Evacuation d’un Blessé de l’Insurrection : 100 millions de F CFA dépensés inutilement !

Publié le mardi 9 janvier 2018

L’Etat burkinabè aurait dépensé plus de 100 millions de F CFA pour l’évacuation du jeune Abass, une victime de l’insurrection, au Maroc. Pourtant, selon des spécialistes de la santé, l’Hôpital Pédiatrique Charles De Gaulle avait déjà fait le gros du travail. Et une évacuation n’était plus nécessaire. Il ne fallait à l’hôpital qu’un fixateur externe d’un coût de 70 000 F CFA qui n’était d’ailleurs pas urgent pour achever les soins du pied du jeune homme au Burkina. Mais les autorités de l’époque (Transition) ont préféré une dispendieuse évacuation qu’une prise en charge locale.

L’Evénement avait entrepris de faire le bilan général de la prise en charge des blessés de l’insurrection populaire qui entrait dans sa troisième année. Bien que nous ayons commencé à préparer le dossier plus de quatre mois avant la troisième commémoration, notre tâche a loin été une sinécure. Le ministère de l’action sociale n’a pas voulu nous aider malgré les questions que nous lui avons adressées, à sa demande en plus d’incessantes relances. Idem pour le ministère de la santé bien que la directrice de la communication dudit ministère ait bien voulu nous aider à rentrer en contact avec des personnes et structures sanitaires ayant géré le dossier des blessées de l’insurrection.
Seul le ministère de l‘habitat avec un jeune directeur de la communication ouvert et dynamique nous a spontanément reçu et nous a conduits vers les personnes ressources imprégnées du dossier. Face à une telle attitude, notre article s’est essentiellement focalisé sur les propos des victimes de l’insurrection populaire. Le courroux et les récriminations de ces dernières à l’encontre des autorités étatiques sont virulents. Parmi ces victimes, nous avions rencontré le jeune Abass qui se plaignait d’être délaissé et notamment du refus de certaines personnes de signer un « papier » afin qu’il puisse effectuer son dernier voyage au Maroc pour « vérification de son état de santé » dans la clinique où il avait été évacué. Nous avions alors promis revenir sur le cas spécifique du jeune homme.

Une couteuse évacuation pour un cas bénin ?

Trois voyages aller-retour Ouaga-Rabat pour être soigné non pas dans un hôpital public mais dans une clinique privée. La Polyclinique internationale de Rabat. C’est entre autres, ce dont le jeune homme a bénéficié en termes de prise en charge sanitaire hormis celle dont il avait déjà bénéficié à l’hôpital Charles De Gaulle. Un premier voyage, où il a été accompagné d’après des sources par sa mère (enceinte) et un infirmier. Tous au frais du contribuable. L’ordre a été intimé à l’hôpital Pédiatrique Charles De Gaulle de prendre en charge les frais administratifs requis notamment l’établissement du passeport, la vaccination, etc. En plus, il a été ordonné à l’hôpital Pédiatrique de débloquer un million de F CFA en guise d’argent de poche de l’évacué. Pourtant selon des voix avisées qui commencent à s’élever à cause des « propos outrageants et insupportables » du jeune homme, une évacuation n’était pas nécessaire. Plusieurs sources très imprégnées du dossier sont unanimes que l’évacuation était inutile. Une personne à l’hôpital Pédiatrique Charles De Gaulle connaissant bien le dossier assure que l’enfant a été « hospitalisé, pris en charge chez nous (Hôpital Pédiatrique-Charles De Gaulle ndlr) et libéré ». La plupart des sources ont évoqué le secret médical qu’elles tiennent à respecter au nom de leur déontologie qui ne permet pas de divulguer le dossier médical du jeune au public. Pourtant les propos du jeune Abass sur les médias accusant des agents de santé de n’avoir rien fait pour lui et refusant de signer un « papier » pour son « évacuation » juste pour un « dernier contrôle au Maroc », piquent dans le vif nombre d’agents de santé. D’aucuns nous ont suggéré d’aller voir le Directeur général de l’hôpital pédiatrique et dans l’administration pour qu’autorisation leur soit donné pour qu’ils disent leur « part de vérité ». Nous tentons une rencontre avec Malick Guébré, le directeur général de l’hôpital Charles De Gaulle. La formation sanitaire qui a reçu Abass après sa blessure pendant l’insurrection.
Le directeur nous reçoit mais juste pour nous dire ce qu’il sait dans les limites du secret médical. Il est assisté de son chargé de communication. Le directeur ne dira pas grand-chose sur l’évacuation d’Abass. Sur la question, il nous conseille d’entrer en contact avec le Comité National de santé qui s’occupe des questions d’évacuation. Cependant, M. Guébré reconnait tout simplement qu’Abass a été admis à l’hôpital Charles De Gaulle. Ce dernier a été bien traité par une équipe qui a tout fait pour sauver son pied. Et c’est « des mois et des mois après que le jeune homme a été évacué, je crois au Maroc. Adressez-vous au Comité National de Santé qui pourra vous dire davantage, car l’évacuation ne se décide ni par l’hôpital Charles De Gaulle, ni par un médecin d’ici ».
M. Guébré accepte tout de même de faire une petite rétrospective de la prise en charge sanitaire d’Abass dans sa structure. Il explique que lorsque ce patient venait, il avait la jambe broyée. Et c’est seulement la peau qui maintenait l’autre bout du pied à la jambe. A vue d’œil, rien ne pouvait se faire. Il n’y avait qu’à utiliser une paire de ciseau pour couper le pied. Malgré l’état du pied, une équipe de médecins dirigée par le Professeur Wandaogo décide de ne pas amputer la jambe, mais de la sauver. Elle se met alors au travail. Ainsi, patiemment et pendant des heures, l’équipe reconstituera le pied. Même les infimes parties de l’os ont été remises à leur place. En moins d’une semaine, le pied a repris forme. Et le jeune homme a été libéré. La seule petite difficulté que l’équipe a rencontrée c’est l’absence d’un fixateur externe qui coûte la somme de 70 000 F CFA. L’hôpital pédiatrique n’en avait pas. Aucune formation sanitaire du Burkina n’avait également cet outil. Le directeur décide d’adresser une demande à leur partenaire du Centre Hospitalier Universitaire de Rouen (en France) qui accepte de leur fournir ce fixateur. C’est dans l’attente du fixateur que des bruits ont commencé à courir disant que le jeune Abass risquait de perdre son pied ou est menacé de mort. En rappel, selon Wikipédia un « fixateur externe est un procédé chirurgical d’ostéosynthèse (fixation d’os) utilisant des fiches métalliques ou « broches » implantées dans l’os à travers la peau, reliées par une barre métallique solidarisée aux fiches par des étaux, serrés lors de la mise en place en salle d’opération ».

Le ministre de la santé de l’époque décide l’évacuation

Le directeur n’a pas voulu se prononcer sur la question des conditions de l’évacuation se limitant sur le fait que les évacuations se décident ailleurs. Des personnes du monde de la santé affirment que c’est le ministre de l’époque qui a intimé l’ordre de l’évacuation bien que ceux qui se sont échinés à sauver le pied d’Abass n’auraient vu aucune raison qui la justifiait. Il semble que le ministre s’est justifié par la pression que des organisations de la société civile exerçaient sur le gouvernement. Un médecin nous explique que la décision d’évacuation a fortement irrité le corps médical qui s’est occupé d’Abass, et principalement le Professeur Wandaogo. Nous avons cherché à rencontrer ce dernier. Mais, il était hors du pays pour un long moment. Tous ceux avec qui nous avons discuté attestent la grande compétence du Professeur et de sa renommée internationale dans son domaine. Un interlocuteur assure que comme c’était une « décision politique », l’équipe s’est retirée pour laisser « le politique agir ». Pourtant, selon les mêmes sources, les experts étaient défavorables à cette évacuation –car pas utile- et ils l’avaient signifié au ministre. D’ailleurs, suite à la résolution d’évacuer le jeune homme, un médecin avait été désigné pour l’accompagner au royaume chérifien. Ce dernier a refusé à cause de la bénignité du problème et pour ne pas aller « se faire ridiculiser chez des collègues avec qui il a été formé » et où il est sorti major de la promotion. A la place du médecin, c’est un infirmier qui a accompagné Abass. Le même interlocuteur souligne que c‘est des mois après notamment jusqu’en mai, soit sept mois après que le jeune a été évacué après avoir été soigné à Charles De Gaulle. Et pour lui, « si la situation était aussi alarmante, le jeune homme n’atteindrait pas ce mois où il a été évacué ». Bizarrement, Abass ne cesse de marteler que le médecin qui a refusé de l’accompagner doit signer un « papier » pour qu’il reparte au Maroc pour un dernier contrôle.

L’avis médical n’est pas une plaisanterie

Le jeune homme a tellement insisté sur le « papier » à signer que nous sommes allés chercher le médecin à l’hôpital pédiatrique Charles De Gaulle pour l’écouter. Ce dernier a brandi le secret médical, mais il n’en est pas moins dépité par le comportement du jeune homme. Il nous fait savoir qu’il n’est que docteur, qu’il a des supérieurs qui sont des Professeurs sous lesquels il exerce. Il n’est pas chef de service non plus. En plus, il n’est pas le médecin traitant de l’adolescent. Et si un « papier » devrait être « signé », ça ne peut pas être par lui. Dans la foulée, à l’occasion de la commémoration de l’an 3 de l’insurrection de 2014, Abass a réitéré ses propos qui fâchent sur une télé privée de la place. La colère est à son paroxysme chez nombre de médecins. Certains mûrissent l’idée d’une éventuelle plainte en justice contre le jeune homme.
A ce sujet, nous avons réussi à tirer quelque chose du directeur. Il est sans détour : « L’avis médical pour une évacuation n’est pas une plaisanterie. C’est son intime conviction que le médecin donne. Ce qui peut rejaillir sur sa carrière et sa réputation ». M. Guébré poursuit en citant des circonstances dans lesquelles un médecin peut émettre un avis d’évacuation. Il s’agit des cas notamment où le « plateau technique est défaillant ou inexistant ». En ce moment, le médecin demande que le patient soit évacué à un niveau où il sera mieux pris en charge. Dans le cas d’espèce, des spécialistes du monde sanitaire ne comprennent pas pourquoi le jeune homme s’en prend au médecin qui n’a aucun pouvoir dans le processus d’évacuation.

Qui a profité de la situation d’Abass

Sur conseil du directeur général, nous avons contacté le docteur Ouedraogo Moussa, qui dirige le Comité National de santé pour comprendre la procédure d’évacuation d’Abass. Ce dernier était en province, mais a promis qu’à son retour nous pourrions échanger. Mais l’échange finalement n’a pas eu lieu. Dans l’entre-temps, la directrice de la communication de la presse ministérielle nous a informé qu’en vertu du secret médical, le docteur Ouédraogo Moussa ne pourra pas répondre à nos questions. En même temps, elle profite également nous signifier que tous ceux qui se sont occupés du dossier d’Abass ne sont plus là. Ils sont tous « affectés » ou « déplacés ». Donc, en clair personne ne se prononcera sur la question au niveau du ministère de la santé.
Pourtant nous avions voulu comprendre entre autres les circonstances de l’évacuation, pourquoi le choix d’une couteuse clinique privée et non un hôpital public du Maroc où le roi même s’y soigne ? Pourquoi ces dépenses qui n’ont rien à voir avec la situation d’Abass ?
Ce qui se dit également dans les coulisses, c’est que certaines personnes ont énormément profité de la situation.

Par Hamidou TRAORE


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