La Rage : Rupture infernale du vaccin antirabique

Publié le jeudi 29 mars 2018

Les services de santé et les pharmacies, à Ouagadougou particulièrement, ont enregistré une rupture de stock du Vaccin antirabique (VAR) au cours de l’année 2017. Comme conséquences, des populations laissées à elles-mêmes dans la panique et dans l’incertitude. Certains ont dû aller chercher le vaccin à l’extérieur pour éviter une éventuelle déclaration de la maladie.

Le 17 janvier 2017 à 13h, nous avions rendez-vous à Ouaga 2000. M. K est celui que nous attendons. Il a été mordu par un chien début décembre 2017. Il nous raconte ainsi sa mésaventure. Les faits ! Le vendredi 1er décembre M. K s’est rendu au quartier Zone 1 de la ville de Ouagadougou pour rentre visite à sa grande-sœur. Il est mordu par la chienne de la cour aux environs de 21h. Sachant que dans cette situation, il est conseillé de faire une injection du vaccin antirabique dans les 72h qui suivent la morsure, il se rend immédiatement dans les CSPS environnants pour les premiers soins. A chacun de ces centres de santé où il arrive, il n’y a pas de produit pour faire les injections. Les agents qu’il trouve sur place, tout en évoquant les conséquences fâcheuses de cette morsure, lui conseillent de rentrer à la maison, de laver la plaie avec du savon Citex et de « garder » espoir. Ces paroles selon M.K, au lieu de le réconforter, n’ont fait qu’augmenter sa crainte d’une éventuelle déclaration de la maladie, la rage. Le lendemain 2 décembre, la victime se rend à la direction des services de santé à Sigh-Noghin, mais il ne trouvera personne, le service étant fermé le samedi. S’imaginant qu’il doit patienter jusqu’au lundi 4, les 72h seront déjà passées. Avec le pied qui enflait, la peur ne faisait que grandir en lui. Il continue donc à chercher dans les autres services de santé, espérant une prise en charge avant le lundi, mais ce sera sans succès. C’est donc avec la peur au ventre qu’il passe son week-end. Le lundi 4, dès son arrivée à la direction des services de santé, il aperçoit une foule de personnes en rang, dans le même cas que lui. Les agents de santé leur expliquent la situation sur la rupture et c’est aux victimes de se débrouiller pour trouver le produit. Notons qu’il faut trois injections après la morsure pour prévenir la maladie. Sur les visages des gens, se lisait la tristesse conjuguée à la peur.
Ainsi, dans la quête de la désormais « potion magique », M K a passé des coups-de-fils aux camarades pharmaciens, aux amis et autres personnes pouvant l’aider à en trouver. Au même moment, l’animal qui l’a mordu a été mis sous observation. Pendant ce temps c’est la course contre la montre engagée par M.K pour trouver le vaccin afin de se mettre hors de danger.
Il finit par obtenir une première dose du produit grâce à une de ses anciennes étudiantes devenue pharmacienne. Chaque injection faisait 1200f avec la subvention de l’Etat. Mais avec la rupture, les rares pharmacies qui avaient toujours le produit, le vendait à 11.000F la dose, soit 33.000F pour les trois injections qu’il faut. Après négociation auprès d’un patient qui venait de prendre les trois qui restaient dans une pharmacie à Balkuy, M.K récupère un vaccin dans une glacière le soir du 4 et l’apporte le lendemain 5 au centre pour l’injection. Sur place, des victimes de morsures l’interrogent : « comment avez-vous fait ? Par quel miracle vous avez eu… Aidez-nous à trouver avant qu’il ne soit trop tard… ». Il leur donne alors le numéro de « celle qui lui a sauvé la vie ». Cette fois-ci, c’est jusqu’au Mali, précisément à Bamako, par l’intermédiaire d’un médecin qu’une première commande de 10 doses du produit sera lancée. Il précise qu’à ce stade les prix ne faisaient que grimper surtout avec les difficultés de conservation du produit, qui d’ailleurs est arrivé par vol direct. Cette commande a soulagé plus d’un, notamment une dame qui était en larme avec son jeune fils qui a été mordu par un chien. M K en a profité pour prendre sa deuxième injection car il n’en avait reçu qu’une. La demande étant forte, une deuxième commande de 10 a été lancée. Ayant reçu ses trois injections, M K dit avoir vraiment eu peur pour sa vie. Du côté des services vétérinaires, les examens effectués sur la chienne se sont révélés aussi négatifs. C’était donc un ouf de soulagement pour notre homme.

199 cas de rage confirmés en 2017

Pour avoir plus d’informations sur cette question de santé publique, nous nous rendons une première fois à la direction des services de santé à Sigh-Noghin, le 19 janvier dernier. Arrivée sur place, nous trouvons la situation plutôt calme. Aux premières questions sur la rupture, personne ce jour-là n’a voulu se prêter à nos questions, prétextant ne pas être le ou la mieux indiqué/e pour « répondre aux journalistes ». On nous dirige alors vers Mme Thérèse Barry, chef du service vaccination. Dans une brève discussion, elle nous répond tout simplement : « Il n’y a pas de rupture en ce moment, les vaccins sont là ». Quelques jours après, nous arrivons à rentrer en contact avec le Major Bikienga de cette même direction des services de santé, qui nous redirigera encore vers Mme Barry. « Il y a eu rupture de stocks aux mois d’août, septembre, octobre et de novembre. Mais depuis le mois de décembre, la CAMEG nous a livré un stock » explique Thérèse Barry. On se pose alors la question de savoir qu’est-ce qui explique cette rupture. A en croire la chef de service vaccination, cette rupture de stocks s’est observée au niveau sous régional. « La raison est que le labo n’a pas approvisionné toute la sous-région ouest africaine. C’est donc au niveau du laboratoire et non au niveau de la CAMEG » explique-t-elle. Selon toujours cette dernière, le service de santé a enregistré 7538 cas de personnes mordues par un animal au cours de l’année 2017, la période de la rupture y comprise. Sur ces cas, Mme Barry se réjouit qu’il n’y ait eu que 2414 cas mis sous traitement, car les 5124 autres sont sortis d’affaire après les injections et les conseils pratiques. Le nombre de cas de décès survenus par suite de déclaration de la maladie n’est pas disponible car les victimes quand elles atteignent un certain stade de la maladie ne viennent plus au service de santé. Il serait donc difficile de savoir si elles s’en sont sorties ou pas. Au cours de cette même année, le service de santé a enregistré 199 cas de rage confirmés chez des chiens abattus, après avoir mordu des personnes. On se demande alors qu’est-il advenu des personnes mordues par ces chiens enragés ? La question reste posée. Selon la chef du service de vaccination, certaines personnes vivent toujours dans l’ignorance face à cette maladie. Elles restent chez elles jusqu’à ce que la morsure s’aggrave et se complique, en ce moment, le service ne peut plus rien faire.

Une présélection de fournisseurs assez longue

Suite à l’entretien avec la direction des services de santé, nous prenons attache avec la Centrale d’achat des médicaments essentiels et génériques (CAMEG) principale distributrice des produits pharmaceutiques. Dès la problématique soulevée, le Dr Charlemagne Gnoula, directeur général de la CAMEG, nous assure que la situation est sous contrôle et que la question de la « rupture de stocks » n’était plus d’actualité. Sur la procédure d’approvisionnement des produits, le principe est le suivant, explique Dr Rèma Ramdé, directeur des approvisionnements pharmaceutiques (DAP) : la CAMEG s’approvisionne avec les laboratoires (fournisseurs) agréés par l’OMS (organisation mondiale de la santé). « Nous avons dans notre base de donnée, une liste de fournisseurs » Lorsque les services de santé manifestent le besoin d’un produit, une recherche est faite dans cette base de donnée pour faire une présélection des « fournisseurs sûrs », avec lesquels on peut avoir des produits de bonne qualité et à des prix abordables. Après cette présélection, il y a la phase de pré-qualification au cours de laquelle le fournisseur est choisi. La quantité de produits commandés se fait en fonction de la demande des districts et services de santé, vue la difficulté de conservation de certains produits notamment le VAR (vaccin antirabique). « Il peut arriver qu’il y ait un retard dans la livraison des produits », précise le Dr Ramdé. Pour ce qui s’est passé avec la commande du VAR, le directeur des approvisionnements pharmaceutiques explique que cela est dû à un retard dans la livraison. Retard qui, du reste, leur a fait changer de fournisseur, car le principal fournisseur GSK (laboratoire implanté en Angleterre) ne faisait que reporter la date de livraison. Et la procédure pour trouver un autre fournisseur a été la même. C’est finalement avec Pharma Nova (laboratoire en Inde) que la Centrale d’achat des médicaments a pu se faire livrer 15.000 doses du VAR à la date du 28 novembre. C’est donc ce retard dans la livraison, causé par un fournisseur qui aurait entrainé la rupture de stock au niveau national. Suite à cette situation, Dr Ramdé assure que toutes les dispositions ont été prises pour que cela ne se répète plus. En plus des 15.000 doses arrivées en fin novembre, il nous informe que 15.000 autres sont arrivées dans ce mois de janvier. La commande faite avant la rupture avec l’ancien fournisseur GSK, (5000 doses, au lieu de 25000 au départ) ne serait arrivée que le 1 février 2018… après un long calvaire des patients.

Mariam SAGNON (Stagiaire)


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