Commission d’enquête parlementaire sur le système éducatif : Autopsie d’un système éducatif en panne

Publié le jeudi 15 février 2018

« C’est fort de ce constat amer que [nous recommandons] l’adoption d’une charte nationale sur l’éducation en vue d’en faire, au-delà des professions de foi, une priorité nationale. L’insertion réussie du Burkina Faso dans le concert des nations et l’épanouissement harmonieux de ses citoyens passent par un système éducatif intégré, adapté et performant qui a son prix. Les considérations rétrogrades, qui mettent en avant le caractère budgétivore de l’éducation, ne sauraient désormais prospérer, car comme le rappelle bien Joseph Ki-Zerbo, une société qui refuse de donner à sa jeunesse les moyens de promotion optimale est une société suicidaire ».

Qui parle comme cela ? Est-ce Bassolma Bazié de la CGTB ou un autre responsable syndical « maximaliste » ? Que non ! Ce n’est ni l’un, ni l’autre. Ce sont tout simplement les honorables députés de notre auguste Assemblée nationale. Ces trois lignes, que vous venez de lire, sont les trois dernières de la conclusion de l’enquête parlementaire que la représentation nationale a diligentée sur notre système d’enseignement. Le rapport, rendu public courant juillet 2017, semble oublié. Il est sévère, sans appel, interpelle le gouvernement et devrait normalement l’empêcher de dormir. L’Assemblée a été bien inspirée de commanditer cette enquête.
D’après ce rapport, notre système éducatif connait de graves problèmes de dysfonctionnement à tous les niveaux et dans tous les compartiments. Cette situation oblitère gravement son fonctionnement et, du même coup, son rendement qui est sa raison d’être. Tenez, sur le seul plan des infrastructures et des équipements techniques, par exemple, sans entrer dans les détails, car il faudrait tout un livre pour faire l’inventaire des problèmes graves tels que le rapport les égrène. Le primaire comptait encore 5 331 classes sous paillotes à la rentrée scolaire 2015-2016, en augmentation de 445 classes par rapport à 2014-2015. La plupart des écoles, qui datent des débuts de l’indépendance à la révolution, n’ont connu aucune réfection. On déplore aussi la dégradation de nouvelles infrastructures, peu après leur réception provisoire ou définitive. De plus, en dépit du transfert des compétences aux collectivités, l’Etat central continue de réaliser des infrastructures scolaires dans les communes, parfois à l’insu des maires et sans suivi de proximité, d’où la mauvaise qualité de nombre d’ouvrages et l’existence de nombreux chantiers en souffrance. Au post primaire et secondaire, beaucoup d’établissements construits avant les indépendances ou juste après (lycée Nelson Mandela 1953, lycée Bogodogo 1963, Diaba Lompo 1961 ...) n’ont pas fait l’objet de réhabilitation régulière, alors qu’ils sont dans un état d’extrême vétusté. Seul le Lycée Zinda, construit en 1953 est l’exception qui confirme la règle.

Nos lycées techniques utilisent des machines vieilles de plus de 50 ans

Le lycée provincial de Réo, par exemple, note le rapport, est dans un état de délabrement avancé : six salles de classes, fortement dégradées, sont fermées ; le laboratoire, mal construit, est complètement tombé en ruines sans avoir jamais été utilisé. A l’université, constate le rapport, le déficit des infrastructures est alarmant : présence de 2000 étudiants dans un amphi conçu pour 700 places. A l’unanimité les premiers responsables admettent que le retard cumulé des activités pédagogiques est lié, en grande partie, à l’insuffisance de salles de cours théorique, de TD et de TP. Et de fait, comment peut-on faire passer 40 groupes de 30 étudiants dans une seule salle de TP en une semaine ?
Sur le plan des équipements techniques, au lycée professionnel Bruno Buchweiser, le matériel de formation n’est pas conforme à l’évolution technologique : l’atelier de machines-outils, le laboratoire mesures et essais des machines, la salle des installations électriques datent de 1970, année d’ouverture de l’établissement. Au lycée technique national Sangoulé Lamizana, l’atelier de mécanique utilise des machines âgées de plus de 50 ans. Sur le plan du personnel, quel gâchis : le lycée Zinda compte 215 enseignants alors que 110 suffiraient, pendant que dans les communes voisines du Kadiogho ; Tanghin Dassouri, komki-Ipala ... on signale des manques d’enseignants. Ces quelques éléments que nous donnons ne sont qu’un infime aperçu du rapport.
Il faut croire que le gouvernement n’a pas lu le rapport de l’Assemblée ou feint de ne pas connaitre son contenu. Pourtant, sa bonne lecture nous aurait peut-être évité, entre autres, les dégâts collatéraux de la perduration de la grève des enseignants que sont les derniers troubles survenus le 16 janvier à Koudougou et à Boussé. Un millier d’élèves qui prennent d’assaut le gouvernorat de Koudougou, mettant le drapeau en berne (d’aucuns disent même qu’ils l’ont piétiné !), humiliant le gouverneur, qui ne dut son salut qu’avec l’arrivée des CRS. Mais quel type de citoyen prépare notre école ? A Boussé, la route a été bloquée par les élèves, empêchant un convoi militaire (et, semble-t-il, une ambulance aussi) de se rendre en mission au Lorum. Ceux-ci durent faire feu.

Notre système éducatif est très mal piloté

Pourtant, les députés, dans leur rapport, avaient sonné l’alerte (il y a sept mois de cela) sur la situation explosive de l’enseignement post-primaire et secondaire, en particulier, devenu une poudrière, en raison d’un mauvais pilotage. Le ministère de tutelle a poussé les enseignants de ce secteur à bout, et les députés s’en expliquent. L’enseignement post-primaire et secondaire, qui a connu un grand boom, est pratiquement laissé à l’abandon, ne bénéficiant que seulement 9% du budget alloué à l’éducation (contre 61% au primaire et 18% au supérieur) : les chefs d’établissements devant surtout faire face à de multiples crises répétitives dues au paiement tardif des frais de vacations et des heures supplémentaires. La subvention arrive généralement, précisent-ils, avec une année de retard. Le même retard est accusé au niveau de la subvention accordée aux établissements privés conventionnés, qui se retrouvent, de ce fait, financièrement asphyxiés vers la fin de l’année. Les professeurs revendiquent une prise en charge des examens blancs, parfois au tarif du BEPC ou du bac, et une augmentation de l’indemnité du professeur principal. Certes, selon le rapport, ces revendications ne se fondent sur aucun texte mais on assiste, çà et là, à des arrêts de cours, au blocage des fins de trimestre et aux manifestations des élèves. En dépit de ces conditions de travail déjà inacceptables, les députés rapporteurs, acceptent mal que le ministère en vienne encore à astreindre les établissements post primaires et secondaires à reverser 25% de leurs frais de scolarité à la direction régionale, au FONER et au ministère (arrêté ministériel n °2012-111/MESS/SG/DAF du 24 avril 2012). Un arrêté !
Ces derniers temps, s’inquiète le rapport, « il est regrettable de noter que les violences ont trouvé un terrain d’élection dans le milieu scolaire. Ces violences, allant jusqu’aux agressions des enseignants et des parents comme ce fut le cas à Nagaré à l’Est, à Gounghin dans le Kouritenga, à Niangoloko dans la Comoé, sont consécutives à l’incivisme grandissant des élèves mais aussi au mauvais management des établissements. Confrontés d’un côté à la fronde des professeurs qui n’hésitent pas à les violenter et, de l’autre, à la furie des élèves, de nombreux chefs d’établissements demandent à être déchargés de leurs fonctions ».

Un rapport à la mesure du désarroi du personnel éducatif

L’amertume des députés est à la mesure des réalités qu’ils ont touchées du doigt sur le terrain, et leur conclusion est une invite à conjurer le suicide collectif que nous prépare le système éducatif en œuvre. Quand les honorables députés deviennent subitement des révolutionnaires, qui ne mâchent plus leur mot, après immersion dans le système éducatif, le temps d’une enquête de terrain, on comprend aisément le désarroi des enseignants et du personnel éducatif qui vivent chaque jour (en fait, toute une vie) dans le système éducatif décrié par le rapport. Pourtant, Les revendications des syndicats, nous dit le gouvernement, sont maximalistes et, suivant cette pente naturelle, ne les a pas écouté au départ. Heureusement qu’il a dû revenir à de meilleurs sentiments ! Il avait fait plutôt des petits calculs : ce sont, dit-il, nos ennemis qui veulent nous déstabiliser pour prendre notre place ; combat d’arrière-garde, fort éloigné franchement de la bonne gouvernance, alors qu’il a été appelé pour faire des grands calculs, pour lesquels il s’est d’ailleurs présenté au pays comme le grand champion. Mais c’est justement sur le plan des grands calculs que le bât blesse. Quiconque lit le rapport des députés sait que ceux-ci réclament encore plus que les syndicats. En effet, ces derniers ne revendiquent qu’une plateforme de 23 points, alors que la commission d’enquête parlementaire concentre 77 points, qui sont autant d’injonctions, à l’endroit du gouvernement. Les 77 recommandations pointent toutes du doigt le pilotage du système éducatif. Du reste, édifiés par ce qu’ils ont vu, les députés recommandent de créer un haut conseil de l’éducation, chargé dorénavant du pilotage d’ensemble du système éducatif, rattaché directement à la présidence du Faso et présidé par le Président du Faso (recommandation n°19). Sur le plan financier, point d’achoppement des revendications syndicales avec le gouvernement, on doit savoir que la plateforme syndicale n’exige qu’une allocation annuelle d’au moins 30% du budget national à l’éducation quand les députés, eux, demandent qu’on y consacre plutôt au moins 35%. Alors, qui fait de la surenchère ? Le gouvernement a-t-il lu ce rapport ou le destine-t-il, comme d’habitude, au tiroir ? La commission de suivi de la mise en œuvre des recommandations de ce rapport au sein même de l’Assemblée doit rester en veille perpétuelle.

Par Albert Londres SANA

Gouvernements- Syndicats de l’enseignement : Ce qui a filtré des négociations en cours

Les négociations entre le gouvernement et la coordination nationale des syndicats de l’éducation sont en voie d’aboutir à la signature d’un protocole d’accord qui mettra l’école burkinabè à l’abri des grèves et du spectre de l’année blanche. Sur les 23 points de la plateforme revendicative, 22 ont déjà fait l’objet de consensus. Et les débats autour du seul point, encore en discussion, seraient très avancés, à en croire une source proche du dossier, qui affirme que le protocole d’accord sera fin prêt et signé cette semaine.

Finies les grèves ! Est-on tenté de dire. Car les deux parties en pourparlers, gouvernement et syndicats, ont fait des concessions et sont parvenus à un compromis sur 22 des 23 revendications contenues dans la plateforme, objet du blocage du système éducatif depuis bientôt quatre mois. La seule revendication sur laquelle achoppent encore les discussions est le statut valorisant du personnel de l’éducation. Mais là-dessus, notre source affirme qu’il n’y a plus d’obstacles majeurs pour que le consensus soit obtenu. Passé donc cette étape, le protocole d’accord sera rédigé et soumis à la signature des parties en négociations. Une telle avancée augure une issue heureuse des tractations et un lendemain certain pour l’école burkinabé secouée ces derniers mois par des mouvements de toutes sortes.

Quid des concessions faites ?

Motus bouche cousue. Personne ne veut en parler. Des syndicalistes rencontrés au sortir des négociations le mardi 23 janvier 2018, sont restés hermétiquement fermés. Contrairement à leurs habitudes, ils ne s’empressent guère pour se confier à la presse. C’est à peine, si on n’est pas déclaré persona non grata. La situation n’est guère différente au niveau du ministère de l’éducation nationale et de l’alphabétisation. Elle est cependant empreinte de courtoisie et de convivialité. « Laissez-nous finir d’abord », lâche un membre du comité de pilotage des négociations. Qu’à cela ne tienne ! On n’en finit pas d’être surpris. La source proche du dossier, autrefois accessible, s’est rétractée et est restée muette. Ainsi se referment les portes du ministère et des syndicalistes derrière le journaliste abandonné et traité « d’écrivaillon » dont on craint que sa publication n’hypothèque le bon déroulement des négociations. Loin du Mena, un syndicaliste rencontré à la Bourse du travail incrimine le Premier ministre Paul Kaba Thiéba d’avoir jeté en pâture les enseignants en rendant public, à l’occasion de sa conférence de presse, le montant de 50 milliards par an comme incidence financière de la satisfaction de leurs revendications. En ont-ils alors fait un préalable pour les négociations en cours ? Rien n’est moins sûr. Tout compte fait, après moult allées-retours, une source bien introduite lâche du lest. Avec elle, on a pu avoir quelques bribes d’informations. Ainsi, quand bien même, l’unanimité est faite autour de la bonne ambiance qui prévaut lors de ces négociations qui ont repris le 4 janvier 2018, il faut reconnaître que sur certains points, les débats ont été houleux et ont duré trois à quatre jours. Notre source donne en exemple le point 8 de la plateforme revendicative : l’octroi d’un trousseau pédagogique aux enseignants à chaque début de rentrée. Il fallait donc définir le contenu, les mesures d’accompagnement et tous autres détails y afférents. « Le gouvernement et la coordination nationale des syndicats de l’éducation sont restés à couteaux tirés sur le sujet deux jours durant avant de trouver un compromis », se désole notre informateur qui trouve que les syndicalistes donnent l’impression d’être venus à la table de négociation pour tout obtenir sans rien concéder. Vient ensuite le point relatif aux indemnités spécifiques. Là aussi, indique notre source, la bataille a été rude. Mais finalement, c’est la proposition de leur ministre de tutelle, Jean Martin Coulibaly, qui a été faite pour être introduite en conseil des ministres qui a été validée avec quelques petits correctifs. De quoi s’agit-il en réalité ? « Avant de devenir un seul et même ministère sous l’appellation du Mena, il était scindé en deux ministères. L’un avait en charge les enseignants du secondaire et du supérieur et l’autre, ceux de la maternelle et du primaire », explique la source. Elle poursuit : « A cette époque, pour ce qui est du ministère en charge du secondaire et du supérieur, une indemnité spécifique avait été accordée aux encadreurs et inspecteurs sans les autres personnels du ministère. Par contre, au niveau du ministère en charge du préscolaire et du primaire, en plus des inspecteurs et encadreurs qui bénéficiaient d’indemnités, tout le personnel aussi en avait droit ». C’est dans ces conditions que les deux ministères ont été fusionnés pour devenir Mena avec cette inégalité dans le traitement des agents. Un cadre du ministère ayant requis l’anonymat a expliqué dans la matinée du mercredi 24 janvier : « C’est une préoccupation que le ministre a prise à bras le corps et sur laquelle nous avons travaillé ». La conclusion en est que « cette situation a été réglée en juin 2017 avant même la plateforme revendicative », précise-t-il. Il s’étonne que cette question fasse partie des points de revendication. D’après une autre source qui connaît le dossier, « le bras de fer qui oppose le gouvernement aux syndicats des enseignants est presque conjugué au passé ». Et pour cause, « tout est mis en œuvre pour que le protocole d’accord voit le jour cette semaine et soit signé immédiatement ». En tout cas, les garanties suivantes ont été données car « chaque jour de négociation fait objet de PV (NDLR : procès verbal) qui est adopté le lendemain avant de commencer les débats du jour », confie notre source. Toujours selon elle, les points ayant trait à la construction des salles de classe, au respect des effectifs dans les classes etc., n’ont pas fait l’objet d’un débat de grande gueule. Il a suffi au gouvernement d’expliquer le nombre d’écoles construites et sa vision sur le sujet pour que satisfaction soit donnée.

Une grève inédite

De mémoire de journaliste, c’est presque inédit de voir deux parties autour d’une table de négociation pendant que l’une développe des velléités offensives sur le terrain. En principe, ce qui est courant et loyal, toute négociation entraîne ipso facto un cessez-le-feu. Dans le cas d’espèce, la coordination nationale des syndicats de l’éducation en a fait fi. Pendant que les négociations reprenaient le 4 janvier dernier, elle est allée en grève du 9 au 11 janvier. La raison invoquée est que le gouvernement a rompu le dialogue et est en train de faire du dilatoire. Le Premier ministre Paul Kaba Thiéba, lors de sa sortie médiatique du mercredi 10 janvier, a apporté un démenti. On se souvient de ce qu’il a affirmé : « Même à la date d’aujourd’hui, mes collaborateurs sont en train d’échanger avec la coordination du Mena. Le dialogue n’a jamais été rompu ». Pour éviter une telle situation au niveau de son département ministériel, le ministre de l’éducation nationale, à sa prise de fonction, a initié des concertations périodiques trimestrielles avec tous les partenaires sociaux de son ministère y compris les 21 syndicats dont il a la charge. Mais comment en est-on arrivé là ? Selon notre source, alors que le ministre Jean Martin Coulibaly venait de tenir une de ces rencontres périodiques, grande a été sa surprise de recevoir une plateforme revendicative des enseignants le 5 Octobre 2017 à l’occasion de la journée internationale de l’enseignant. Cette plateforme est suivie d’un préavis de grève le 9 Octobre. Le 20 Octobre, il reçoit les syndicats. Hélas ! Ils ne se sont pas entendus sur le contenu du bout de phrase suivant : « prendre au sérieux la carrière de l’enseignant ». Le syndicat part en grève et marche sur leur ministère le 26 octobre 2017. L’incident de plus qui a exacerbé la crise, confie la source, est que le ministre n’était pas à son bureau pour recevoir la motion sur la grève. Informé, il s’est cependant hâté pour se rendre au ministère tout en s’excusant de n’avoir pas été informé de la marche. Au vu de leur préavis, aucune trace de marche n’était mentionnée. Le syndicat se sent outragé. On se rappelle. Dans certaines de ses déclarations, il a eu à parler de manque de considération du ministre à son égard. Il décide dès lors de ne plus l’avoir comme interlocuteur. Le premier ministre se saisit du dossier et entame les négociations. A en croire notre source, Paul Kaba Thiéba entreprend de mettre sur pied une commission à cet effet. Le temps de l’installer, le syndicat dénonce une lenteur de procédure et surtout un dilatoire auquel le gouvernement s’adonne. Un préavis de grève s’en suit et aboutit à 96 heures de classe sans enseignants. Le 12 décembre, le gouvernement lui transmet ses propositions par écrit après analyse de la plateforme revendicative. Silence radio. Pendant que la commission attend de recevoir par écrit les amendements du syndicat, c’est au secrétariat du premier ministère que celui-ci dépose sa correspondance le 21 décembre 2017. « C’est bien plus tard que cela a été su », d’après notre informateur. Mais du côté du syndicat, « c’est toujours du dilatoire ».

Raphaël N. ASPAVATI (aspavanou@gmail.com)

Rémunérations des enseignants : Le ver était dans le fruit

Le bras de fer actuel entre les syndicats du MENA et le gouvernement porte essentiellement sur la rémunération du personnel de l’éducation. L’origine est l’apparition d’une discrimination dans le système de rémunération des agents publics de l’État.

Cette discrimination viole le principe d’égalité, principe constitutionnel aujourd’hui retenu par la doctrine comme l’une des « lois de Rolland » qui gouvernent le fonctionnement du service public.
C’est ainsi que l’école publique est indifférente à l’ethnie, la race, la religion, la couleur, le sexe de l’enfant qu’elle doit instruire. De même, la prise en charge d’un malade se fait indifféremment du parti pour lequel il a voté, le dieu qu’il prie ou ne prie pas, ni d’où il vient. Ce principe fondamental dans la gestion des ressources humaines de l’État a été maintes fois affirmé par le juge administratif et sa violation systématiquement sanctionnée.
C’est ainsi que les candidats à un concours sont soumis aux mêmes conditions au nom du principe d’égal accès aux emplois publics ; arrêt 006/96 KAM Guy Hervé et 11 autres déclarant qu’une circulaire soumettant la candidature des étudiants boursiers à une autorisation préalable limitait le principe d’égal accès de tous aux emplois de fonctionnaires ; que les candidats recrutés par un même concours doivent être classés dans la même catégorie, Dame N.A. au nom du principe d’égalité de traitement. C’est de là que découle la règle suivant laquelle à niveau de recrutement égal, indice égal et donc salaire indiciaire égal.
De la loi 22/AL à la loi 013-98/AN, cette règle a été rigoureusement respectée, exception historique pour les magistrats alors classés en catégorie A1, conformément à leur niveau de recrutement mais qui ont bénéficié d’une dérogation en 1993 et versés à la grille P5 quand Juliette BONKOUNGOU était ministre en charge de la Fonction publique.
La catégorie supérieure de la classification étant la catégorie A1, accessible à partir de Bac+5, pour corriger une certaine iniquité, il fut octroyé une bonification de deux échelons aux médecins au moment de leur titularisation et la création de la grille salariale P pour les Universitaires, les Hospitalo-universitaires, les Chercheurs, les Inspecteurs de l’enseignement secondaire, les médecins spécialistes.
Chacun sait le niveau d’étude et d’exigence qu’il faut pour accéder à ces emplois.
C‘est dans la mise en œuvre de la loi 045-2010/AN portant statut du personnel de la Police nationale que vint la rupture, le précédent. Le classement indiciaire du personnel de la Police nationale, en 2012, fixait respectivement à 915, 550 et 450 les indices minima des catégories I, II, et III, équivalant des catégories A1, B1 et C1 de la Fonction publique dont les indices étaient alors 590 pour A1, 400 pour B1 et 325 pour C1.
Comme on le voit, l’écart de rémunérations est net et substantiel.
Une conclusion s’impose alors : une meilleure rémunération passe par l’obtention d’un statut autonome. Les Greffiers obtiennent le leur par la loi 054-2012/AN, la Garde de Sécurité Pénitentiaire, par la loi 016-2014/AN, les Forestiers suivent avec la loi 063-2015/AN et les Douaniers, la loi 104-2015/AN.
Et pour couper court aux revendications d’un statut autonome d’autres corporations, un avis du Conseil constitutionnel vient préciser que seuls les magistrats, officiers ministériels et auxiliaires de justice peuvent bénéficier d’un statut autonome, Constitution, article 101, « la loi fixe les règles concernant : le statut des magistrats, des officiers ministériels et auxiliaires de justice ».
Cependant, juridiquement, les corps paramilitaires ne sont pas des auxiliaires de justice mais plutôt des agents de police judiciaire.
Comme s’il existait au sein de l’Etat plusieurs centres de décision, au moment même où la Police nationale bénéficiait d’un classement indiciaire et d’une grille indemnitaire discriminatoires, le ministère de l’Economie et des finances initiait une étude sur le système de rémunération des agents publics.
Le rapport relève, au regard du cas de la Police nationale et d’autres pratiques dans certains démembrements de l’Etat, qu’il se pose une question de justice et d’équités sociales du système de rémunération en général et plus particulièrement du système indemnitaire.
Pour le présent article, nous nous limiteront aux grilles indiciaires.
Au terme de l’étude, le rapport recommandait, entre autres :
- la fin de la dualité fonctionnaire- contractuel ;
- une harmonisation des indices, abstraction faite des grilles P, avec les minima suivants : A1 : 850, B1 : 555 et C1 : 460 pour tous les agents sans considération du secteur d’activité ;
- un mécanisme de revalorisation des salaires basé sur le taux d’inflation ;
- et un nouveau système indemnitaire.
Le tout assorti d’un chronogramme de discussions et concertations avec les partenaires sociaux pour la validation du principe de la réforme.
En rappel, cette étude impliquait la relecture de la loi 013-98/AN qui n’aboutira finalement qu’en 2015.
En effet, l’agenda politique avait pris le pas sur la gouvernance administrative. Controverses sur la création du Sénat en 2013 et velléités de révision de l’article 37 de la Constitution en 2014. On sait ce qu’il advint.
Quand arrive la loi 081-2015/AN portant Statut général de la Fonction publique, sa mise en œuvre déçoit. Les indices minima retenus pour le reversement sont A1 : 638, B1 : 469 et C1 : 385 bien en deçà de l’horizon inatteignable des minima de la Police nationale vu désormais comme la grille de référence.
C’est dans ce contexte que les magistrats obtiennent pleine et entière satisfaction pour leur grille indiciaire et leur régime indemnitaire. Rapporté à leur niveau de recrutement, Bac+6, cela passe mal.
Et, quand dans les coulisses et les réseaux sociaux, les corps avantagés et une partie de l’opinion rétorquent qu’au lieu de dénoncer leurs acquis à eux, les autres devraient se battre pour obtenir aussi des avantages, il n’était pas besoin d’être grand devin pour prédire que le front social entrera en ébullition.
Tel est l’arrière fond de la revendication d’un statut pour le personnel de l’Education.
Si cela arrivait, quel sens aurait alors le mot « général » d’un Statut général de la Fonction publique qui ne régirait qu’une minorité, l’immense majorité relevant d’une loi spécifique ?
Les corps minoritaires seraient alors les laisser pour compte de l’Etat, ceux-là qui n’ont pas de moyens de pression sur l’Etat, ces corporations dont la grève n’a aucun impact visible sur le fonctionnement de l’Etat et/ou infime sur la société elle-même ?
Il est vrai qu’en instituant un système de rémunération non plus fondé sur le niveau de recrutement ou de qualification mais sur l’appartenance à un secteur d’activité, une corporation, l’Etat laisse entendre que certains corps sont plus utiles à la République. Il ouvre ainsi, ne serait-ce qu’involontairement, un débat sur l’utilité sociale des corps de métiers qui existent dans l’Administration.
Débat, on ne peut plus malsain s’il en est.
Revenant à l’actuelle fronde sociale, il importe de se demander si l‘Etat de droit et de démocratie peut se bâtir sur le recours systématique au rapport de force.
La solution à la revendication d’un statut pour le personnel de l’Education n’est certainement pas dans l’attribution d’un énième statut autonome, mais à un retour aux fondamentaux de la gestion des ressources humaines de l’Etat, à savoir un Statut général de la Fonction publique assorti de statuts particuliers intégrant la spécificité de chaque corps.
Ceci n’est pas une nouveauté. C’est ainsi que notre Fonction publique a fonctionné de 1959, sous la loi 22/AL à 1998 avec la Zatu AN-VI-008/FP/TRAV. Cela coûtera cher mais c’est le prix à payer pour l’incapacité des politiques à se projeter

KAM Sibiri Eric


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