Procès du Putsch : Le grand déballage !

Publié le jeudi 29 mars 2018

Nous y voilà enfin !

Plus que quelques heures pour l’ouverture du procès des putschistes de septembre 2015. 84 prévenus sont attendus à la barre ce mardi 27 février. Ils sont accusés d’avoir participé à des niveaux divers à la tentative de déstabilisation du pays. Parmi eux, deux hauts gradés, le général des forces armées Gilbert Diendéré et le général de brigade de gendarmerie Djibril Ypènè Bassolé et quatre colonels. 18 civils sont également cités à comparaître dont des célébrités comme Maitre Herman Yaméogo, Léonce Koné, Kaboré Emile Réné, Me Mamadou Traoré, des journalistes aussi (deux), Adama Ouédraogo dit Damiss et Ouédraogo Lassina, etc.
Le 16 septembre 2015, des hommes en armes font irruption aux environs de 14 heures dans la salle du Conseil à Kosyam, prennent en otage le président de la Transition et l’ensemble de ses ministres. C’est le début d’un long suspens. Dans la soirée, un homme en uniforme, le lieutenant-colonel Mamadou Bamba apparait enfin à la télévision nationale et annonce la prise du pouvoir par un Conseil National pour la Démocratie, prononce dans la foulée la dissolution des institutions de la Transition. La résistance au putsch va aussitôt s’organiser, d’abord à Ouagadougou et ensuite dans l’ensemble du pays. Le Régiment de Sécurité Présidentielle principal instigateur du putsch tente d’endiguer la contestation. Les violences qui s’en suivent occasionnent 13 à 14 morts selon les sources, de nombreux blessés par balle et aussi des dégâts matériels. Malgré cela la mobilisation des populations va s’amplifier, acculant les putschistes à la négociation. Des émissaires de l’ONU et de la communauté ouest-africaine débarquent à Ouagadougou et sous la houlette des présidents Yayi Boni et Macky Sall négocient et obtiennent une feuille de route pour une sortie de crise. Leurs propositions sont cependant rejetées par les manifestants qui les jugent insuffisantes. Ceux-ci accentuent la pression sur les militaires putschistes. L’entrée en scène de garnisons loyalistes fait basculer définitivement le rapport de force militaire en faveur des manifestants. Un appel à la reddition est lancé par l’Etat-major général, assorti d’ultimatum. Le général Diendéré sera mis aux arrêts à la Nonciature apostolique où il s’était réfugié. D’autres arrestations vont suivre dont celle de Djibril Ypènè Bassolé. Les deux généraux sont placés sous mandat de dépôt le 6 Octobre 2015.
Il aura donc fallu un peu plus de deux ans pour instruire le dossier des putschistes. Pendant ces deux ans, l’affaire a fait des gorges chaudes, en particulier autour de la personne du général Djibril Bassolé où des manifestations en faveur de sa libération ont lieu dans diverses localités du Burkina (Sanguié, Kossi, Haut-Bassins). Le groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire invité par le lobby pro Bassolé qualifie la détention de Djibril Bassolé d’arbitraire, exige sa libération et des dédommagements. Du côté de la justice burkinabè c’est la sourde oreille !
L’occasion est aujourd’hui venue de dévoiler au grand public le contenu du dossier judiciaire. On en saura peut-être davantage sur les écoutes téléphoniques, le corpus juridique qui les encadre et les postures des camps en présence, d’autant que le général Bassolé qui a un profil de juriste s’est entouré d’une armada d’avocats des barreaux de Paris, de Dakar, de Lomé et bien sûr du Burkina.
Du côté du général Diendéré, la configuration est tout autre. Si l’homme reconnaît avoir été le chef des putschistes, il affirme cependant n’avoir rejoint ces derniers que sur leur insistance et après que le coup ait été consommé. Mais la version du général est mise à mal par l’enquête judiciaire. L’autre intérêt du procès, c’est le rôle exact joué par la hiérarchie militaire dans le coup. On sait que le général Diendéré a demandé l’inculpation du commandement militaire qu’il affirme avoir été d’intelligence avec lui. Il va jusqu’à laisser croire que Monseigneur Paul Ouédraogo, prélat de Bobo-Dioulasso et l’ancien président Jean baptiste Ouédraogo ont validé sa forfaiture. Jusqu’où ira le tribunal dans la recherche de la vérité ? En particulier, quel a été le rôle joué par les civils, leur degré d’implication dans la préparation et le déroulement du putsch, autant de questions dont l’instruction détient certes les premiers éléments de réponse mais qui pourraient entrainer d’autres révélations dans la dynamique des confrontations. Enfin c’est un procès dont on souhaite qu’il soit à la hauteur des attentes, exemplaire par sa conduite, par ses résultats en termes d’investigations et par ses conclusions. Comme l’ont souligné des responsables du MBDHP dans une récente conférence de presse, on ne doit pas oublier que la raison d’être d’un procès c’est avant tout de rendre justice aux victimes. Or l’opinion publique a trop souvent tendance à se focaliser sur ceux qui écument les médias parce qu’ils en ont les moyens. Il y a cependant des motifs d’espérer que les juges burkinabè feront leur travail en leur âme et conscience !

Gilbert Diendéré et Djibril Bassolé : Deux têtes à prix d’or

107 personnes étaient initialement inculpées pour diverses infractions. Finalement, 84 sont appelées à la barre de la juridiction de jugement du tribunal militaire ce 27 février 2018. Concernant les généraux Gilbert Diendéré et Djibril Bassolé, des indices montrent que la bataille sera rude entre l’accusation et la défense.

Gilbert Diendéré, Djibril Bassolé. Ce sont sans doute les poids lourds de ce procès historique. Ils sont en effet vus comme les cerveaux du putsch du 16 septembre 2015. Parmi la kyrielle de charges qui pèsent contre eux, une est particulièrement lourde. Au-delà des fonctions et carrières des accusés, leurs libertés d’aller et de venir en dépendent pour tout le reste de leur vie : c’est l’infraction de la trahison.
Dans le cas d’espèce, c’est l’alinéa 2 de l’article 88 du code pénal burkinabè qui est visé. Il précise qu’est coupable de trahison toute personne qui « entretient des intelligences avec une puissance étrangère en vue de l’amener à entreprendre des hostilités contre le Burkina Faso ou lui en fournit les moyens soit en facilitant la pénétration de forces étrangères sur le territoire burkinabè, soit en ébranlant la fidélité́ des armées, soit de toute autre manière ».

Le risque de la prison à vie et de la dégradation

S’ils sont reconnus coupables de cette infraction, ils risquent un emprisonnement à vie, comme le prévoit l’article 88 suscité. Et ce n’est pas tout. Des sanctions disciplinaires pouvant aller jusqu’à la radiation des effectifs des forces armées nationales pourraient être prises contre eux. Si on en arrive à ce cas de figure, ils perdent systématiquement leurs grades de généraux et ne seront plus dignes de porter l’uniforme de l’armée nationale. En plus de la prison à vie qui est une sanction très lourde, il y a donc la dégradation qui est une humiliation dont on se remet difficilement. Surtout quand on est officier supérieur de l’armée. Pour le moment, on en n’est pas là. L’accusation devra réussir avant tout à convaincre les juges de la culpabilité de Gilbert Diendéré et de Djibril Bassolé. Cet exercice va sans doute se révéler rude, d’autant plus que les prévenus ont affiché depuis le début de l’instruction du dossier leur ferme détermination à se défendre.

L’ordinateur et les documents qui parlent contre Diendéré

La première étape qui est en réalité l’ultime pour le parquet sera de démontrer que Gilbert Diendéré a effectivement préparé et ordonné le putsch du 16 septembre. Déjà dans son starting block, il y a une pièce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le général. Il s’agit des documents relatifs à la création d’un Conseil patriotique national pour la démocratie (CPND) et du Conseil national pour la démocratie (CND). Ces documents seraient conçus le 14 septembre 2015. Soit 2 jours avant le coup d’Etat. Il ressort du procès-verbal (PV) d’enquête que Gilbert Diendéré reconnaît être le concepteur desdits documents. Le PV précise toutefois que selon l’accusé, il s’agit de documents corrigés, le CPND ayant été mué en CND.

Gilbert Diendéré assume mais nie être le commanditaire

Depuis l’instruction du dossier, le fidèle ami de Blaise Compaoré et le vrai patron de l’ex-Régiment de sécurité présidentielle (RSP) nie catégoriquement être le cerveau du coup d’Etat. Selon lui, c’était un noyau dur de sous-officiers de l’ex- RSP qui était à la manœuvre. Il cite même nommément des éléments de ce noyau dur : l’adjudant Jean Florent Nion et le Sergent-chef Roger Koussoubé. Pour lui, c’est mis devant le fait accompli qu’il s’est vu obligé de prendre les choses en main. Dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Jeune Afrique en octobre 2015, il explique que c’est face au refus des officiers des autres corps de l’armée d’endosser la responsabilité qu’il a fini par prendre la tête du mouvement « dans un esprit d’apaisement pour essayer d’aboutir à une solution consensuelle ». Cette version, il la maintient toujours. Sauf que du côté du parquet, c’est un son de cloche différent. La chambre de contrôle a débouté ses avocats qui reprochent au juge d’instruction d’avoir fait expertiser l’ordinateur sans, au préalable, le présenter à l’inculpé et demandent en conséquence l’annulation des résultats de cette expertise. Selon la défense, non seulement le juge instructeur a violé les articles 96 et 163 du code de procédure pénale mais aussi, « ce défaut de présentation laisse subsister un doute quant à la propriété de l’inculpé sur l’objet expertisé et son contenu ».
L’alinéa 2 de l’article 96 dit ceci : « Tous objets et documents saisis sont immédiatement inventoriés et placés sous scellés. Ces scellés ne peuvent être ouverts et les documents dépouillés qu’en présence de l’inculpé assisté de son conseil, ou eux dûment appelés ». L’article 163 précise : « Conformément à l’article 96, alinéa 3, le juge d’instruction ou le magistrat désigné par la juridiction représente à l’inculpé, avant de les faire parvenir aux experts, les scellés qui n’auraient pas été ouverts et inventoriés. Il énumère ces scellés dans le procès-verbal spécialement dressé à l’effet de constater cette remise. Les experts doivent faire mention dans leur rapport de toute ouverture ou réouverture des scellés, dont ils dressent inventaire ».
A son audience à huis clos du 29 décembre 2017, la chambre de contrôle du tribunal militaire a jugé que la violation des dispositions de l’article 163 du code de procédure pénale n’entraine pas de plein droit l’annulation des résultats de l’expertise. Cette position pourra-t-elle prospérer lors du procès ?

Quid du soutien de la haute hiérarchie militaire

Le second point qui va opposer farouchement la défense et le parquet sur le rôle de Gilbert Diendéré est le soutien de la haute hiérarchie militaire, l’incitation de Monseigneur Paul Ouédraogo et de l’ancien président Jean Baptiste Ouédraogo à assumer le coup d’Etat. C’est sur ce fondement que le prévenu et ses avocats ont demandé l’inculpation de l’ancien chef d’Etat major général des armées, le général Pingrénooma Zagré, l’ancien chef d’Etat major de le gendarmerie nationale, Tanduamba Coulibaly, Raboyinga Kaboré, Honoré Nombré, Alain Bonkian, Noufou Berehoudougou, Alassane Moné, Omarou Saoudou, Yelemou et Naba Théodore Palé, de même que Monseigneur Paul Ouédraogo et Jean Baptiste Ouédraogo. Là aussi, ils n’ont pas obtenu gain de cause devant la chambre de contrôle. C’est fort probable que pendant le procès, ils renouvèlent leur requête devant les juges, bien qu’ils aient finalement cité ces personnalités parmi la kyrielle de leurs témoins.

Les écoutes téléphoniques : bientôt la fin du mystère ?

Défense et accusation s’affrontent quant à leur origine, leur légalité et leur intégrité.

L’origine

Courant novembre 2015, une bande audio de 16 mn qui serait une conversation téléphonique entre Djibril Bassolé et Guillaume Soro est publiée sur les réseaux sociaux par le journaliste ivoirien Théophile Kouamouo. Ce serait cette bande qui a été récupéré et transmise aux enquêteurs. Argument que la chambre de contrôle du tribunal militaire réfute. Les officiers de police judiciaire se sont procuré la bande auprès de la Coordination du renseignement intérieur (CRI) qui a mis le général sur écoute. La CRI refuse toutefois de donner les circonstances et les moyens utilisés pour l’obtenir. Au nom de la sûreté de l’Etat. Qu’à cela ne tienne. Les Avocats de Bassolé estiment que les écoutes réalisées par les services de renseignement nationaux sont d’origine administrative et ne peuvent donc pas être judiciarisées.

La légalité

Les avocats de Djibril Bassolé dénoncent une violation de la vie privée de leur client. Un principe consacré par la Déclaration universelle des droits de l’Homme en son article 12, le Pacte international relatif aux droits civils et politiques en son article 14, la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples et la loi n°61-2008/AN du 27 novembre 2008 portant réglementation générale des réseaux et services de communications électroniques au Burkina Faso, en ses articles 35, 36, 39 et 41. Là également, la chambre de contrôle n’a pas manqué d’éléments de réplique. Voici ce qui ressort de son audience du 29 décembre 2017 : « Les alinéas 1 et 2 de l’article 69 du décret n°2013-654/PRES/PM/ MATS du 30 juillet 2013 portant organisation du ministère de l’Administration territoriale et de la sécurité donnent compétences au CRI, pour identifier et prévenir les menaces dirigées contre la sûreté de l’Etat et pour exploiter les renseignements émanant des organes de collecte et de traitement de l’information de la gendarmerie nationale, de la police nationale et de toute autre source ». Pour cela, la loi 061 suscitée « dispense les opérateurs des réseaux et services ouverts au public ainsi que leur personnel du respect du secret du respect des correspondances pour des raisons liées à la sûreté de l’Etat », a-t-elle souligné. Elle précise qu’en la matière, la CRI n’avait pas besoin d’une autorisation judiciaire pour agir. Du reste, relève-t-elle, « la sûreté de l’Etat prime sur le respect de la vie privée » d’autant plus qu’il n’y a pas eu « d’intrusion arbitraire attentatoire » à la vie privée de Djibril Bassolé.

L’intégrité

On se rappelle que sur demande de Djibril Bassolé et de ses avocats, la bande de 16 mn qui a circulé sur internet a été expertisée par Norbert Pheulpin, un expert acoustique spécialisé dans la reconnaissance vocale et le nettoyage d’images vidéo près la Cour d’Appel de Paris (Cf. L’Evénement du 10 mars 2016). Analysant le flux de la conversation et ses paramètres spectrographiques, celui-ci relève plusieurs anomalies.
Primo, l’ensemble de la conversation ne s’est pas déroulé dans le même espace parce que le fond sonore varie anormalement. Secundo, il y a une juxtaposition de plusieurs fréquences de formes non identiques. L’expert en conclu à partir de là que l’enregistrement est constitué à partir d’une source téléphonique et une autre provenant d’un dictaphone. Tertio, il estime que la bande a été montée. D’abord parce que l’arrêt de la parole n’est pas suivi d’une respiration ou d’un tic comme cela devait l’être quand on parle. Ensuite parce qu’il y a une interruption artificielle par une sonnerie d’un téléphone au moment de la conversation. Enfin parce qu’il y a baisse du spectre de la voix dans l’articulation phonétique, ce qui veut dire qu’il y a eu deux éléments coupés et collés pour obtenir le son souhaité.
Les avocats de Djibril Bassolé ont demandé au juge de verser ces résultats au dossier mais celui-ci a refusé. La raison est que selon l’article 156 du code de procédure pénale c’est le juge qui ordonne d’office ou sur demande des parties ou du parquet l’expertise. Il n’appartient pas à l’inculpé de la commander de sa propre initiative et de l’imposer au juge.
Ayant échoué à faire annuler des pièces capitales du dossier par la chambre de contrôle, la barre de la juridiction de jugement s’offre désormais aux deux généraux pour convaincre les juges qu’ils ne sont pas les cerveaux du putsch ou à défaut de faire valoir des circonstances atténuantes. La tâche sera sans doute difficile, étant donné que le parquet dispose d’assez de pièces compromettantes. Les avocats de la défense en sont bien conscients. C’est aussi l’occasion ou jamais d’un test grandeur pour la justice militaire. Elle qui, non seulement a en en charge ce dossier fortement politisé mais aussi taxée à tort ou à raison d’être aux ordres de l’exécutif.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

Procès Putsch de 2015 : Une procédure judiciaire en forme de parcours du combattant !

L’instruction du coup d’Etat du 16 septembre 2015 a été émaillée d’achoppements. Flash-back sur quelques péripéties qui ont jalonné l’évolution du dossier dans son volet judiciaire.

Finalement, c’est ce 27 février que le procès tant attendu du coup d’Etat débutera. D’aucuns ne cessent de le qualifier de « coup d’Etat le plus bête du monde » tant il était compris avant même d’être engagé. L’évolution de l’instruction du dossier en a montré les tentacules et de probables ramifications tant à l’interne qu’à l’extérieur du Burkina.

Une cacophonie judiciaire sur la supposée implication de Guillaume Soro

Au mois de novembre 2015, environ deux mois après le coup d’Etat, des écoutes téléphoniques d’une quinzaine de minutes mettant en scène Guillaume Soro, actuel président de l’Assemblée nationale ivoirienne, et le général Djibril Bassolé inondent les réseaux sociaux. Les Burkinabè apprendront que des « forces étrangères » -pour reprendre les termes d’une charge contre un accusé- semblaient avoir leurs mains dans le coup d’Etat. Le doute commence à évoluer vers une certitude quand en mi-janvier 2016, le procureur de la justice militaire, le lieutenant-colonel Norbert Koudougou prend une décision audacieuse. Il émet, en effet, sur la base de ces écoutes téléphoniques un mandat d’arrêt international contre le président de l’assemblée nationale ivoirienne. C’est une véritable bombe qui vient d’être lâchée. Dans les deux pays, l’opinion se passionne. Les supputations vont dans tous les sens. Un son de cloche hante le dossier jusqu’à présent. C’est la question de « l’authenticité » de ce supposé enregistrement téléphonique entre Guillaume Soro et Djibril Bassolé. En décembre 2016, le procureur Norbert Koudougou, annonce que les enregistrements sont versés au dossier et ajoute qu’ « un expert » se chargerait de l’authentification. Le premier ministre de l’époque, le lieutenant-colonel Yacouba Zida entre en scène en déclarant tout de go sur les ondes de la radio Savane FM que ces enregistrements sont « authentiques ». Un malaise s’installe dans les milieux politiques notamment au sein de l’exécutif du nouveau régime au pouvoir au Burkina.
Le nouveau chef de l’Etat, Roch Marc Christian Kaboré fait des déclarations qui piquent au vif les acteurs du monde judiciaire. C’est d’ailleurs dans ce contexte que l’expression « mouta mouta » sortie de la bouche du chef de l’Etat est née. Des craintes s’expriment quant à la main mise de l’exécutif sur le dossier. En effet, le 27 avril 2016, la Cour de Cassation de Ouagadougou annule tous les mandats d’arrêt internationaux y compris celui lancé contre le président de l’Assemblée nationale de la Côte d’Ivoire. On croit à un poisson d’avril mais nenni ! La justice lève effectivement le mandat d’arrêt contre Guillaume Soro pour vices de « forme ». « Ces annulations ont été faites pour vice de forme parce qu’il aurait fallu demander les réquisitions du commissaire du gouvernement (procureur), du tribunal militaire avant d’émettre les mandats. Cette formalité n’ayant pas été accomplie, la Cour a donc décidé d’annuler tous les mandats internationaux », déclare le procureur général près la Cour de cassation, Armand Ouédraogo. Le commissaire du gouvernement Norbert Koudougou contre-attaque en introduisant une requête afin que le mandat soit relancé après correction. « Nous avions introduit la requête pour corriger un vice de procédure, cela étant fait, on ne voit pas d’empêchement particulier à ce que ces mandats puissent être repris », avait-il déclaré. Quelques temps après, le Commissaire du gouvernement à l’origine des mandats est relevé et remplacé. La suspicion sur la récupération ou l’ingérence de l’exécutif devient une certitude pour nombre de Burkinabè. Surtout que le président Kaboré cumulait en ce moment le porte-feuille de la défense dont relève le procureur. L’argument brandi par le pouvoir politique est que, « un pays n’expulse pas son national ». Sur la base de ce « postulat juridique », le Burkina demande à la Côte d’Ivoire de juger Guillaume Soro, le présumé coupable.
Cette décision d’annulation du mandat a une conséquence immédiate : la baisse de la tension entre les autorités des deux pays. Un tête-à-tête a même lieu le mardi 11 juillet entre Salif Diallo et Guillaume Soro à Luxembourg lors de la 43e session des parlementaires francophones.

Le cas Djibril Bassolé

L’évolution du dossier judiciaire de l’ancien chef de la diplomatie burkinabè Djibril Bassolé est riche en rebondissements. Depuis son incarcération intervenue le 29 septembre 2015, Djibril Bassolé n’a eu de cesse d’introduire des demandes en liberté provisoire pour cause de maladie, l’intéressé souhaitant se soigner à l’étranger. La justice militaire a toujours refusé d’accéder à sa requête, craignant qu’il prenne la poudre d’escampette. Ce dossier a connu plusieurs péripéties dans son évolution. D’abord c’est le Groupe de travail onusien contre la détention arbitraire qui hausse le ton. L’arrestation suivie de la détention de Djibril Bassolé est qualifiée d’ « arbitraire ». Le Groupe enjoint par conséquent l’Etat burkinabè de libérer immédiatement l’ancien diplomate. L’organisme onusien précise que le cas de Djibril Bassolé ne devait pas être traité par la justice militaire, mais plutôt par une juridiction civile. Car « au moment de son arrestation, l’ancien ministre avait un statut civil ». Pour le Groupe, en soumettant donc son cas à la justice militaire, cela « viole son droit à un procès équitable de façon irrévocable ».
Ensuite, la justice militaire a évincé de la procédure les avocats de nationalité étrangère qui s’étaient constitués pour la défense de Djibril Bassolé. Les avocats nationaux ont répliqué en attaquant cette décision devant la Cour de justice de la CEDEAO et devant la Cour de Cassation. C’est cette dernière qui a admis la constitution des avocats étrangers. Le 11 octobre 2017 la liberté provisoire est finalement accordée à Djibril Bassolé. Un bras de fer rude s’engage à l’interne dudit tribunal. Une partie des acteurs judiciaires est opposée à la mesure. Dans la foulée, après d’intenses tractations, en lieu et place d’une liberté provisoire, c’est une assignation en résidence surveillée qui lui est accordée. Indignation chez les avocats du prévenu ainsi qu’à la NAFA, le parti qu’il a créé. Pour eux, l’assignation à résidence surveillée n’est pas reconnue dans l’ordre juridique burkinabè.

Les charges contre Djibril Bassolé majorées

Pour mémoire, le juge d’instruction avait décidé le 24 juillet 2017 d’abandonner une partie des charges contre Djibrill Bassolé, à savoir attentat contre la sûreté de l’Etat, association de malfaiteurs, fourniture de moyens financiers, meurtre, dégradation volontaire de biens, coups et blessures volontaires. Et il ne restait qu’une seule charge. La trahison. Mais l’audience de mise en accusation des inculpés intervenue le 29 décembre 2017 retiendra contre Djibril Bassolé les charges suivantes : Complicité d’attentat à la sûreté de l’Etat, complicité de meurtre, complicité de coups et blessures volontaires. Djibril Bassolé devra donc patienter dans sa villa où il est en résidence surveillée jusqu’au jour de son jugement devant la juridiction de jugement.

La justice militaire recule devant les manifestations

La décision de mise en résidence surveillée du tribunal militaire a provoqué une certaine ébullition au niveau de certains mouvements sociaux qui ont appelé à la mobilisation devant le tribunal militaire. Au même moment, la justice militaire examinait une demande en liberté provisoire du général Diendéré. Celle-ci lui a été refusée. Faut-il y voir un lien de cause à effet ?
Il est à noter que dans la phase de la procédure d’instruction, la chambre de contrôle a procédé à la requalification de certaines infractions. Ensuite, ce fut au tour du code de justice militaire d’être amendé afin de le rendre conforme « à la Constitution et aux engagements internationaux du Burkina ». Des péripéties qui peuvent expliquer une certaine lenteur dans le bouclage et le jugement du dossier.

Par Hamidou TRAORE

Si Diendéré parle, beaucoup de gens vont fuir ce pays

Voici ce que feu Valère Somé disait du Général Diendéré le 1er octobre 2015, sur Radio Liberté, quelques jours après son arrestation (le 30 septembre 2015) suite à l’échec de son coup d’Etat : « Faisons tout pour que Dienderé soit en sécurité parce que c’est l’histoire du Burkina qu’on va préserver à travers l’individu. Dienderé ne doit pas mourir, il doit parler. S’il disparaît, ce sera un pan entier de notre histoire qui va être enterré. Même Blaise ne peut pas répondre à la place de Dienderé. C’est le détenteur de l’histoire de notre pays. Si Dienderé parle, je pense que beaucoup de gens vont fuir ce pays. Que ce soit ceux qui sont dans le gouvernement de la transition ou ceux qui sont dans les partis politiques, beaucoup de gens vont fuir… La dissolution du RSP, l’arrestation de Gilbert Dienderé sont des faits majeurs de l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014. C’est le couronnement de la lutte de notre peuple. Cette victoire doit être bien gérée au-delà des passions, au-delà de la haine. On vient d’avoir la clef de voûte qui va éclaircir notre histoire. Si Gilbert Dienderé disparait aujourd’hui, c’est un pan de notre histoire qui va disparaître. Nous avons besoin de savoir depuis 1983 jusqu’à aujourd’hui... La vie de Gilbert Dienderé n’est rien par rapport à ce que nous allons apprendre. C’est plus qu’un trésor pour nous aujourd’hui. Le régime de Blaise sera terminé quand on aura entendu Gilbert. Sinon nous sommes encore dans le régime de Blaise. Tant que Gilbert ne s’est pas expliqué…, il n’est pas le seul coupable. Ce sont des hommes politiques ou des militaires qui en veulent à Gilbert Dienderé. Hommes politiques comme militaires. Le régime de Blaise. C’est l’occasion de tout savoir. Même son coup infantile raté, on va connaître les tenants et les aboutissants. Ce qu’il détient est trop important pour le pays. Gilbert gêne beaucoup de gens. Il est au cœur du système. Si Gilbert parle, il y a beaucoup de cadres qui vont tomber dans les partis politiques, dans l’armée. » (Interview de Valère Somé sur Radio Liberté le 1er octobre 2015, in « Le général Gibert Diendéré parle », Atiana Serge Oulon, 2017, éditions Presses de l’Université de Ouagadougou-PUO, p. 4)

Sur la nébuleuse Diendéré

« Au cœur du système depuis une quarantaine d’années, Gilbert Dienderé, 55 ans, a aidé Blaise en 1987 à prendre le pouvoir et bien avant ce dernier, Thomas Sankara en 1983. C’est l’un des hommes les plus renseignés du pays, sinon de toute la sous-région, d’autant craint qu’il est du genre peu loquace. C’est donc ce « sécurocrate » qui, après avoir longuement et loyalement servi son mentor Blaise qu’il a d’ailleurs accompagné dans son exil ivoirien, est revenu, croyait-t-on, pour se mettre au service de son peuple. Il forçait quelque peu l’admiration d’autant plus qu’il restait stoïque dans sa bulle de mystère. Très au fait des secrets d’Etat et de la République, doté d’un impressionnant carnet d’adresses, il était au cœur d’un réseau d’informateurs dont les ramifications s’étendaient à la nébuleuse djihadiste qui écume le Sahel… » (http://wakatinfo.over-blog.com/2016/01/gilbert-diendere-notre-homme-de-l-annee.html, in Atiana Serge Oulon, p.5)
Le Général Emmanuel Beth, ancien ambassadeur de France au Burkina (aîné et condisciple de Diendéré à l’académie militaire de Saint-Cyr en France) dit de lui : c’est un homme « secret, réservé, discret, dans l’ombre plutôt que la lumière, professionnel, fidèle, loyal à ses hommes et à ses engagements, bon connaisseur de la scène burkinabè et de l’environnement régional » (A. S. Oulon, p.9). Et prophétiquement, le Sergent Babou Naon du RSP, accusé dans le dossier du coup d’Etat avorté de 2003, invité à parler pour la dernière fois avant que le tribunal ne se retire pour rendre son verdict lors des plaidoiries du procès le 19 avril 2004, laisse tomber : « Dienderé fait de tout temps des montages mais, un jour, le dernier montage sera contre lui. Il a fait endurer trop de choses aux gens au Conseil. » (p. 6)

Un Général stoïque dans ses bottes et qui assume

Après l’échec de son coup d’Etat, Diendéré exprime ses regrets mais assume ses responsabilités : « Je déplore dans un premier temps, les différentes victimes, ça c’est le plus grand regret. Il y a eu des dégâts matériels. Personnellement, je n’ai pas peur d’affronter la justice. Je prends toutes mes responsabilités, j’assume pleinement ma responsabilité, je répondrai aux questions qu’on me posera je ne vais pas nier qu’il y a eu des morts, Il faut aller vers la recherche de la paix et de la stabilité et je pense que nous allons y arriver. Le putsch, c’est du temps perdu, je le reconnais, des moyens perdus, je le reconnais, ce sont des vies humaines de perdues, je le reconnais ». Et sur les antennes de Radio Liberté, ce même 30 septembre 2015, il soutient : « je ne vais pas quitter le pays. J’assume et je me mettrai à la disposition du pays ».
Poursuivi dans quatre dossiers, deux au Tribunal de Grande Instance et deux à la Cour militaire, le Général ne semble pas s’en émouvoir pour autant : « je suis inculpé dans plusieurs dossiers aujourd’hui mais je ne suis pas inquiet. Cela me permettra de m’expliquer car ma situation de militaire et ma position sous Blaise Compaoré ne me permettaient pas de le faire, ce qui faisait que j’étais accusé à tort par ceux-là qui voulaient voir en moi « l’exécuteur des basses besognes ». Les procès à venir constitueront un motif de soulagement, car je pourrai enfin déposer le lourd fardeau qui est sur ma tête. » (A. S. Oulon, p. 8).
En août 2000, au procès David Ouédraogo, du nom du chauffeur du frère cadet du président François Compaoré, le chef d’état-major particulier de la présidence du Faso confessa : « je n’ai pas honte de dire que je me sens aujourd’hui diminué… je demande pardon ». Le journal Le Pays dans un éditorial écrivait relevait : « Le Général Gilbert Dienderé a de tous les tenants du pouvoir fait son mea culpa…c’est tout à son honneur même s’il a fallu attendre plus de deux ans après le drame pour le faire et de surcroît devant un tribunal. En tout état de cause, il sort la tête relativement haute de ce procès et de la longue période de plomb dans laquelle a sévi toute la garde présidentielle ». (A. Serge Oulon p.53 ; citant Le Pays du lundi 28 aout 2000 : Réconciliation nationale : après Dienderé, à qui le tour ?).
Quand dans le courant du 1er semestre 2017, le Caporal Madi Ouédraogo (ex RSP, accusé d’avoir fomenté des plans d’attaques de la MACA afin de libérer les Généraux Diendéré et Bassolé) et le Sergent Aly Sanou (accusé d’avoir attaqué la poudrière de Yimdi) citent, au cours de leur procès, les noms de ces deux Généraux plus celui de Pingrenoma Zagré, alors chef d’Etat-Major Général des Armées au moment des faits, et que le président du tribunal a refusé de les faire comparaitre à titre de témoins, de son cachot, Diendéré dénonce : « La réconciliation ne pourra pas être obtenue avec la forme actuelle de la justice qui n’est pas vraiment indépendante comme on le clame et qui n’est pas équitable. Du coup, on n’aura pas la vérité et les jugements rendus seront injustes et resteront en travers de la gorge de ceux qui sont condamnés éventuellement. Le jugement des deux dossiers au tribunal militaire de Ouagadougou, caporal Madi Ouédraogo et sergent Aly Sanou et le parti pris dans le traitement du dossier du putsch du 16 septembre 2015 nous montrent à souhait que la vérité n’est pas la chose le plus recherchée. Par conséquent la justice ne pourrait que se faire de façon partiale et la réconciliation ne pourrait pas se faire en respectant la formule vérité, justice et réconciliation » (p..53)

En dehors du putsch manqué, le général rejette toutes les accusations portées contre lui dans tous les autres dossiers

« J’ai été quelquefois cité comme témoin parce que des éléments du CNEC ou du RSP avaient été soupçonnés, cas de David Ouédraogo, Norbert Zongo mais, en aucun cas, je n’ai été mêlé à ces affaires. En tant que chef de corps du CNEC ou chef de l’état-major particulier de la présidence du Faso, je n’ai jamais reçu et ou donné des ordres pour faire du mal à quelqu’un pour des raisons politiques ou autres. Au contraire, j’étais un de ceux-là qui travaillait discrètement pour rapprocher certains « opposants » de Blaise Compaoré, parfois même contre la volonté de certains qui étaient plus proches politiquement du président Compaoré. En plus, « ces opposants » préféraient passer par moi pour atteindre le chef de l’Etat car ils trouvaient que j’étais plus sincère et que je n’avais aucun calcul politique, donc je transmettrais fidèlement leurs propos. » (p. 40)
Et le Général de nier toute implication dans l’assassinat du Capitaine Thomas Sankara : « Je ne suis pas responsable de la mort de Thomas Sankara. Un journaliste a mal interprété et mal retranscrit mes propos qu’il avait entendus lors d’un entretien. Il a en effet fait penser dans un livre qu’il a écrit plus tard que j’étais le responsable du commando qui a tiré sur Thomas Sankara et ses compagnons. C’est sur cette base d’ailleurs que j’ai été inculpé et mis en dépôt à la MACA. Cependant, on peut se référer à l’écrit de Valère Somé qui a affirmé avoir discuté avec Alouna Traoré, le rescapé du 15 octobre 1987. Celui-ci a avoué que je n’étais pas dans le commando dont il a cité les membres parce qu’il les connaissait et qu’il les a formellement reconnus », p.36.

A. L. S


Commenter l'article (0)