Système de Santé au Burkina : Peu efficace, dépassé et corrompu

Publié le mercredi 20 février 2019

C’est bien connu, le Burkina Faso est un pays pauvre. Mais la pauvreté ne saurait être une excuse à tous les laisser-aller. Notre système de santé est menacé par des dysfonctionnements graves. C’est un constat déjà connu par le Burkinabè lambda parce qu’il en subi quotidiennement les conséquences. Une enquête parlementaire vient d’être menée sur l’évolution de notre système de santé sur les dix dernières années (2006-2016). Elle pointe du doigt un certain nombre de dysfonctionnements graves. Le mal est si profond que l’on s’interroge à juste titre sur la capacité des acteurs à y remédier.

La santé est un domaine très délicat. Une population en bonne santé est une population qui dispose d’un atout majeur pour relever le défi du développement. Cette évidence impose de construire et de développer un dispositif de prise en charge sanitaire efficient et efficace. Or constate le rapport d’enquête parlementaire notre système de santé se « distingue par des dysfonctionnements liés à des insuffisances structurelles et organisationnelles et par des procédures et pratiques peu orthodoxes ». Et le rapport poursuit : « L’insuffisance qualitative et quantitative du plateau technique, conjuguée au non-respect de la déontologie médicale, conditionnent la mémoire collective des populations selon laquelle, certains centres de santé ne font pas sienne l’éthique médicale et s’orientent beaucoup plus vers l’affairisme et l’enrichissement illicite. »
L’espoir suscité au sein des populations par la mise en place récente de la mesure de gratuité des soins au profit des femmes enceintes et des enfants de 0 à 5 ans, entrée en vigueur depuis le 2 avril 2016, est marqué non seulement par un désenchantement lié particulièrement à la rupture fréquente de stocks de certains médicaments mais aussi leurs détournements par certains acteurs de la santé. « Cette situation oblige ainsi les bénéficiaires de cette gratuité à supporter les coûts liés à l’achat des médicaments, aux examens de laboratoire, de radiologie et d’échographie, lesquels sont supposés être gratuits. » En soutien à ce tableau accablant, le rapport examine dans le menu des questions importantes telles les infrastructures sanitaires insuffisantes et très souvent vétustes, la répartition géographique inéquitable du personnel, la formation dans les écoles de santé (une question nodale), la gestion des ressources humaines, sans oublier la question de la mise en œuvre de la mesure de gratuité des soins pour les enfants de 0 à 5 ans et les femmes enceintes.
Pour illustrer ces dysfonctionnements, nous avons choisi de porter notre projecteur à trois niveaux : la formation des agents de santé, les pratiques douteuses au sein de la société de gestion du matériel biomédical (SOGEMAB) et l’état de mise en œuvre de la gratuité des soins.

La formation des agents de santé

La qualité du système de santé c’est avant tout la qualité des acteurs du système, en premier lieu, ceux qui sont chargés d’administrer les soins de santé. Quand on regarde le processus de formation dans les écoles de santé, le constat est que divers problèmes se posent. D’abord concernant le recrutement dans les écoles de santé. Compte tenu de l’évolution de la science et des techniques médicales, les normes de recrutement ont été revues. Le diplôme de base pour le recrutement des élèves Infirmiers d’Etat, sage-femme et maïeuticien d’Etat, c’est désormais le bac et non plus le BEPC. Le Burkina Faso est le seul pays de la sous-région à ne pas appliquer cette norme malgré la directive de l’organisation ouest africaine de la santé (OOAS). La conséquence est que nos écoles sont prises d’assaut par des ressortissants de pays étrangers. A titre d’exemple, au niveau des infirmiers brevetés (IB) 1re et 2e année de l’ENSP Fada, sur quatre-vingt et douze (92) inscrits privés, il n’y a que trois (3) nationaux contre quatre-vingt et neuf (89) inscrits de nationalités étrangères. Il faut noter que ces effectifs ne concernent que les concours professionnels, la fonction publique ne recrutant plus d’IB sur concours direct.
En outre, nombre de dossiers de recrutement ne sont même pas conformes. A cet égard, on a pu observer à l’ENSP de Bobo que sur 145 inscrits sur titre en ce qui concerne les élèves infirmiers d’Etat, 15 n’ont pas de dossiers, ce qui fait d’eux des inconnus officiels des effectifs de cette école. On relève par ailleurs l’obsolescence des programmes, un déphasage sans doute à rattacher au non-respect de la norme de recrutement. Et pour ce qui est de la formation théorique, les taux d’exécution des programmes ne sont pas satisfaisants dans certaines écoles (seulement 31,5% pour les infirmiers d’Etat 2e année à l’ENSP de Ouahigouya à la date du 5 mars 2017 et 28% à Fada à la même date pour les accoucheuses auxiliaires de 1re année. Est enfin noté un phénomène qui tend à se généraliser, c’est la course au gain de la part de certains enseignants qui volent d’établissement en établissement cumulant ainsi des surcharges horaires au détriment de la qualité de la formation. Le meilleur exemple en la matière, c’est cet enseignant, technicien biomédical de profession, affublé à juste titre dans le rapport d’enquête du qualificatif d’atypique qui dispense à lui seul neuf matières : technique de laboratoire, prévention de l’infection, transfusion sanguine, microbiologie, parasitologie, travaux pratiques (tronc commun), travaux pratiques PF/SFME3, travaux pratiques SONU/SFE2, travaux pratiques PF/SFE2. Tout de même ! Il faut pointer ici la responsabilité de la hiérarchie de l’établissement mais aussi celle de toute la chaine de contrôle et de suivi pédagogique. Si on ajoute à ce cocktail, les effectifs pléthoriques dans la plupart des filières, on a une idée de la qualité du produit en bout de chaine.

La gratuité des soins de santé de 0 à 5 ans

La commission d’enquête parlementaire a profité de l’occasion pour se faire une idée de l’application de la mesure de gratuité. Cette mesure qui concerne les actes de consultation et d’intervention, les médicaments, les examens biologiques et d’imagerie médicale et le carburant pour les évacuations sanitaires a entrainé comme on pouvait s’y attendre de multiples ruptures, en particulier de molécules et de réactifs, de consommables médicaux et de consommables pour l’imagerie médicale. La crise de la CAMEG a accentué le phénomène et il en a résulté de multiples conséquences dommageables pour les populations : coûts supplémentaires dus aux nombreuses courses vers les centres où les examens sont possibles. Dans le registre des mauvaises pratiques, on a pu constater que certains parents de patients font plusieurs fois le tour de formations sanitaires avec leur seul enfant pour collecter les produits soit pour se constituer une petite réserve familiale soit pour les revendre dans le circuit des médicaments de la rue. La commission a pu constater que toutes les mesures n’ont pas été prises au niveau central pour rendre les supports de gestion de la gratuité disponibles dans toutes les formations sanitaires du pays. Elle a aussi relevé les indélicatesses de certains agents de santé qui soustraient des médicaments à leur propre profit. Il faut enfin noter que la mesure de gratuité a entrainé particulièrement au niveau des frontières, un afflux de patientes au niveau des maternités. En particulier dans les CHR de Banfora et de Gaoua, des CMA de Bitou, de Batié, de Sebba et de Orodara, des CSPS de Kompienga et de Cinkanssé, le nombre de patients de moins de cinq ans et de femmes enceintes a beaucoup augmenté. La commission d’enquête parlementaire a profité de l’occasion pour attirer l’attention sur les risques de développement d’un effet pervers, en l’occurrence l’accroissement des naissances, dans un contexte où la planification familiale n’est pas solidement ancrée dans les mentalités. Enfin, les personnes âgées, ces oubliés de la gratuité et de la subvention des soins de santé. La commission d’enquête rappelle au gouvernement que les textes leur accordent des privilèges qui ne sont pas effectifs dans nos formations sanitaires publiques et privées.

SOGEMAB la grosse arnaque

Doter les structures de santé d’équipements modernes à moindre coût pour leur permettre d’accomplir leur mission, c’est la mission assignée à la société de gestion de l’équipement et de la maintenance biomédicale (SOGEMAB) créée en 2013. Malgré les diligences qui l’ont accompagné dès sa naissance : mise en place d’un plan spécial d’équipements (PSE), conclusion d’un contrat plan, la société n’aura été qu’une vaste illusion. Jugez-en. Au CHU CDG il a fallu payer 1 500 000 F pour faire remplacer quatre pièces qui coûtent au total 127 539 F. Pour la maintenance de l’armoire des batteries, la facture s’élève à 500 000 F pour une pièce de 66 250F. Il y a aussi des cas de surfacturation qui ont été relevés. Par exemple, la commande d’un appareil de radiologie télécommandé numérisé direct a couté 401 110 799 HT alors que la facture proforma pour un appareil de ce type dernière génération coûte, frais d’installation compris, 90 000 000FCFA. Le coût d’acquisition de l’appareil est donc quatre fois plus élevé que le coût moyen sur le marché. Par ailleurs, on relève des interventions à répétition sur les mêmes appareils. Par exemple, les 6 mai et 8 juin 2015, on a enregistré deux interventions, notamment le diagnostic et la réparation de l’automate d’hématologie CELL DYN 3200. Chacune des interventions a coûté 805 000FCFA. Le coût de la pièce pour la première intervention était de 137 500FCFA et de 66 250 FCFA pour la deuxième intervention.
Enfin on note une certaine opacité dans la gestion des fonds mis à la disposition de la SOGEMAB. Des 25 743 352 000 FCFA prêtés par la SONAPOSTE et la CARFO et placés dans un compte géré par la SOGEMAB, 586 009 091 FCFA sont portés manquants. Par ailleurs, les structures de santé bénéficiaires de cette allocation disent tout ignorer du reliquat des sommes qui leur sont affectées sur ce compte.
La commission d’enquête parlementaire a aussi relevé cette injustice criarde bien connue mais jamais réparée sur la question de la disparité dans la répartition géographique des personnels de santé. Ainsi, Ouagadougou et Bobo à elles seules concentrent plus de 50% des effectifs : 53,3% des médecins, 57,3% des sages-femmes ; 59% des pharmaciens ; 33 % des infirmiers toutes catégories confondues. Ainsi les dispositifs et les moyens ne sont pas déployés là où on en a le plus besoin.
Il faut se féliciter que les députés se soient donné les moyens de toucher du doigt les réalités du système de santé. Plutôt que de se contenter d’un rapport gouvernemental, ils ont choisi de descendre sur le terrain pour constater par eux-mêmes. Mais le plus important pour les Burkinabè, c’est ce qu’ils entendent faire par la suite pour faire bouger les choses.

Par Germain B. NAMA


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