Non à la criminalisation du journalisme d’investigation

Publié le mercredi 19 décembre 2018

C’est un acte qui pourrait rester dans les pages sombres des annales de la presse burkinabè. L’opérateur économique, Inoussa Kanazoé, réclame des dommages et intérêts de sept milliards de francs CFA au journal d’investigation Courrier Confidentiel qu’il a cité à comparaitre devant le Tribunal de grande instance de Ouagadougou. Toute la presse nationale réunie, y compris les médias d’Etat, ne peut pas mobiliser une telle somme. L’opérateur économique accuse Courrier Confidentiel de « dénonciation calomnieuse », suite à une série d’articles que le journal a publié, concernant des pratiques frauduleuses, impliquant la cimenterie CIMFASO appartenant à l’homme d’affaire et révélées par un rapport d’expertise comptable. Le moins qu’on puisse dire, quelle que soit l’issue de ce procès, c’est que la simple idée que l’on puisse songer ou prétendre à une telle condamnation d’un organe de presse est d’une gravité sans mesure. Cela devrait interpeller toutes les consciences et tous les défenseurs de la démocratie particulièrement, ici et partout ailleurs. Le bimensuel L’Evénement n’avait pas trouvé de mots plus justes ni assez durs pour qualifier cela que de parler de « haine du journalisme d’investigation ». Faute de pouvoir dire mieux, nous sommes obligés de reprendre et avec force, exactement les mêmes termes pour qualifier cet attentat contre la presse, contre la liberté d’expression, contre le droit à l’information, contre la démocratie et contre les valeurs républicaines.
Cette affaire rappelle tout simplement que même si les temps ont évolué, les mentalités elles ont très peu bougé. Dans un pays où les assassinats de journalistes semblent une chose révolue, une condamnation de sept milliards vaut bien un assassinat, aussi bien pour l’organe, ses animateurs, que pour ses lecteurs. C’est contre ce crime insidieux, ce terrorisme intellectuel que tous les démocrates, tous les militants de la liberté d’expression, tous les patriotes épris de justice, de bonne gouvernance doivent se mettre débout pour dire NON.
Les récentes réformes globalement favorables à la presse n’ont malheureusement pas mis les journalistes et les médias à l’abri des prédateurs et des fossoyeurs de la liberté d’expression. Chaque fois que leurs intérêts politiques et ou économiques seront menacés par un organe de presse qui refuse de courber l’échine, ils révèleront à la face des Burkinabè et du reste du monde leur vrai visage. Le cas Courrier Confidentiel dans cette affaire en est une parfaite illustration. Le journal a relaté toutes les pressions et autres tentatives de subornation dont il a fait l’objet pendant son travail. Il a subi diverses formes de harcèlement et de tentatives de corruption, à coups de millions de FCFA, en vue de renoncer à poursuivre les publications au sujet de cette affaire. Du reste, publiquement et en conférence de presse, un officier de police judiciaire a également affirmé avoir fait l’objet de tentative de corruption.
Comme lui, le journal a refusé de goûter à cette soupe fétide et est resté droit dans sa mission d’informer. Il a préféré choisir le camp de la justice fiscale. Il faut noter que cela ne court pas les rues. Grace à cette attitude d’intégrité du journal Courrier Confidentiel, qui a levé le lièvre qui se cachait dans un rapport qui n’avait aucune chance d’être rendu public, la justice burkinabè, à travers le procureur du Faso, s’est saisi de l’affaire et a diligenté une enquête qui a conduit à l’arrestation et à l’inculpation de l’homme d’affaire. Les résultats des enquêtes judiciaires n’ont aucunement contredit les révélations du journaliste. C’est donc avec grande surprise que l’opinion a appris qu’une ordonnance de non-lieu a été prise par le juge d’instruction pour « blanchir » Inoussa Kanazoé de ses charges. L’on attend encore que la justice éclaire l’opinion d’autant plus que cette ordonnance permet à l’opérateur économique de se retourner contre un journal qui a fait un travail d’investigation professionnellement irréprochable.
C’est pour réaffirmer le travail professionnel et irréprochable de Courrier confidentiel et dénoncer les velléités de musellement de la presse que les rédactions des journaux d’investigation du Burkina Faso, signataires du présent éditorial, à savoir Bendré, Courrier Confidentiel, L’Evénement, Le Reporter et Mutations, ont décidé de reprendre dans leurs parutions respectives, le premier article de Courrier Confidentiel, relatif à l’affaire CIMFASO (voir page 10). Par cet acte, les journaux signataires de cet Editorial tiennent à exprimer leur refus catégorique de la criminalisation du journalisme d’investigation au pays de Norbert Zongo. Après avoir tué et brûlé ce brave journaliste d’investigation et refusé 20 ans durant de lui rendre justice, ce serait l’assassiner une seconde fois que de ne pas réagir à ce crime contre la presse qui en appellera sans doute d’autres encore plus féroces. Or, il faut le dire clairement, le sujet qui vaut à Courrier confidentiel ce couperet suspendu sur sa tête, n’est ni plus ni moins qu’un crime, un crime économique. Dans le contexte actuel d’une économie asséchée avec la pression sur la population, dévoiler les niches de corruption et de fraudes devrait valoir tout à un journaliste sauf un procès. Ce procès pour tout dire, n’est qu’une tentative désespérée d’intimider les journalistes, afin de décourager toute idée de s’aventurer désormais dans les méandres souvent boueuses et nauséabondes de certains empires financiers. Inutile de dire que c’est peine perdue. La presse burkinabè dans son ensemble, les signataires du présent éditorial en particulier, sont bien plus qu’engagés à ne rien tolérer dans leur mission d’information et de lutte contre la corruption et la mal gouvernance sous toute ses formes. Les procès en cascades contre les médias d’une manière générale et les journaux d’investigation en particulier au Burkina sont un mauvais signe des temps. Les signataires du présent éditorial comptent y apporter une réponse ferme et solidaire avec le concours de l’ensemble de la presse nationale, des organisations de défense de la liberté de presse et des droits humains ainsi que de l’opinion publique, seule véritable juge du travail de la presse. Avec honneur, dignité et fermeté, ils résisteront.

Ont signé :
L’Evénement
Le Reporter
Mutations
Bendré
Courrier Confidentiel


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