Financement de la force du G5 Sahel : C’est comme la ligne de fuite de l’horizon

Publié le jeudi 6 décembre 2018

Les échéances fixées pour la levée de fonds pour l’opérationnalisation de la Force conjointe du G5 Sahel, à l’instar de la ligne d’horizon, fuient à mesure que l’on croit chaque fois s’en approcher. Ce syndrome de la fuite en avant retarde et escamote l’opérationnalisation de la Force. Celle-ci est pourtant prête à en découdre avec les terroristes depuis la fin 2017 qui marque la fin de ses entrainements préparatoires. Ceux-ci ont d’ailleurs été ponctués, en son temps, par une démonstration de force (du 2 au 11 novembre) qui avait du reste séduit plus d’un bailleur de fonds. Mais le budget nécessaire au lancement de la force n’était pas encore acquis. Seul le noyau dur des donateurs, constitué de la France et de l’Union européenne et des cinq Etats membres du G5, avait déjà mis la main à la poche. Mais cette mise, encore dérisoire, ne permettait pas de mettre sur le terrain les 4 000 à 5 000 hommes de la force. Une levée de fonds avait été initialement fixée pour le 16 décembre dernier mais celle-ci avait été repoussée, sans doute stratégiquement. Le président Macron et ses homologues du G5 se partagèrent alors un peu la tâche. Lui s’occupera du lobbying international et aux Etats du G5 à faire la preuve de leur capacité à lutter contre le terrorisme par des résultats positifs et systémiques sur tous les aspects de cette guerre asymétrique. Auparavant, à l’initiative du président français, une table ronde s’était tenue à la Celle-Saint-Cloud, près de Paris, en France. A l’issue de celle-ci, l’Arabie Saoudite avait confirmé un apport de 100 millions de dollars, les Emirats Arabes 30 millions de dollars, les Pays-Bas 5 millions d’euros. Une petite avancée. Ces 135 millions venaient s’ajouter aux 150 millions d’euros des pays du G5, de la France et de l’UE et les 60 millions de dollars des Américains. Mais le compte n’y était pas encore. Il faut un budget d’au moins 300 millions d’euros. Suffisant, pense-t-on à Paris. Sous-évalué, selon le président nigérien, Mamadou Issoufou, président en exercice du G5 Sahel, qui avance que 480 millions sont nécessaires pour l’opérationnalisation de la première année. Rendez-vous avait donc été pris pour le 23 février à Bruxelles à la table ronde des donateurs, avec l’objectif de dépasser cette barre des 300 millions. Et celle-ci n’était plus bien haute, puisque l’Union européenne avait laissé entendre, quelques temps avant la réunion de Bruxelles, qu’elle ajoutait 50 millions d’euros dans la tirelire, alors que la force avait déjà mobilisé 250 millions. Autant dire, par illusion d’optique, que la ligne d’horizon était presque atteinte. A Bruxelles, 414 millions d’euros ont été récoltés. C’est au-dessus des espérances ! Et on s’est dit : « ça y est ! ». Mais le temps passe, et on ne voit toujours pas la force sur le théâtre des opérations ; toujours pas d’affrontements directs avec l’ennemi.
Et pour cause, les fonds promis ne sont pas encore débloqués. Entre temps, l’attaque du QG de la force à Sévaré par les terroristes, le débarquement de l’ancien commandement de la force qui s’en est suivi (et son remplacement par le duo mauritano-tchadien en marge de la conférence de l’UA en juillet) et la trêve hivernale observée par le G5 Sahel sont passés par là.

Un déblocage des fonds promis au compte-gouttes

Aujourd’hui, alors qu’on s’attendait à un redéploiement gagnant de la force, c’est-à-dire dans de bonnes conditions, voici qu’on apprend qu’« il manque encore 300 millions (RFI du 05-11-2018). Et qu’au « Forum pour la paix et la sécurité en Afrique », tenu ce 5 novembre à Dakar, au Sénégal, où il a été beaucoup question des opérations antiterroristes et notamment du G5 Sahel, la ministre française des armées, Florence Parly, battait encore le rappel des donateurs. Car, seuls 100 millions d’euros (sur les 414 promis à Bruxelles afin d’équiper l’armée du G5 Sahel, forte de 5 000 hommes) ont été effectivement débloqués par les donateurs. Selon la ministre française, les engagements se matérialiseraient très lentement, presqu’au compte-gouttes. D’après même le journal Le Monde (05-11-2018), « l’Arabie saoudite, l’un des plus gros contributeurs avec 100 millions d’euros promis, n’a notamment toujours pas livré les équipements prévus. ». Or, la force, a indiqué la ministre, « n’est pas encore équipée comme elle doit l’être ». A ce compte, le système de déblocage des fonds est une paralysie de l’action, soit par la lourdeur propre à son mécanisme, soit peut-être par une action délibérée de rétractation du donateur, et on se demande pour quelles raisons ? Ou bien, y aurait-il aussi une certaine cacophonie au sein de l’organisation ? Ainsi, au mois de juin dernier, donc presque 5 mois déjà, le Secrétaire permanant du G5 Sahel, dans une interview accordée à Jeune Afrique, avait indiqué qu’il persistait, certes, un important déficit mais que certains donateurs ont fait des efforts récents pour débloquer les fonds (voir L’Evénement n°377 du 10 juillet 2018). Et le Secrétaire permanent de citer, « essentiellement, l’Arabie saoudite (100 millions d’euros), l’Union européenne (100 millions d’euros), le Rwanda (1 million d’euros), l’UEMOA (1 million de dollars) et incessamment du Maroc (montant non communiqué) » (cf. interview du 19-06-2018, publiée sur le site maison du G5 Sahel). Or, une autre source, généralement bien informée, a affirmé aussi, au moment de ce même forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, que seuls la France, le Luxembourg, la République tchèque et l’Union européenne, de tous les donateurs, ont, pour l’instant, rempli leurs engagements. On ne retrouve pas dans cette liste les pays qui avaient été cités il y a cinq mois par le Secrétaire permanent. Cacophonie ou stratégie de communication ? Quoiqu’il en soit, la nouvelle ligne de fuite d’horizon du financement du G5 Sahel est renvoyée à la fin de l’année, à Paris, où se tiendra une « réunion de plaidoyer de haut niveau », véritable bilan de l’action du G5 Sahel. Ce sera aussi la conférence des bailleurs de fonds pour soutenir le programme d’investissement prioritaire (PIP) du G5 Sahel dans sa première phase qui couvre la période 2019-2020.
En attendant, et dans l’indigence des moyens, Florence Parly a néanmoins appelé les pays du G5 Sahel à reprendre leurs opérations conjointes suspendues depuis juillet en raison de la saison des pluies ; certaines étant, d’après elle, déjà planifiées. Mais peut-on vraiment en attendre grand-chose ? Il est peut-être grand temps de sortir de ce syndrome de la fuite en avant, car l’histoire des hommes ne nous dit pas que quelqu’un, un jour, a déjà pu atteindre la ligne d’horizon.

ALS

Tableau récapitulatif des bailleurs de fonds du G5 Sahel

Cette liste n’est pas exhaustive. Elle a été simplement obtenue
par une compilation de sources.


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