy. C’est au cours d’une de ces thé-party matinales qu’il tenait régulièrement à son domicile que l’idée d’un large front démocratique regroupant organisations politiques et société civile prend corps. Une journée de réflexion est organisée à cet effet à la salle du Liptako-Gourma. Quand Norbert est assassiné quelques mois plus tard, le 13 décembre 1998, c’est tout naturellement que les choses s’accélèrent. Dans la foulée le collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques est créé. Ce regroupement allait être le fer de lance de la grande mobilisation du peuple dans des luttes épiques qui ébranlèrent profondément les bases du régime Compaoré.

Les grandes luttes du Collectif

Au lendemain de l’ignoble autodafé qui réduisit en cendres le journaliste et ses trois compagnons d’infortune, une opération intox est lancée par les hommes du pouvoir. Dans un premier temps, on a fait croire qu’il s’agissait d’un banal accident de la circulation dont les conséquences ont été aggravées par un incendie provoqué par des bidons d’essence qui se trouvaient à bord du véhicule. Quand il apparut que les victimes portaient des traces de balles, on trouva que celles-ci provenaient des provisions de munitions destinées au ranch. Cette thèse fut abandonnée au profit d’une autre impliquant d’hypothétiques braconniers qui avaient maille à partir avec Norbert. Mais la pression exercée par le Collectif dont les figures de proue étaient Halidou Ouedraogo, Tolé Sagnon, le Pr. Joseph Ki Zerbo, ne laissait guère de répit à Blaise Compaoré qui dut concéder la mise en place de la Commission d’Enquête Indépendante (CEI). C’était la première grande victoire du collectif. La CEI dirigée par le magistrat Kambou Kassoum, entre tentatives de noyautages et menaces armées des hommes de Marcel Kafando du RSP parvint tout de même à identifier six suspects sérieux, tous membres de la sécurité présidentielle. C’était la preuve que la forfaiture portait la signature du palais. Les conclusions du rapport d’enquête de la CEI relancèrent de plus bel la lutte du collectif. Ses principaux acquis : la mise sur pied du collège de sages, l’arrestation de Marcel Kafando et trois autres militaires du RSP, le jugement de l’affaire David Ouedraogo, l’organisation de la journée nationale de pardon. Au nombre des acquis politiques, on peut retenir grosso modo l’adoption d’un mode de scrutin plus favorable aux petits partis (la proportionnelle au plus fort reste) et le rétablissement de la limitation du mandat présidentiel. La lutte du collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques a été le marqueur principal de la mobilisation sociale de ces vingt dernières années. S’il y a eu des hauts et des bas, l’action du collectif a été néanmoins déterminante dans les victoires engrangées, tant en ce qui concerne le dossier judiciaire que la lutte générale contre l’impunité, la corruption et les violations des droits humains. L’arrestation de François Compaoré à Paris et la volonté de la Cour d’appel de la même ville de faire droit à la demande d’extradition de l’état burkinabé du principal suspect dans la tragédie de Sapouy participent également de ces acquis de cette grande insurrection du peuple burkinabé depuis 1998, sous la conduite du collectif des organisations démocratiques de masse et de partis politiques.

La reconnaissance de la Nation

L’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 a ouvert la voie à une reconnaissance sans complexe de la nation burkinabé. Le dossier qui avait connu un non-lieu suite aux manipulations politiques du clan Compaoré a été ré-ouvert par le président de la Transition Michel Kafando. Dès le 13 décembre 2014, un vibrant hommage a été rendu au célèbre journaliste par le premier ministre de la Transition Yacouba Isaac Zida à la place de la nation. Le 13 décembre 2015 Norbert Zongo est immortalisé à travers le baptême de la rue 54.915 sise au secteur N° 54 de l’arrondissement 12. Il s’agit du début de la route nationale N°6 route de Sapouy, celle-là même où il trouva la mort le 13 décembre 1998. Le jeudi 30 novembre 2017, une cérémonie de baptême est organisée à l’université publique de Koudougou. Par décret pris le 21 juillet 2017, le conseil des ministres présidé par Roch Marc Christian Kaboré changeait la dénomination de ladite université qui s’appelle désormais Université Norbert Zongo. C’est un hommage à la liberté d’expression qu’incarna l’illustre disparu mais aussi la reconnaissance de son combat pour la démocratie et le droit au développement pour notre pays. Il faut aussi souligner l’engagement de l’Etat burkinabè dans l’arrestation de François Compaoré à Paris et dans l’évolution positive du dossier d’extradition. En ce 20e anniversaire de l’assassinat du journaliste, le ciel s’éclaircit enfin et l’espoir renait dans le cœur de nombreux burkinabé qui attendent vérité et justice pour Norbert Zongo et ses trois compagnons.

Par Germain B. NAMA


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