Les 22 milliards de Samendéni : Menaces, intimidations et chantages sur fond de politique

Publié le mercredi 25 avril 2018

La situation des populations délocalisées de la vallée de Samendéni continue d’alimenter la polémique. Suite à notre dernière parution dans laquelle le président du « cadre de concertation », Abdouramane Sidiki Ouattara, a été mis en cause dans sa gestion opaque du dossier, des langues se délient. On en sait un peu plus sur cette nébuleuse affaire de 22 milliards alloués par le gouvernement pour dédommager les riverains du barrage. Désormais, à Samendéni, tout passe : menaces, intimidations, chantages, le tout sur fond politique.

La gestion des 22 milliards, destinés aux dédommagements des populations affectées par la construction du barrage de Samendéni, n’a pas fini de livrer tous ses secrets. De nouvelles sources proches du dossier sortent de leur réserve suite à notre parution du 25 mars dernier. Elles accusent à leur tour le président du Cadre de concertation des populations affectées par le barrage de Samendéni. Elles disent d’Abdouramane Sidiki Ouattara qu’il est le principal instigateur des difficultés que connaissent les populations qui souffrent aujourd’hui le martyr. Il est considéré, à tort ou à raison, comme le metteur en scène d’un scénario dans lequel il joue le rôle déterminant, en fonction de ses intérêts.
Une source proche du Programme de Développement Intégré de Samendéni (PDIS) affirme que M. Ouattara se serait arrogé des prérogatives de dépositaire légal du président Kaboré dans la localité. La raison en est toute simple et notre source l’invoque : « Après s’être trempé dans une gestion clair-obscur des indemnités des populations, il fait obstacle à toute manifestation de la vérité en politisant le dossier ». Ainsi, ce que les riverains du barrage avaient déploré le vendredi 23 mars 2018 lors de notre passage dans le village, est confirmé aujourd’hui par notre source.
En effet, ce qui était une simple revendication légale et légitime des populations dépossédées de leur terre et qui réclament dédommagements, est devenue une affaire politique. Le dossier, à en croire notre source, est désormais une affaire du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP, le parti au pouvoir) contre le Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP). De telle sorte que ceux qui ne soutiennent pas le président du Cadre de concertation sont considérés comme des militants de l’ex-parti au pouvoir. Ce sont eux qui veulent empêcher le chef de l’Etat et le MPP de construire le barrage pour le bien-être des Burkinabè. Ce sont donc contre ces « apatrides » pour ainsi reprendre l’expression de notre source, que lutte Abdouramane Ouattara. C’est en tout cas, « une de ses trouvailles » qui fait bonne recette dans le bras de fer qu’il a engagé avec certains membres de son association appelée Cadre de concertation. « Cette stratégie, à tout le moins intelligente, présente l’avantage de se mettre à l’abri d’éventuels ennuis judiciaires », explique notre source. Car « quand la politique s’y mêle, tout finit par l’impunité », conclut-elle.

Mauvaise gestion, corruption et fraude

A Dioflema, Banakorosso, Magafesso, Sikorola, Yirwa…, le nom d’Abdouramane Sidiki Ouattara se trouve sur de nombreuses lèvres. En bien comme en mal.
Dans ces villages, le président du Cadre de concertation est accusé de mauvaise gestion des litiges et des réclamations des populations riveraines, de corruption et de fraude dans l’établissement de nouveaux protocoles, et d’avoir pillé les populations.
Il faut retenir que pour une bonne gestion des réclamations et des litiges, l’autorité administrative (Haut-commissariat de la Province du Houët) a, le 19 décembre 2016, signé l’arrêté N°2016-0028-MATDSI/RHBS/PHUE/ HCBDLS/SG/CAB portant mise en place de commission mixte dans les communes concernées. Ainsi, quatre villages dans la commune de Karangasso-Sambla sont concernés par les réclamations et litiges. Il s’agit de Diofléma, Banakorosso Magafesso et de Karangasso-Sambla.
Si les trois premiers villages, apprend-t-on, ont connu plus ou moins un règlement apaisé et transparent, en raison de la mise en eau du barrage déjà proche (Ndlr : Aujourd’hui la mise en eau est effective) et surtout en raison de leur soutien au président Ouattara, les réclamations et litiges de ceux de Karangasso- Sambla ont été reportées sine die. Raison invoquée par Abdouramane Sidiki Ouattara : la partie concernée porte sur les champs.
Mais selon plusieurs témoignages, les villages qui ne le supportent pas dans ses décisions sont laissés pour compte. Ainsi, contrairement à l’arrêté N°2016-0028-MATDSI/ RHBS/PHUE/HCBDLS/SG/CAB, le président du Cadre de concertation se serait livré, parallèlement aux travaux des différentes commissions, à une vaste fraude en établissant de nouveaux protocoles.
De source proche du dossier, il est dit que ces nouveaux protocoles dits « frauduleux » ne sont pas passés par les commissions mixtes. Ils auraient été délivrés au profit de personnes fictives, de personnes non affectées par le barrage moyennant des pourcentages. Sont également concernés des infrastructures communautaires fictives et infrastructures communautaires existantes et dont les montants n’auraient pas été virés au profit de la communauté.
Les informations recueillies font aussi état de ce que tous les détenteurs de « faux » protocoles auraient été déjà indemnisés. Pendant ce temps, le paiement des détenteurs de protocole d’il y a 9 ans serait encore en souffrance. D’où la colère des populations.
A Samendéni et Sadina, des habitants déplorent les agissements d’Abdouramane Sidiki Ouattara qui aurait, de façon unilatérale, délimité à nouveau la zone de la cuvette du barrage. La conséquence en est l’exclusion de plusieurs ménages affectés par les travaux du barrage et qui avaient été recensés.
C’est le branle bas, et dans ces deux villages (Samendéni et Sadina), on accuse le président du Cadre de concertation de non-respect des rayons de 50 km exigés par les textes pour délimiter la nouvelle zone de la cuvette du barrage. Sa méthode toute cavalière et autoritaire de gérer l’indemnisation des populations délocalisées a été mise en exergue. Un exemple parmi tant d’autres. Autrefois, selon notre source, les ménages concernés avaient ouvert un compte dans une banque ou institution financière de la place. « Dès que le protocole de l’intéressé est validé, son virement est fait », confie cette même source. Mais avec l’implication du président du cadre de concertation et pour le cas des infrastructures communautaires, le montant correspondant à l’indemnisation est viré dans le compte des CVD (Communautés villageoises de Développement). Et c’est au niveau de ces CVD que le paiement se fait avec retenue de 10 000 Fcfa voire 20 000 à la source.
La situation devient plus préoccupante lorsqu’il est ressassé sur le terrain et auprès des populations qui s’expriment avec crainte. Elles affirment que si un village ou un ménage ne supporte pas le président du cadre de concertation, il est écarté des dédommagements. De façon, à peine voilée, si quelqu’un n’est pas militant du MPP, il ne bénéficie pas des indemnités qui lui reviennent pourtant de droit. Du reste, la source proche du PDIS ne récuse pas ces affirmations. Mais, elle prend la précaution de préciser que cette pratique a cours sur le terrain entre responsables du Cadre de concertation, ses associés et ses membres.
De toutes les façons, la polémique autour des dédommagements des populations affectées par le barrage est très vive. Et pendant que les riverains continuent de réclamer justice, le président du Cadre de concertation annonce, à la stupéfaction quasi générale, la fin des opérations de dédommagements.
Notre source, elle-même surprise, évoque près de 4000 personnes affectées qui ne sont pas encore indemnisées pour leurs terres.

Le fond du dossier

L’affaire n’est pas politique. Loin s’en faut. Mais de quoi s’agit-il alors ?
Dans la mise en œuvre de sa politique de développement, le gouvernement a mis en place le Programme de Développement Intégré de la vallée de Samendéni (PDIS). L’objectif est de construire un barrage hydro-électrique et ses annexes dans les provinces du Houët et de Kénédougou. La construction de cet ouvrage qui nécessite un espace d’environ 54 000 hectares, a amené le gouvernement à déposséder les populations riveraines de leurs terres en leur faisant des propositions très alléchantes. Mais au moment de les indemniser, en lieu et place du document initial, un autre document aurait été élaboré avec des chiffres au rabais. A titre d’exemple, un manguier qui devrait être indemnisé à cinquante mille (50 000) F l’est à quatre mille (4 000) FCFA. C’est dans ces conditions que Abdouramane Sidiki Ouattara, natif de Dioflema, l’un des villages affectés par le barrage, crée avec les populations riveraines le Cadre de concertation. Il en a été porté à sa tête et a mené la lutte contre le gouvernement et le PDIS pour faire rehausser le montant des dédommagements. On se souviendra pendant longtemps encore de cette marée humaine qu’il a drainée pour s’opposer à la tenue d’un conseil des ministres délocalisé sur le site du barrage de Samendéni au temps de la transition.
A l’issue de plusieurs années de luttes faites de revendications, de marches, de sit-in et diverses protestations, le Cadre de concertation des populations affectées par le barrage de Samendéni a réussi à faire entendre raison au gouvernement. Dès lors, les populations délocalisées ont bénéficié des majorations suivantes : majoration de 30% de l’indemnisation des vergers que certaines populations avaient perçue, majoration de 20% pour les populations des villages délocalisés, majoration 100% pour l’indemnisation des maisons, majoration 100 % pour l’indemnisation des terres. Ce qui porte le montant total des indemnisations et frais annexes à 22 milliards. Le Cadre de concertation s’est fortement impliqué dans l’opérationnalisation des dédommagements. Il est devenu l’interface entre le gouvernement et le PDIS d’une part et entre le PDIS et les populations délocalisées d’autre part. A ce titre, il est consulté sur tout et son avis s’avère indispensable. Jouissant de cette popularité, Abdouramane Sidiki Ouattara franchit le seuil de son association pour faire ses premiers pas en politique sous la bannière du MPP. Il est élu conseiller de Diofléma lors des dernières élections municipales. Il devient maire de la commune de Karangasso-Sambla. Dans la foulée, des malentendus sont nés entre lui et une frange de la population délocalisée. Une crise qui a contribué à diviser la population en deux camps : les pro- Ouattara et les anti-Ouattara. A l’origine de ce bras de fer, se trouvent des soupçons de mauvaise gestion, de magouille et de falsification de protocoles. Autrefois, la lutte était dirigée contre le gouvernement et le PDIS. Aujourd’hui, elle l’est contre le président Ouattara. Les populations ne sont qu’à la recherche de la satisfaction de leurs revendications.

Par Raphaël N. ASPAVATI
(aspavanou@gmail.com)

Les péripéties de la rencontre avec le président du Cadre de concertation

Dans le cadre de la préparation de cet article, le président Abdouramane Sidiki Ouattara a été à nouveau contacté. Cette fois-ci, on a pris la précaution de lui laisser un message sur son répondeur et de lui envoyer un sms sur son portable. Quelques heures après, il nous a rappelé. Après les civilités d’usage suivies du motif de notre appel, le président du Cadre de concertation réagit en ces termes : « Vous avez écrit que je suis introuvable. Je ne suis pas censé connaître et décrocher tous les numéros qui m’appellent, et je ne suis pas tenu non plus de connaître le numéro de tous les journalistes. Vous n’avez pas épuisé toutes les voies de recours pour me joindre (….) ». Sans vouloir alimenter la polémique, nous lui avons demandé de bien vouloir se rendre disponible pour donner sa version des faits car un second article était en préparation sur le même sujet. « Je passerai au journal demain après avoir échangé avec votre directeur de publication au téléphone », a-t-il répondu. C’était le mardi 3 Avril 2018. Effectivement, dans l’après midi du lundi 4 avril, nous avons reçu dans les locaux du journal le président du Cadre de concertation, par ailleurs maire de la commune de Karangasso-Sambla. Grande fut notre surprise d’entendre notre hôte faire l’observation suivante : « Je ne suis pas venu ici pour répondre à des questions, ni donner une quelconque version des faits. Je suis venu pour vous montrer que je suis trouvable contrairement à ce que vous avez écrit dans votre journal. Si vous aviez procédé comme vous l’avez fait maintenant, je me serais présenté à vous. Ce que je vous demande, c’est de vous rapprocher du coordonnateur du PDIS et de M. Koné Dramane, conseiller technique du ministre des finances pour avoir les bonnes informations sur Samendéni ». Nous lui avons fait savoir qu’il ne lui revenait pas de nous indiquer la méthode de travail. Le plus important est qu’il donne sa version des faits étant entendu qu’il est le principal mis en cause dans le dossier. C’est d’ailleurs ce pour quoi nous l’avions appelé en vain. Mais il opposa un refus catégorique. Enfin, nous lui avons dit qu’en principe, dès lors qu’un numéro insiste à vous appeler durant des heures et ceci sur trois jours, la courtoisie voudrait que vous le décrochiez ou que vous le rappeliez.
Sur notre insistance à lui arracher un mot, M. Ouattara a fini par déclarer : « Je ne suis pas la source la mieux indiquée ». Sur ce, on lui a rappelé que dans notre parution du 10 avril (Ndlr : de ce jour), nous allons revenir sur le sujet. Le lendemain, soit le jeudi 5 avril, il était à nouveau dans les locaux du journal pour nous transmettre deux documents qui, à l’analyse, ne font avancer en rien la soif de connaître la vérité. En nous quittant, il a promis revenir à 16 H pour échanger. Attendu à l’heure indiquée, c’est finalement par un coup de fil à 16h45mn qu’il nous a fait savoir qu’il souhaite qu’on lui accorde une interview pour qu’il s’explique. La raison qu’il a invoquée est que dans notre dernière parution, nous avons fait la part belle à ses adversaires. Nous avons estimé que pour la manifestation de la vérité, le plus important est qu’il donne sa version des faits quelle que soit la forme choisie voire exigée. Il nous a communiqué son mail samedi dans l’après-midi et nous lui avons envoyé le questionnaire dans la nuit du dimanche pour des raisons liées à internet. Nous lui avons demandé de faire diligence pour nous retourner le questionnaire renseigné le lundi 9 avril, veille de notre parution, à 12H00 au plus tard. Mais jusqu’à ce que nous mettions sous presse, le questionnaire renseigné ne nous a pas été retourné.

R.N.A.


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