Presse : Les cinq grands arrêts des Assises internationales du journalisme de Tunis

Publié le mercredi 19 décembre 2018

Fédérer les journalistes du Nord et du Sud de la Méditerranée autour de défis communs. Ce sont là les défis des premières assises, tenues du 15 au 17 novembre 2018 à la Cité de la Culture, sous le slogan « Un journalisme utile aux citoyens ». Près de 600 participants venus de 30 pays assistent à cette rencontre.

1. Il faut briser les barrières entre les deux rives de la Méditerranée

Ils sont journalistes, éditeurs de presse et membres des organisations de la société civile. La majorité est venue de pays où la liberté d’expression est parfois censurée et malmenée, ses acteurs réprimés, parfois emprisonnés et même tués. C’est le cas du Yemen, de l’Algérie, de l’Egypte, de la Libye. Ensemble, ils veulent créer un espace de dialogue entre la rive nord de la Méditerranée et celle du sud. L’objectif c’est de promouvoir la liberté de la presse et produire une information qui participe au bien-être des citoyens et à la construction de la démocratie, quel que soit le contexte politique, sociétal ou culturel de chaque pays. Cette information doit être « une information sérieuse, rigoureuse, vérifiée, qui se tient à distance des ragots, des rumeurs, des fausses nouvelles et des slogans partisans », a précisé Jérôme Bouvier. Il est le président de l’association Journalisme et Citoyenneté, initiatrice des assises internationales du journalisme de Tours en France depuis 2007, et tout récemment de Tunis. L’édition de Tours se tient chaque année et celle de Tunis est une biennale.
Pendant trois jours, ils en ont débattu à travers une quarantaine d’ateliers et une douzaine de séances de formation sur des thématiques qui s’imposent par leur actualité : l’éthique et la déontologie, la sécurité des journalistes, l’environnement favorable à l’exercice de la profession, les migrations, la santé, le terrorisme, la place du citoyen dans la production de l’information.

2. Pas de journalisme sans vérification

Les journalistes vivent maintenant dans un monde où ils n’ont plus le monopole de la production de l’information. Avec le boom de l’internet, de fausses informations inondent la toile, surtout les réseaux sociaux. Elles sont souvent reprises dans certains médias sans vérification. Or, c’est dans ce contexte que les citoyens ont besoin des journalistes pour démêler le vrai du faux, pour servir de garde-fous.
Guillaume Daudin, journaliste politique et coordinateur du blog factuel de l’Agence France presse, Al Husein Sharif, à Maharat News au Liban, Aissata Sankara, journaliste indépendante au Burkina Faso et Alexandre Capron, journaliste à France 24 (Les Observateurs) ont été unanimes : il faut toujours vérifier avant de publier. Un cri de cœur partagé par de nombreux participants qui estiment que c’est « la première des priorités ». Les animateurs de l’atelier ont, à cet effet, proposé un certain nombre d’outils de vérification. C’est le cas par exemple de google image ou de forensically pour repérer les images modifiées et de Invid ou forensics pour analyser des vidéos. Bien d’autres outils existent et sont accessibles sur internet. Gratuitement !

3. La liberté d’information est un droit commun de l’humanité

En tant que tel, elle « doit être protégée », ont déclaré les participants dans un document intitulé Appel des Assises Internationales du Journalisme de Tunis, publié le 17 novembre 2018. Ils ont appelé « solennellement » les « dirigeants politiques, les responsables économiques, les représentants des syndicats, des associations et la société civile » à œuvrer « pour que la liberté d’expression et de presse soit défendue dans leurs pays comme un bien fragile et précieux ». Ils ont tenu à leur faire savoir ceci : « Le droit de chaque citoyen à une information de qualité est un droit fondamental, comme celui de boire une eau saine, de respirer un air non pollué ». Par conséquent, ont-ils dit, « les Etats doivent garantir le libre accès aux informations et données publiques ».
Par ailleurs, aucun journaliste ne doit être « inquiété, menacé, censuré, emprisonné, assassiné au seul titre qu’il est journaliste », ont souligné les participants. C’est pour cela qu’ils ont condamné « l’assassinat innommable de Jamal Khashoggi » et exigé la lumière sur la disparition, depuis le 8 septembre 2014 en Lybie, des deux confrères tunisiens, Sofiene Chourabi et Nadir Ktari ».

4. Le journaliste doit vivre décemment de son métier

Produire une information de qualité est le credo de toute presse sérieuse. Cependant, cela a un prix qui coûte cher. Les journalistes doivent être « des professionnels, biens formés, qui puissent vivre décemment de leur métier », a souligné Jérôme Bouvier. Une déclaration soutenue par l’ensemble des participants aux assises. Dans l’Appel des assises du journalisme de Tunis, ils ont invité tous les Etats à conférer « un véritable statut aux journalistes. Un statut qui [leur] permet d’exercer [leur] métier librement et dignement ».

5. Initiative impact investigation pour fédérer les journalistes d’investigation des deux rives

Le Nord et le Sud de la méditerranée sont confrontés aux mêmes problèmes : la migration avec son cortège de morts, le trafic d’êtres humains, la radicalisation religieuse, la répression les libertés publiques, la mauvaise gouvernance et la corruption, les questions de santé et d’éducation. Les résoudre nécessite une action concertée et coordonnée. Conscients du rôle de l’information de qualité dans cette lutte, des journalistes d’investigation ont décidé de faire front commun. Ils viennent de la Tunisie, de l’Algérie, du Bénin, du Burkina Faso, du Cap-Vert, de la Côte d’Ivoire, de la France, du Mali, du Niger, du Sénégal et du Togo. Concrètement, ils veulent renforcer leurs compétences, mener des enquêtes conjointes, veiller à la sécurité des journalistes, élargir l’espace de diffusion des enquêtes et augmenter son impact. Ce réseau entend collaborer avec la Cellule Norbert Zongo pour le Journalisme d’Investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO) et le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), déjà à fond dans le combat. Des médias et des organisations comme Inkyfada, Radio France International (RFI), l’Agence France presse (AFP), l’agence Tunis Afrique presse, Disclose, Global Investigative Journalism Network (GIJN), Forbidden Stories ont déjà exprimé leur intérêt pour cette initiative. Un appel est lancé aux autres médias africains et européens qui souhaitent adhérer ou contribuer au réseau.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

La Tunisie, un choix opportun

L’organisation des Assises internationales du journalisme de Tunis n’est pas un fait du hasard. La Tunisie s’est imposée dès 2011 comme la vitrine de la liberté dans le monde arabe. « La presse est aujourd’hui libre. C’est un message adressé au monde entier : C’est en Tunisie que s’est déclenchée la Révolution qui a libéré la parole, dans le monde arabe », a souligné le Premier ministre, Youssef Chahed, lors de la cérémonie d’ouverture. Il a promis que son pays « continuera sur la voie de la liberté d’expression » et travaillera à « l’amélioration des conditions des journalistes et pour la création d’un meilleur environnement pour la liberté de la presse ».

@gastonbonheur

Ils ont dit...

« Les citoyens prennent de plus en plus de place dans les rédactions. Mettre le citoyen au cœur du traitement de l’information, notamment dans le traitement politique, est essentiel. Il faut passer à l’étape supérieure, les citoyens doivent désormais participer activement au système. », Charlemagne Abissi, président de l’Union nationale de l’audiovisuel libre du Faso (UNALFA)

« Les médias ont un rôle à jouer dans le vivre ensemble. Pour que les gens puissent se sentir exister, ils doivent se reconnaître à l’écran ou dans les pages d’un journal. Les gens dans les quartiers ont un regard de défiance envers nous mais il faut prendre le temps d’expliquer notre présence et créer un véritable lien humain avec eux. Cependant, je pense que le plus gros problème réside dans le modèle économique. », Nassira El Moaddem, directrice du site Bondy Blog (France)

« La démocratie ne peut pas vivre sans médias variés, libres et indépendants. Ils sont un pilier de la démocratie et du développement de sociétés résilientes. Il est regrettable que les journalistes doivent faire face à un espace d’expression qui se rétrécit et à un environnement hostile. », Johannes Hahn, Commissaire européen à l’élargissement et à la politique européenne de voisinage

« Nous souhaitons un journalisme multiple et varié qui soit tourné vers le citoyen et qui puisse le servir. Pour cela, l’État doit prendre ses responsabilités en créant des lois qui garantissent la liberté d’expression et la liberté de la presse. Le gouvernement se doit d’être un soutien moral et physique pour valoriser l’indépendance des journalistes. Notre mission est de savoir comment faire évoluer le domaine journalistique, comment protéger les journalistes et comment protéger leurs sources. », Youssef Chahed, le chef du gouvernement tunisien.

Rassemblés par @gastonbonheur


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