Norbert Zongo : Les péripéties du dossier judiciaire

Publié le vendredi 25 janvier 2019

5 décembre 2018. Coup de tonnerre. La Cour d’appel de Paris prononce un avis favorable pour l’extradition de François Compaoré vers le Burkina dans le cadre du dossier Norbert Zongo. Retour sur 20 ans ‘‘d’instruction’’ d’un dossier.

Le 19 juillet 2006, Abdoulaye Barry en compagnie d’Adama Sagnon, respectivement Procureur général et Procureur du Faso. Ce serait certainement l’une des rares images où on voit les deux hommes l’un à côté de l’autre. Ce jour-là, en effet, ils animaient une conférence de presse. A l’ordre du jour, l’affaire Norbert Zongo. Ils devraient avoir quelque chose d’intéressant à annoncer. Pour la petite histoire, le 13 mars 2003, lors d’une conférence de presse pour annoncer la prochaine session de la chambre criminelle de la Cour d’appel de Ouagadougou, prévue pour les 24 mars au 2 avril de la même année, Abdoulaye Barry, embarrassé par la question des journalistes sur le cas Norbert Zongo disait ceci : « Sauf évènement nouveau, je ne voulais plus intervenir sur ce dossier. Il faut qu’il aboutisse à une sanction d’ordre juridictionnel. Il est en cours. Le juge (d’instruction Wenceslas Ilboudo) travaille et je sais qu’il travaille. Même si Marcel Kafando est malade, le juge travaille, le dossier reste ouvert. Maintenant, il y a des difficultés réelles. » Si le 19 juillet 2006, le juge Barry qui ne voulait plus s’exprimer sur le dossier convoque la presse, cela voudrait dire qu’il avait une annonce importante à faire. Mais l’importance de cette annonce va dépendre du côté où on se situe. En effet, les conférenciers du jour apprennent à l’opinion publique nationale et internationale, à travers les journalistes, un non-lieu prononcé par le juge d’instruction, Wenceslas Ilboudo, en faveur de Marcel Kafando, seul inculpé jusqu’à ce jour dans l’affaire.

Raisons d’un revirement spectaculaire

Le 31 mai 2006, il y a eu une confrontation entre Marcel Kafando et un certain Jean Racine Yaméogo. Ce dernier va buter sur différentes dates importantes dans le calendrier de Marcel. Dans sa déposition à la Commission d’enquête indépendante (CEI) mise en place le 7 janvier 1999, l’alibi de Marcel Kafando est que le 13 décembre 1998, il était en compagnie, à la « Québéquoise » de Jean Racine. Ce dernier était un sergent-chef de la base aérienne. Il a connu des déboires qui l’ont mis hors service dans les années 1996-1997. Il serait « un ami sûr » de Marcel Kafando. Jean Racine a nié les propos de son ami devant la CEI. Ce serait d’ailleurs ces contradictions qui ont conforté et conduit le Juge d’instruction Wenceslas Ilboudo à inculper Marcel Kafando pour le 2 février 2001 pour « assassinat et destruction de biens mobiliers ».
Face au juge Ilboudo en janvier 2000, Jean Racine maintenait sa position comme il a fait devant la CEI : il n’a pas rencontré Marcel Kafando le 13 décembre 1998, jour fatidique pour Norbert Zongo. Le 15 mai 2001, une confrontation a lieu entre Jean Racine et Marcel Kafando dans le bureau du juge Ilboudo. Chacun avait maintenu ses propos. La santé de Marcel va se dégrader au cours de cette confrontation. Cet exercice va se renouveler mais cinq ans après soit le 31 mai 2006. Volte-face ! Jean Racine ne se souvient plus exactement quel jour il a rencontré Marcel. Est-ce le 13 ou le 14 décembre ? Voilà le doute ! Et comme en droit le doute profite à l’accusé, le juge d’instruction Wenceslas Ilboudo décide d’une ordonnance de non-lieu à l’égard de Marcel Kafando.
Déjà le 6 juin 2006, lors d’une conférence de presse animée conjointement par Abdoulaye Barry et Adama Sagnon, on peut lire ceci, dans L’Indépendant du 13 juin 2006 : « Récemment, le juge en charge du dossier (Norbert Zongo) a réalisé une confrontation entre Jean Racine Yaméogo et Marcel Kafando. S’il (Jean Racine) maintient ses premières déclarations lors de la confrontation, il n’y a pas de raison que le dossier Zongo n’évolue pas rapidement. (…). S’il s’est rebiffé comme pas mal de militaires du « Conseil » (…), alors Marcel Kafando pourrait bénéficier d’un non-lieu. » Très exactement, Adama Sagnon, procureur du Faso à l’époque répondant à une question sur l’évolution du dossier laisse échapper : « (…) si Jean Racine se rétracte, Marcel peut avoir un non-lieu (…). » C’est exactement le sort qui a été réservé au dossier quelques temps après. En attendant des éléments nouveaux tels que les portraits robots des tueurs et les empreintes digitales pour la réouverture du dossier. Telle était désormais la position du parquet !

Les manœuvres du parquet

A la suite du non-lieu prononcé, d’aucuns se demandent si tout n’a pas été organisé dès le départ. La Commission d’enquête indépendante avait identifié six « suspects sérieux ». A l’exception de Marcel Kafando, les cinq autres n’ont jamais été entendus. Et pourtant ! Edmond Koama par exemple. Il était fortement soupçonné d’avoir conduit le commando qui a assassiné Norbert Zongo. Il tombe brusquement malade mais le juge Wenceslas Ilboudo n’aura rien fait pour l’entendre jusqu’à ce qu’il décède le 4 janvier 2001 à la Clinique Notre Dame de la paix. Ce dernier est donc parti avec des « secrets enfouis dans le lourd et noir silence de sa tombe. » Edmond Koama, présumé cerveau du commando aura été un « élément » de taille qui a manqué dans l’instruction du dossier. Sa mort signifiait donc que de nombreuses et précieuses traces de l’affaire disparaissaient également. Comme lui, beaucoup d’autres suspects sérieux ont emporté avec eux de lourds secrets sur l’assassinat de Norbert Zongo dans leur tombe. Et si c’était planifié ?
C’est après la mort d’Edmond Koama que le juge qui se presse très lentement a commencé à poser des actes forts. C’est le cas de l’audition de François Compaoré et plus tard l’inculpation de Marcel Kafando. Par la suite, les juges Wenceslas Ilboudo, Abdoulaye Barry, Adama Sagnon vont accuser la santé du seul inculpé à savoir Marcel Kafando, pour justifier la lenteur du dossier. A la faveur du présumé coup d’Etat en octobre 2003, les avocats des ayants droits de Norbert Zongo ont adressé un courrier au juge Wenceslas Ilboudo pour lui dire « d’entendre » Naon Babou et autres, et bien entendu François Compaoré. En effet, le sergent Naon révèle que trois éléments du régiment de sécurité présidentielle ont été sollicités pour constituer le commando, qui ce jour-là, devait « mettre un terme » à la vie de Norbert Zongo de la « façon la plus atroce » qui soit. Mais ces trois là auraient refusé la mission selon le témoignage de Babou Naon. Et depuis lors, ils ont eu maille à partir avec un certain Marcel Kafando qui pensait que ce sont eux qui les soupçonnaient de l’avoir dénoncé auprès du collectif. Le parquet n’a pas jugé nécessaire d’aller dans le sens des ayants-droit de la famille Zongo. A juste raison quand on sait les agissements des accusés du putsch lors du procès d’avril 2004 au cours duquel le capitaine Diapagri Luther Ouali, présumé cerveau de la tentative de coup d’Etat, va, sans que cela ne soit l’objet, se lâcher : « Je suis prêt à donner les noms de ceux qui ont tué Norbert Zongo et le nom du chef de mission qui a conduit l’opération. » Des propos que le sergent Naon acquiesce de la tête, selon des témoins. Le président du Tribunal d’alors a vite fait de rejeter cette proposition. Ce qui a fait dire à Ouali que « C’est François Compaoré qui devrait précéder devant le Tribunal. »
Tous les suspects sérieux ont rencontré à un moment donné le chemin de la mort transformant le dossier « en film de zombies : une instruction dirigée vers des fantômes. » Il ne reste que le présumé commanditaire, aujourd’hui le seul en vie : François Compaoré.

Par Basidou KINDA

Les avocats de François Compaoré jouent la montre

Aussitôt rendu, l’arrêt du 05 décembre portant avis favorable pour l’extradition de François Compaoré a été immédiatement suivi du dépôt d’un pourvoi en cassation par Me Olivier Sur, avocat de François Compaoré. Peu importe si le pourvoi n’a guère de chance de prospérer, vu que le juge du dernier ressort n’a pas vocation à connaitre du fond mais simplement à s’assurer de la solidité des moyens de droit. Dans la stratégie du chrono de Me Sur, il y a aussi ce coup de poker du faux en écriture qui participe du dilatoire. En tous les cas, cette énième facétie de ce brasseur d’air est bien la preuve qu’il cherche à gagner du temps, espérant trainer le dossier jusqu’en 2020. Le terme a été fixé par l’avocat lui-même. Sans doute attend-il un renversement de situation sur l’échiquier politique national, dans l’espoir que son client puisse échapper à la justice. On voit bien qui se sert de la politique pour dévoyer la justice. Leur gestion de l’affaire Zongo le montre bien et c’est bien dommage. Les frères Compaoré qui ont fait la pluie et le beau temps, refusent obstinément de répondre de leur gestion devant la justice de leur pays. C’est pourtant par cette porte qu’ils pourraient recouvrer un peu de dignité. Quant aux supputations sur la désormais liberté de mouvement de François Compaoré, on ne sait sur quoi celles-ci reposent. Nulle part dans les décisions de la Cour, il n’est question de cela (voir encadré et lire l’article de Bruno Jaffré). Encore de la diversion d’un monsieur qui n’en finit pas de jouer les guignols.

GBN


Commenter l'article (0)