G5 Sahel : Une trêve unilatérale de tous les dangers

Publié le jeudi 6 décembre 2018

Les autorités du G5 Sahel ont fait une erreur de communication fatale, qui a coûté fort cher surtout au Burkina Faso et au Mali qui ont vécu un hivernage tragique. Dans les guerres conventionnelles, les trêves sont négociées entre belligérants. Il ne vient jamais à l’idée d’une des armées d’en décider unilatéralement. Pourquoi ? Parce qu’elle donnerait, ce faisant, un avantage stratégique incontestable à l’armée adverse. C’est pourtant ce qui s’est peut-être passé dans le cadre de la lutte contre les terroristes, par le G5 Sahel, ces quatre derniers mois. Ce dernier, en effet, a décidé, unilatéralement, au mois de juillet dernier, d’observer une trêve face aux terroristes. Et qui, plus est, l’a surtout annoncé publiquement ; livrant ainsi une bonne part de sa stratégie à l’ennemi. Et celui-ci en a profité pour mettre des bouchées doubles. C’eut été d’ailleurs anormal qu’il n’en profita pas ! Certes, dans le cas présent, il s’agit d’une guerre asymétrique : donc, hors de toute convention. Mais ce qui est vrai pour les guerres conventionnelles, en matière de stratégie, vaut plus encore dans la guerre asymétrique contre les terroristes. L’annonce de cette trêve a été faite, début juillet, par le G5 Sahel, en marge du sommet de l’UA, à Nouakchott en Mauritanie. A l’issue de longues heures d’entretien entre le président français et les 5 chefs d’Etat du G5 Sahel, le président tchadien, Idriss Déby, avait déclaré, d’une part, qu’ « après l’attaque du Quartier Général de Sévaré, un nouveau commandement va se mettre en place » (RFI du 03 07 2018) ; ce qui est une mesure qui était logiquement attendue. D’autre part, note encore le reporter de RFI, « visiblement, si l’on en croit le Tchadien Idriss Déby, un calendrier opérationnel a été mis en place, en vue de passer à l’offensive après la saison des pluies ».
Or, le climat (tout comme bien d’autres obstacles naturels) est une arme déterminante de stratégie militaire. Combien d’armées, dans l’histoire, plus puissantes que leurs ennemis, ont finalement été battues en raison d’une mauvaise gestion de l’élément climatique ? Mais nous n’allons pas aller jusqu’à citer des exemples historiques. Et ceux-ci abondent. La preuve en est donnée, ici-même, par les terroristes, dont l’activité au cours de cet hivernage de trêve a atteint une intensité jamais égalée. Le Burkina Faso et le Mali en savent quelque chose. Manifestement, les autorités du G5 ont commis une erreur de communication.

Les terroristes n’ont jamais été aussi mobiles que durant la trêve

Mais il semble, toutefois, que cela n’est pas encore perçu comme tel. Florence Parly, la ministre française des Armées, s’est rendue au Tchad ce 8 octobre pour une visite consacrée en grande partie à la lutte contre le terrorisme au Sahel et l’opérationnalisation du G5 Sahel. Voici ce qu’écrit le reporter de RFI : « Au Sahel, c’est bientôt la fin de la saison des pluies. Avec l’asséchement des terres, les terroristes pourraient retrouver de la mobilité et mener des attaques contre les populations et les forces de sécurité. C’est pourquoi il faut agir vite, redéployer les forces pour contrer la menace. C’est la raison du voyage au Tchad de Florence Parly qui était au Mali et au Niger en juillet 2018 » (RFI, 10-10-2018). Il faut être d’une certaine cécité pour ne pas voir que les terroristes n’ont jamais été aussi mobiles que durant cette trêve hivernale. En dépit des déclarations du président malien qui promettait, le 30 juin dernier, sur France 24, de les « traquer jusque dans leurs derniers retranchements » et affirmant, déraisonnablement, le 2 juillet en Mauritanie, lors du sommet de l’UA, que « les forces armées maliennes ont repris du poil de la bête » (AFP, 02 07 2018), ce sont plutôt les terroristes qui ont repris du poil de la bête, et pour de vrai, au cours de cette trêve hivernale. Et avec une rare violence et de nouvelles ingéniosités, tant au Mali qu’au Burkina Faso. On peut en juger à la lueur de ce qui suit.
Au Mali, les attaques, contre les civils surtout, ont atteint des paroxysmes (en perte humaine et en fréquence), de juillet à ce jour. Ainsi, le dimanche 30 septembre, vers 6h du matin, des assaillants, une quarantaine, à deux, sur des motos et armés, font irruption dans le village d’Amalaou-laou, vers Ansongo, dans le nord du Mali. Ils tirent rapidement sur les habitants de la ville et tuent 22 personnes avant de repartir comme ils sont venus. Trois jours auparavant, le 27 septembre, face à la gravité de la situation, la force Barkhane et les forces armées maliennes avaient dû faire une démonstration de force dans la même zone du nord Mali : 48 heures après l’assassinat, dans les mêmes conditions qu’à Amalaou-laou, de 27 civils à quelques kilomètres plus à l’est, dans le village Inekar, près de la ville de Ménaka, le mardi 25 septembre. Les deux forces y ont conduit une opération de fouilles et de sécurisation sur le tronçon routier et au cœur de la ville de Ménaka. 120 parachutistes de la force Barkhane ont été largués de deux avions pour appuyer les forces armées maliennes pour cette opération de contrôle de zone à quelques dizaines de kilomètres de Ménaka. Mais cette démonstration de force n’a pas suffi, puisque, trois jours après, les assaillants ont récidivé à Amalaou-laou. C’est, du reste, la cinquième fois que des assauts de ce type se répètent au nord Mali depuis juillet. Et on compte déjà plusieurs centaines de victimes. Les raisons de ces attaques restent inconnues. Elles ne sont pas revendiquées. Les uns pensent à des conflits communautaires du même type que ceux qui secouent le Mali depuis près d’un an maintenant, tandis que d’autres y voient la main des djihadistes. Les analystes pensent surtout qu’il s’agit des deux à la fois : « les terroristes sachant parfaitement exploiter les dissensions locales », note le reporter de RFI. Il n’est peut-être pas indifférent d’ailleurs que cette démonstration de force de Barkhane et des FAMA soit intervenue deux jours avant la publication officielle (29 septembre) de l’accablant rapport de l’ONU sur la situation sécuritaire au Mali, qui a révélé l’implication des groupes armés signataires de l’accord d’Alger dans les attaques contre l’armée malienne et le parti lié de ces derniers avec les terroristes. Sans nul doute, les Etats-majors avaient la primeur de ce rapport. Toujours est-il qu’à Ménaka, ce 27 septembre, la perquisition au siège de la Coordination des mouvements de l’Azawad (CMA) a permis à la force Barkhane d’arrêter neuf (9) ex-rebelles et de saisir des armes et des munitions.

Le Burkina a surtout souffert des engins explosifs durant la trêve

A l’instar du Mali, le Burkina a souffert de ce type d’attaques contre les civils, notamment, le 15 septembre, dans une double attaque dans les villages de Diabiga (60 km de Pama) et Kompienbiga (15 kilomètres de Pama) relevant de la province de Kompienga, région de l’Est : en tout, huit personnes tuées. A Diabiga, un leader religieux et quatre de ses coreligionnaires ont été tués au domicile du leader qui abrite une mosquée (trois autres personnes y ont été blessées), et à Kompienbiga, trois personnes d’une même famille ont été abattues et deux autres blessés par un autre groupe d’assaillants venus à motos.
Mais le Burkina a surtout souffert des mines au cours de cette trêve. Il faut croire que l’artificier du groupe terroriste s’est déporté du nord Mali à l’Est du Burkina, peut-être dans la même équipée que leader terroriste, Walid Al-Saharaoui (Cf. L’Evénement 383. Si encore ce dernier n’est pas, lui-même, tout simplement, l’artificier du groupe. Cela pourrait être l’explication de la diminution quasi drastique des attaques à l’engin explosif dans le nord Mali depuis lors, consécutivement à leur montée en puissance sur notre sol.
Ainsi, à la mi-août, sept membres des FDS ont été tués dans l’explosion d’un engin artisanal. Quinze jours auparavant, six autres avaient péri dans des circonstances similaires dans la même région de l’Est. Leur véhicule a sauté, à une trentaine de kilomètres de Fada N’Gourma (chef-lieu de la région de l’Est), sur un engin explosif artisanal. Ils se rendaient en urgence à Pama (100 km de Fada N’Gourma) dont le poste de gendarmerie venait d’être attaqué par des hommes armés. Puis, le 26 Septembre, c’est au tour d’un véhicule du détachement de Baraboulé de sauter sur un engin explosif improvisé, lors d’une mission de ravitaillement : huit soldats sont tués plus 1 blessé. Le 4 octobre, au moins sept militaires sont encore tués, par une mine, à Bartiébougou (45 km de Gayeri), alors qu’ils étaient à la recherche des individus qui ont saccagé et brûlé l’école primaire de Boungri, dans la commune de Foutouri. Douze écoles avaient été, en effet, endommagées ou incendiées, entre août et septembre, dans la province de la Komandjari, région Est. Et, le lendemain 5 octobre, un véhicule de la Compagnie Républicaine de Sécurité CRS devait sauter sur une mine dans la localité de Solle-Mossi, sur l’axe Ouahigouya-Titao. Bilan : sept CRS tués ; il y a eu aussi des blessés. Enfin, le lundi 5 novembre aux environs de midi, à 8 kilomètres au sud de Nassoumbou dans le Soum, un véhicule des FDS, de retour d’une mission de ravitaillement, saute sur un engin explosif improvisé. Les décédés sont le Sergent Bicaba de la promotion de 2005 et le soldat de première classe Ima Nestor Ouédraogo de la promotion de 2001. Depuis le mois d’août, ce sont 35 de nos FDS qui ont été tués par les engins explosifs, et il l faut y ajouter deux de nos casques bleus tombés dans une attaque contre la MINUSMA au Mali.
Mais outre ces attaques contre les civils et la pose de mines contre les FDS, le Burkina a également subi, tout au long de l’hivernage, d’autres types d’attaques et d’embuscades contre ses FDS. Ainsi, le 23 septembre, trois gendarmes ont été tués dans une embuscade sur l’axe Inata-Djibo, dans la zone de l’enlèvement des cadres (de nationalité indienne, sud-africaine et burkinabè) de la mine d’or d’Inata. Les FDS tués sont : le MDL Chef Sampébré G. Benoît ; MDL Kiendrebéogo Charles, MDL Kaboré Jacob. Ensuite, le 1er octobre, trois autres gendarmes ont été grièvement blessés dans l’attaque de la brigade de Lanfièra, dans la vallée du Sourou, située à 42 km de Tougan (chef-lieu de la province). C’est « au terme de plus de trois heures de combat » que « les gendarmes de la brigade ont mis en déroute les assaillants ». Dans une autre attaque, datant du 4 octobre, un gendarme du détachement de la Gendarmerie de Inata, province du Soum, a été tué tandis qu’un autre a été blessé, « dans une attaque de grande envergure perpétrée par un grand groupe de terroristes lourdement armés et arrivés en véhicules ». Dernier acte : le 8 novembre, où le poste de gendarmerie de Namsiguian, à 65 kms de Kongoussi (région du Centre-Nord), a été la cible, vers 6h30, d’une attaque terroriste ; les assaillants se déplaçaient à 8 ou 10 motos : un gendarme a été blessé.
Il est à espérer que le nouveau commandement du G5 Sahel, qui vient d’être officiellement installé et qui présente apparemment de bonnes dispositions, évite les erreurs anciennes récurrentes dont les pays du G5 Sahel ont déjà trop payé les frais.

ALS


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