Mouvement Tabligh au Burkina : L’autre djihad

Publié le jeudi 6 décembre 2018

Les groupes extrémistes violents se réclamant de l’Islam ont réussi à focaliser l’attention des masses médias sur leurs funestes actes et leur vision de la loi islamique. Versus ces apôtres de l’apocalypse, un mouvement islamique mène un djihad qui se passe en dehors des projecteurs médiatiques. Ce groupe mise sur la spiritualité et la dévotion. L’une des caractéristiques fondamentales du mouvement est la « sortie sur le chemin d’Allah pour propager l’Islam ». Il s’agit du mouvement Tabligh. Il s’agit du plus important mouvement de missionnaires musulmans. Il a réussi à étendre ses ramifications dans toutes les sphères de la société Burkinabè. Nous avons enquêté sur ce groupe.

Qui savait que du 25 au 27 janvier 2018, un important rassemblement regroupement de milliers de musulmans venus des quatre coins du Burkina, de plusieurs pays voisins et même des asiatiques se tenait à Ouagadougou ? Ou encore qu’un regroupement identique s’est tenu du 27 au 29 juillet 2018 dans l’enceinte de la grande mosquée de Kaya ? Contrairement à d’autres confessions religieuses, ce mouvement n’a guère recours à la télévision, à la radio, à la presse écrite, voire même à internet ou les réseaux sociaux. Le groupe a développé une stratégie et une organisation propres qui lui permettent de se passer des moyens modernes de communication.
Ces rencontres sont appelées ‘Ijtihma’ dans le jargon du mouvement. Elles se passent ainsi dans tous les pays où le Tabligh est établi. Le plus grand rassemblement des Tabligh a lieu chaque année dans le mois de décembre au Bengladesh. C’est d’ailleurs le plus grand rassemblement de musulmans dans le monde après le pèlerinage de la Mecque. Des usages s’imposent pendant ces rencontres. D’abord, les participants sont des hommes de tout âge et de toute condition. Ils sont quasiment tous habillés de la même manière. Ils portent majoritairement des khamiss (habit traditionnel pakistanais) et des turbans à la tête. Ils portent aussi d’imposantes barbes et leurs pantalons se limitent au-dessus de la cheville. Il n’y a pas de service traiteur durant ces rassemblements. Les participants se regroupent par quartiers ou pays et désignent cinq à sept personnes qui font la cuisine pour les autres. Dans l’enceinte de la mosquée, des prêcheurs, membres du mouvement ayant une longue expérience dans les activités du mouvement, se succèdent au parloir. Ils parlent du paradis, de l’enfer, insistent sur l’obligation d’acquérir la foi, d’améliorer sa pratique religieuse et finissent par inciter les participants à « donner du temps pour la cause d’Allah ». Chauffés à blanc, ils sont nombreux à se décider à l’issue des trois jours pour le « khourouge fi sabilillah », c’est-à-dire la retraite spirituelle pour la cause d’Allah. La sortie consiste en une retraite spirituelle durant laquelle le fidèle se consacre à l’apprentissage, aux actions de dévotion et la prêche de l’Islam. Les groupes de sortants sont formés en fonction des durées de sortie qui sont principalement trois jours, quarante jours et quatre mois. Comme après la rencontre de Kaya, les sortants iront dans les coins et recoins du Burkina, d’autres dans des pays voisins, certains vont jusqu’en Inde, Bengladesh, Pakistan ou à la Mecque. Dans leur lieu de destination, les tablighis se déplacent de mosquée en mosquée. Ils passent généralement trois jours dans chaque mosquée. Pour savoir comment le mouvement fonctionne, rien de telle qu’une immersion en son sein.

A la découverte du mouvement Tabligh

Un soir, après la dernière prière de la journée dans une mosquée, nous apercevons des jeunes qui se lèvent pour prêcher. Ils sont une dizaine dans la mosquée venus d’un autre quartier de Ouagadougou. On reconnait les membres du groupe par la ressemblance des accoutrements qu’ils portent. Ce qui attire l’attention, c’est que contrairement aux autres prêcheurs, ces jeunes demandent à l’auditoire des volontaires qui viendront avec eux. Ceux qui acceptent l’offre lèvent simplement la main. Ces prêcheurs sortent alors un cahier pour prendre les noms. Est-ce un recrutement pour des mouvements terroristes ? Pour le savoir, il n’y a pas d’autre moyen que de lever aussi la main. Les volontaires qui acceptent se joindre à eux sont réunis dans un coin de la mosquée et le chef du groupe vient s’entretenir avec eux. Ce jour-là, c’est un jeune avec une barbe fournie, coiffé d’un turban et vêtu d’un khamiss qui vient s’adresser aux recrues. Il manie très bien la langue de Molière. Dans les échanges, nous apprenons qu’il est enseignant de profession dans la fonction publique. Il explique les objectifs et l’importance du khourouge fi sabilillah, ainsi que les conditions à observer pour sortir avec eux. Ainsi, après les explications du chef du groupe (amir), les nouvelles recrues donnent tour à tour le temps qu’ils aimeraient consacrer à la sortie. Ce jour-là, les recrues ont opté pour trois jours. Une fois le choix fait, chacun retourne chez soi généralement accompagné d’un membre du groupe, pour faire son sac et rejoindre les sortants. Ceux qui sortent pour la première fois sont confiés à des anciens qui se chargent de leur formation. Le Tabligh a pour cible principal, les musulmans. Et pour convaincre les fidèles à faire le khourouge, les tablighs aiment réciter un verset que d’autres groupes (terroristes) se revendiquant de l’Islam utilisent pour leur sombre besogne. Voici le verset en question :« O Vous qui avez cru ! vous indiquerai-je un commerce qui vous sauvera d’un châtiment douloureux ? Vous croyez en Allah et en Son messager et vous combattez avec vos biens et vos personnes dans le chemin d’Allah, et cela vous est bien meilleur, si vous saviez ! Il vous pardonnera vos péchés et vous fera entrer dans des Jardins sous lesquels coulent les ruisseaux, et dans des demeures agréables dans les jardins d’Eden. Voilà l’énorme succès et paradis » S 61 V11,12,13. Ainsi, pour les Tablighs, « le combat dans le chemin d’Allah » consiste à faire la sortie où science et pratique se lient. Ils ont la conviction que « le bonheur et le succès de l’homme dans ce bas-monde et au Jour de la Résurrection se trouvent uniquement dans la religion complète. Pour en jouir il faut avoir la foi et il faut beaucoup d’effort de la part du musulman. » C’est toute la raison du khourouge qui est ainsi résumé. Les Tabligh sont surnommés « Témoin de Jéhovah des musulmans » dans certains milieux.

Acquérir la foi pour une meilleure pratique de l’Islam

Selon Sinouné Seone Aboubacar, formateur en science islamique, le Tabligh est une madersa (école) ambulante permettant au sortant d’acquérir la connaissance et de la mettre en pratique. Et le khourouge a pour but de permettre au musulman d’acquérir la foi qui lui permettra de mieux observer les ordres d’Allah et de s’éloigner des péchés, avoir Son agrément, avoir le comportement du Prophète de l’Islam (Pbasl). Pour eux, le manque de foi est la porte ouverte à la commission de tous les péchés. D’où l’obligation de tout musulman qui veut améliorer sa relation avec Allah de travailler à acquérir la foi et l’entretenir de sorte qu’elle ne reparte plus à la rencontre de l’ange de la mort. Ainsi le khourouge est pour les tablighs un moyen efficace pour acquérir une grande foi qui conduira le musulman vers « la religion complète » qui garantit « la félicité dans ce bas-monde et dans l’au-delà ». Pour avoir une telle religion, le Tabligh a défini six points essentiels (appelés aussi les six qualités). Le mouvement estime que celui qui fait siennes ces six qualités aura les autres qualités de l’Islam. Dès leurs premières sorties, les nouveaux apprennent par cœur ces six points centraux qu’ils doivent s’efforcer de pratiquer toute la vie et utiliser pour prêcher.

Les six points centraux du Tabligh

L’adepte du Tabligh doit faire sienne six qualités que sont : 1) La croyance en un Dieu unique, Allah et suivre l’exemple du prophète Mohamed (Shahada wa kalimat al Iman). Ce point signifie d’un côté que nul n’est digne d’adoration en dehors d’Allah, se défaire de la certitude et la confiance dans les choses et les créatures et placer sa confiance uniquement en Allah. Dans leur prêche, les tabligh présentent les pouvoirs, la puissance, la force d’Allah. Et de l’autre côté ce point signifie suivre l’exemple du prophète Mohamed dans la pratique de l’Islam. Pour les Tabligh, les musulmans se sont éloignés des enseignements et de la pratique du prophète de l’Islam. Ils se fondent sur le verset coranique disant que le prophète est venu pour parfaire les comportements du musulman vis-à-vis d’Allah et des créatures… ; 2) La prière avec concertation et dévotion (salat). Pour le Tabligh c’est une telle prière qui éloigne des actes blâmables et des turpitudes comme le dit le Coran. Et si les musulmans sont empêtrés dans le pêché, c’est bien à cause d’une prière qui n’est pas pratiquée comme elle devait se faire ; 3) La science et le rappel perpétuel de Dieu (al Ilm wa al Zikhr). Le musulman doit perpétuellement chercher la connaissance pour adorer Allah dans la clarté et non dans l’ignorance ou suivant un gourou. ; 4) L’amour et la générosité envers toutes les créatures (Ikram al Muslimin) ; 5) Le bien et l’intention sincère (Taslah al niya). Le musulman doit toujours agir dans le sens de chercher l’agrément d’Allah et non celui des hommes. et 6) La prédication et la mission (da’wa illalah wa al khourouge fi sabillilah). Le but de ce point, c’est entre autre corriger ses défauts, fortifier sa foi pour avoir la religion complète et propager l’Islam. C’est d’ailleurs autour de ces six points que les tablighs articulent leur prêche. Les tablighs animent les mosquées de leur quartier ou les mosquées dans lesquelles ils sont en sortie par cinq principales activités (amals). Il s’agit de la concertation (machoura) dont le but est d’ « unir les cœurs sur une idée pour l’évolution de la religion ». Et c’est en ce moment que les autres activités à mener sont arrêtées. Ensuite, l’enseignement (le talim) qui consiste à apprendre ou à enseigner les autres. Outre, les visites (ziara) consistant à aller vers les autres musulmans notamment les savants, les autorités, les coreligionnaires, etc. En plus, les promenades (djawla) pour inviter les musulmans qui ne pratiquent pas à la mosquée à le faire. Enfin, la retraite spirituelle du mois qui est de trois jours. Ces activités produisent des résultats.

Des résultats

Le mouvement a réussi à faire changer une multitude de personnes. L’un des symboles forts des actions du Tabligh est la conversion d’un ancien bandit de grand chemin ivoirien, ancien chef de gang à Abidjan comme à l’intérieur du pays. Nous avons eu l’occasion de l’écouter pendant l’un de leur rassemblement à Ouagadougou. Il s’appelle Mahan Olivier. Chaque fois qu’il est là, il est comme une star. Les militants s’attroupent autour de lui pour l’écouter leur parler du changement opéré dans sa vie à cause du Tabligh. Des journalistes de radio confessionnelles islamiques accourent pour l’inviter à leur émission. Mahan Olivier appelé désormais Mohamed après sa conversion à l’Islam est devenu un prêcheur international. Il concentre ses efforts sur ses anciens compagnons des ghettos. D’ailleurs beaucoup de délinquants ayant abandonné leurs méfaits le suivent dans ses tournées. Un autre fait retentissant, c’est l’assassinat d’un tabligh nommé AK pendant la crise post-électorale. Pendant que les autres cadavres devenaient méconnaissables à cause de leur état de putréfaction, le corps d’AK était intact. Selon les textes islamiques, les corps de ceux qui font le djihad (les martyrs) ne pourrissent pas après leur mort. Le président Laurent Gbagbo à l’époque, a loué les tablighs pour leur bon comportement. Il avait laissé entendre que « les vrais musulmans se trouvent à Williams Ville », (un quartier d’Abidjan où se trouve le siège ou marquaz du mouvement). Après une rencontre avec les responsables du mouvement, le président a voulu leur donner une forte somme mais ces derniers ont refusé. C’était apparemment pour lui, la première fois de voir des invités refuser l’argent. Au Burkina, le mouvement s’est implanté dans la quasi-totalité de la société par exemple dans les universités, chez les travailleurs du public comme du privé, chez les paysans, les élèves. Pendant leur rassemblement on y trouve des personnes de toutes conditions et de toute classe sociale. Des responsables de l’administration publique comme du privé, des agents de sécurité, des universitaires, des ingénieurs, des médecins, des commerçants, etc. A voir ces personnes qui se bousculent pour les sorties, l’une des questions qui brûle les lèvres est de savoir comment ce mouvement se finance.

Qui finance le mouvement Tabligh

L’un des versets de prédilection des tablighs demande de « combattre dans le sentier d’Allah avec sa personne et ses biens ». Pour être en conformité avec le verset, le Tabligh adopte le principe selon lequel l’individu qui décide de faire le khourouge s’autofinance. Ainsi, celui qui décide de faire trois jours doit débourser 1 500 F CFA. Environ 25 000 F CFA pour quarante jours et autour de 80 000 F CFA pour effectuer quatre mois. Ces sommes sont généralement utilisées pour la cuisine (le petit déjeuner, le déjeuner et le diner). L’argent est remis soit en entier au chef du groupe ou une cotisation journalière est organisée pour les repas. Lorsque la sortie doit se faire en dehors de Ouagadougou ou du Burkina, le sortant doit ajouter le coût du transport. Les tablighs ne reçoivent pas de financement venant d’autres pays. D’ailleurs, l’un de leur principe lorsqu’ils sont en khourouge, c’est de n’accepter de l’argent d’aucune tierce personne qui n’est pas en sortie. Ils acceptent à la limite de la nourriture. En plus, il n’y a pas de cotisation organisée où chacun doit dégager l’argent pour les activités du mouvement.
En outre, le phénomène du terrorisme fait que la surveillance du mouvement de la part des autorités étatiques s’est renforcé.

Quid de l’Intolérance religieuse ?

Le Tabligh fait l’objet de critiques et de réprobations de la part d’autres organisations islamiques. Il n’est pas accepté dans certains milieux. Par exemple, les mouvements d’obédience wahabite, salafiste taxent les pratiques des tablighs, d’innovations n’ayant rien à voir avec la religion islamique. Ils leur interdisent d’ailleurs l’accès à leurs mosquées. D’autres groupes également le critiquent pour son désintérêt pour la politique. En effet, le Tabligh interdit aux sortants de parler politique, des « maladies » (divisions) de la Communauté.

Par Hamidou TRAORE

Le Tabligh est un mouvement de revivalisme islamique fondé en 1927 par le théologien indien Muhammad Ilyas Kandhalawi (1885-1944). Il a pénétré le Burkina depuis les années 80. Nous avons rencontré des responsables du mouvement le vendredi 03 août à leur siège situé à Cissin. Ils nous ont gentiment remercié dans un premier temps avant de nous faire savoir que le Tabligh est l’activité que tous les prophètes envoyés par Allah ont exercée et qui n’a pas besoin de publicité. Et l’exposer à la presse, c’est comme s’il y avait un doute sur sa pratique qu’on cherche à soigner. Ils nous signalent que le Tabligh n’est pas clandestin et n’a rien à cacher. Ces cheiks nous proposent même que si nous voulons faire un bon reportage, nous n’avons qu’à sortir au moins quarante jours. Cela nous permettra d’avoir toutes les informations que nous souhaitons.

H T


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