Indemnisations à Samandéni : Bataille rangée autour de 22 milliards

Publié le lundi 23 avril 2018

Le président du « Cadre de concertation des populations affectées par le barrage de Samandéni », M. Abdouramane Sidiki Ouattara est au centre de la controverse. Il est accusé de gestion opaque et peu orthodoxe sur la somme de 22 milliards que le gouvernement a alloués dans le cadre de l’indemnisation desdites populations.

Le torchon brûle entre le président Abdouramane Ouattara et les populations affectées par le barrage de Samandéni. Autrefois adulé, il est aujourd’hui voué aux gémonies par une frange non moins importante de cette même population. Une situation qui a vite fait de dégénérer en affrontements entre adversaires et partisans du président. C’était le 29 décembre 2017. Le bilan fait état de nombreux blessés, d’importants dégâts matériels et d’une quarantaine de personnes arrêtées. Depuis lors, un calme précaire, sur fond d’injustice et de rancœur, règne mais qui ne disculpe pas le président du « cadre de concertation » des faits qui lui sont reprochés.
On se rappelle, en effet, que dans le cadre de la construction du barrage hydro-électrique de Samandéni, le gouvernement avait dépossédé les populations riveraines de leur terre. En contrepartie, elles devraient bénéficier de compensations financières pour leur réinstallation. Mais le gouvernement, à travers le «  Programme de Développement Intégré de la vallée de Samandéni » ( PDIS) n’avait pas tenu toutes ses promesses. Les populations concernées se sont alors constitué en association pour faire aboutir leurs revendications. C’est ainsi qu’est né le cadre de concertation des populations affectées par le barrage de Samandéni, avec comme président M. Abdouramane Sidiki Ouattara.
Cette association, auréolée du fort soutien de ses membres, a engrangé des victoires arrachées de haute lutte. En deux ans d’existence, elle s’est imposée comme la seule interlocutrice entre le gouvernement et les populations. Elle a réussi également à contraindre les autorités au sommet de l’Etat à procéder à l’augmentation des fonds alloués aux dédommagements qui ont été portés à la faramineuse somme de 22 milliards.

La suite laisse à désirer

Et pour en savoir davantage sur cette nébuleuse affaire des 22 milliards qui pourrissent la vie des habitants déguerpis, il nous a fallu parcourir 32 km de Bobo- Dioulasso à Bama ; puis emprunter 90 km de piste rurale pour rallier Samandéni et le site d’accueil de Sadina.
Le vendredi 23 mars 2018, le village présentait un aspect sans vie. Ce n’était qu’une illusion. Une, deux, trois et voici une vingtaine d’hommes qui ont accepté volontiers nous entretenir sur ce qu’il convient d’appeler « le drame silencieux » de Samandéni
En effet, tout a mal commencé, entre le président Ouattara et la majorité de la population, à l’annonce de l’augmentation des fonds d’indemnisation. Du moins, à en croire, deux responsables de ce « cadre de concertation ». Il s’agit du trésorier général, M. Lassina Traoré et du responsable à la communication, M. Issaka Tinta. Selon eux, le président Ouattara a subitement changé. Il se serait montré réticent aux débats contradictoires et réfractaires aux « bonnes » propositions. M. Lassina Traoré explique que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est son opposition à une des décisions du président qui voulait que « seuls les autochtones soient les seuls bénéficiaires des dédommagements ». Il trouve cette prise de position indécente, parce qu’elle exclurait des dédommagements beaucoup de ménages. « Là où le bât blesse », renchérit le responsable à la communication, M. Issaka Tinta, c’est des recensements avaient été préalablement faits et « chaque ménage était situé sur son sort. Nous n’attendions que l’argent » précise-t-il. Mais pour avoir osé prendre le contrepied des décisions du président du « cadre de concertation », ces deux responsables ont dit constater qu’ils n’étaient plus conviés aux réunions du bureau. Tout comme d’ailleurs d’autres membres qui apportaient de la contradiction aux idées du président.
Dans la foulée, confie Sébastien Ouédraogo, instituteur affecté par le barrage, le président Abdouramane Ouattara a entrepris de tout bouleverser. Il aurait délimité de façon unilatérale un nouveau périmètre pour la cuvette du barrage. Or, dans le protocole d’accord signé avec le Programme de Développement Intégré de la Vallée de Samandéni, la cuvette du barrage revêt une importance capitale. On a pu lire dans le dernier paragraphe du préambule de ce protocole ce qui suit : « l’administration s’engage à porter au bénéficiaire l’appui technique et financier selon les termes et modalités convenus, en guise de compensation pour la perte de la partie de ses infrastructures situées dans la cuvette du barrage de Samandéni ». En termes clairs, dès lors qu’on n’est pas dans la cuvette du barrage, on est de facto exclu de l’indemnisation. Et comme, il fallait s’y attendre, beaucoup de ménages ne se sont pas retrouvés dans le nouveau périmètre ainsi défini. Des ménages qui avaient été pris en compte par des recensements antérieurs à la création du « cadre de concertation » se retrouvaient sur le carreau.

De l’embrouillamini

La confusion est totale. Certains voient dans le nouveau périmètre de la cuvette du barrage défini par le président du « cadre de concertation », un nouveau recensement. D’autres refusent de l’admettre parce que disent-ils ce nouveau périmètre ne figure dans aucun document officiel et n’aurait pas fait l’objet de concertation et de consensus. Selon les témoignages recueillis aussi bien à Samandéni que sur le site d’accueil de Sadina, le périmètre de la cuvette du barrage n’a jamais été modifié. Par conséquent, les populations rencontrées sur ces deux sites concluent à de l’anarchie et du désordre en vue de tirer le marron du feu. Et le comble serait que le Programme de Développement Intégré de la vallée de Samandéni ( PDIS) a alloué les fonds en fonction de l’ancien recensement. Une information que nous n’avons pas pu vérifier car personne ne s’est rendu disponible au niveau du PDIS pour donner quelque explication que ce soit. Toutefois, de ce qu’on a glané ici et là, il ressort que le protocole d’accord de chaque ménage doit être préalablement visé par le président du « cadre de concertation des populations affectées par le barrage de Samandéni ». Passé cette étape, le montant correspondant aux préjudices subis est payé. Signalons que les ménages doivent percevoir trois types de dédommagement : indemnisation pour habitation, indemnisation pour des terres cultivables et indemnisation pour des vergers. Or, certains ménages ont été dédommagés pour le premier type et passés aux oubliettes pour les autres types. D’autres l’ont été pour le second type de dédommagement sans obtenir ni le premier ni le troisième. D’autres encore ne l’ont été pour aucun des trois types. C’est le cas des 33 ménages du village Yirwa. Les populations pointent encore un doigt accusateur sur le président Abdouramane Sidiki Ouattara qui aurait refusé de valider les protocoles d’accord de ces ménages.
En outre, le cadre de concertation est accusé d’entretenir le clair-obscur dans l’indemnisation pour les vergers.
Et au constat, la gestion du président Ouattara a divisé la population affectée par le barrage de Samandéni en deux camps qui se regardent en chiens de faïence. Il y a ceux qui désavouent sa gestion ; et il y a ceux qui l’apprécient. Malheureusement, aucun de ces derniers n’a voulu se prononcer en l’absence du président du « cadre de concertation ». Sawadogo Ismael en est un exemple qui a décliné l’offre. Qu’à cela ne tienne, le camp qui décrie sa gestion ne compte pas se laisser faire. Les sieurs Issaka Tinta, Lassina Traoré, Sébastien Ouédraogo, Paul Ouédraogo, Amidou Sawadogo et beaucoup d’autres se mobilisent afin de se faire entendre par qui de droit. Ils ont tenté en vain de rencontrer le coordonnateur du Programme de Développement Intégré de la Vallée de Samandéni, pour lui faire part de leurs inquiétudes. Ce qui évidemment semble être une mission périlleuse parce qu’il y a une des clauses préalables qui fait du « cadre de concertation » la seule structure habilitée à parler au nom des populations affectées par le barrage. Ils en étaient là quand un heurt est intervenu entre les deux camps le 29 décembre 2017. Le bilan rappelons-le est constitué de nombreux blessés, d’importants dégâts matériels et de 40 personnes arrêtées « rien que dans leur camp » déplorent les adversaires du président Ouattara. Vrai ou faux ! Question
Suite à cet affrontement, ils ont décidé de rencontrer les plus hautes autorités du pays. Ainsi, ils ont rencontré sa majesté le Larle Naba Tigré. Ce dernier, après les avoir écoutés attentivement a facilité leur rencontre avec deux membres du gouvernement. Il s’agit des ministres de l’administration territoriale et de la décentralisation M. Siméon Sawadogo et de son collègue de la culture M. Sawadogo Issouf. C’était peu avant le remaniement ministériel. Au cours de l’audience, les ministres ont promis analyser de fond en comble la situation et d’y apporter une solution idoine. La délégation, une fois de retour, a jugé utile de rencontrer le gouverneur des Hauts bassins pour lui faire le point. C’était le 8 décembre au gouvernorat de Bobo- Dioulasso. Ce dernier aurait manifesté un intérêt au débat et aurait promis faire de son mieux pour la résolution de la crise. Mais depuis, les populations attendent et ne voient rien venir. Elles ne vivent pas sur le site d’accueil de Sadina. Et pour cause, il n’a pas été aménagé. Il se présente comme une vaste étendue de terre désertique. Au moment où les derniers rayons de soleil dardaient sur le village, nos interlocuteurs ont repris la route des collines où se trouvent leurs cases d’infortune. Mais le hic dans cette affaire est que le président du « cadre de concertation » est resté introuvable. Joint sur son téléphone à maintes reprises et pendant trois jours successivement il n’a pas daigné décrocher et n’a pas non plus rappelé.
Un haut cadre du Programme de Développement Intégré de la vallée de Samandéni pense que l’enjeu est de taille car c’est une affaire de gros sous.

Par Raphael N. ASPAVATI (aspavanou@gmail.com)


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