Veulent-ils briser le rempart … et à quelle fin !

Publié le lundi 23 avril 2018

Nous paraphrasons volontiers le titre interpellateur de Norbert Zongo, qui est une réponse à l’actualité brûlante de la presse burkinabè. « Ne brisons pas le rempart », écrivait-il, il y a à peu près 25 ans dans L’Indépendant n°5 du 31 août 1993.
« La liberté de la presse présente des inconvénients. Mais moins que l’absence de liberté », a reconnu François Mitterrand. Bien évidemment, la presse burkinabè dans sa jouissance d’une certaine liberté traîne des imperfections comme (dans) toute œuvre humaine. Ce n’est pas pour autant qu’il faut la museler, voire la liquider purement et simplement. Ce que les professionnels des médias et autres défenseurs de la liberté de presse redoutaient avec l’adoption du nouveau régime sur la presse : l’augmentation des quantums (qui passent de 1 million, le plafond dans l’ancien code, à 5 millions, dans le nouveau) est bien là. Infliger une peine pécuniaire de plus de 17 millions à un média burkinabè, comme c’est le cas de Mutations, n’est en rien de dissuasif mais plutôt une mise à mort ! Le danger est donc permanent.
En 2015, nous avions publié une lettre d’un groupe de jeunes d’une commune rurale de la province du Sanmatenga, adressée au ministre de l’habitat et de l’urbanisme. L’objet portait sur la « situation du lotissement » dans ladite commune. Le maire avait été personnellement mis en cause. Ce dernier nous a poursuivi en justice pour diffamation. Mais ses arguments n’ont pas prospéré devant le Tribunal. L’autorité a manqué à son devoir de redevabilité et de transparence. L’Evénement a ouvert ses colonnes aux administrés pour le lui rappeler, voilà le crime de lèse-majesté. A imaginer que le tribunal nous condamnât pour infraction constituée ! C’est bien nous qui allions ramasser les pots cassés.

« Le devoir d’informer nous amène bien souvent à prendre des risques, un peu comme si on traversait un champ de mines (explosifs) à minuit. C’est sur cette base que se fonde notre sacro-saint principe de solidarité confraternelle »

Pourtant, nous n’avions fait qu’ouvrir nos colonnes à des citoyens pour jouir de leurs droits constitutionnels.
En 2016, ce sont Sidwaya et Le Quotidien qui sont attraits en justice pour fait d’injures et de diffamation. Leur tort ? Avoir publié un écrit plaintif d’un citoyen à la suite du décès de son fils (bébé) dans une clinique. Là aussi le plaignant avait été débouté. Il se trouve que la diffamation (si elle est constituée) n’est pas seulement le fait pour un journaliste de manquer à l’éthique et à la déontologie du métier. Elle peut aussi provenir du citoyen qui tente d’exercer son droit d’expression, c’est-à-dire rien qui puisse faire douter de la bonne foi du journal. Si tous ces journaux, dans les cas cités, avaient écopé de peines (d’amendes lourdes), il y a de gros risques que beaucoup d’entre eux mettent la clé sous le paillasson. Ce serait des milliers d’opinions qui se verraient priver de canaux d’expression. Il se trouve malheureusement des gens pour se réjouir quand un journal est condamné pour délit de presse. Des expressions du genre sont entendues : « c’est bien fait pour eux » « ça servira de leçons pour les autres. La presse burkinabè ne revendique pas l’impunité. L’opinion publique gagnerait à connaître les enjeux réels d’une condamnation pour diffamation par voie de presse.
Le métier de journaliste est si délicat que l’erreur est vite arrivée. Mais un journaliste ou un média digne de ce nom n’écrit pas avec la volonté délibérée de diffamer. Et, aussi professionnel que l’on puisse être, on peut glisser un jour ou l’autre. Il ne suffit donc pas de croire comme une certaine opinion que « les médias qui font leur travail avec professionnalisme n’ont rien à craindre. » Le devoir d’informer nous amène bien souvent à prendre des risques, un peu comme si on traversait un champ de mines (explosifs) à minuit.
C’est sur cette base que se fonde notre sacro-saint principe de solidarité confraternelle. C’est le lieu pour nous de manifester notre plein soutien aux confrères de Mutations qui viennent d’être condamnés à de lourdes peines. De telles sanctions tuent la démocratie dont la presse est un pilier essentiel. Avec cette condamnation, c’est la liberté qui fait des pas en arrière. Il faut espérer que les juges en appel en prennent pleinement conscience pour ne pas être cette main qui assassine les libertés au lieu de les protéger.
En rappel, pour des faits de diffamation et de dénonciation dite calomnieuse, un magnat de l’économie réclamait au tribunal que l’Evénement lui paie plus de 52 millions de fcfa (lire aussi la page 9). Si le tribunal l’avait suivi, on ne parlerait plus aujourd’hui de votre canard !

Par Basidou KINDA


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