Affaire Norbert Zongo : Le destin s’accélère, la vérité sur le point d’être révélée

Publié le mardi 9 janvier 2018

Les commanditaires et exécuteurs de Norbert Zongo et de ses trois compagnons se sont lourdement trompés. Plombés par leur conception statique de l’histoire, ils ont cru que tout leur était permis. Ils n’ont pas compris que le pouvoir temporel avait aussi des limites temporelles. L’assassinat de Norbert Zongo était le crime de trop. Pendant 16 ans au moins (1998-2014), ils ont pu se berner d’illusions. Mais à présent, tout est fini. Ils ont fui le pays plongeant leurs hommes de main et leurs complices dans le désarroi. La justice est aujourd’hui sur le point de révéler la vérité sur l’odieux assassinat. Elle était certes déjà connue mais des « juges acquis » l’avaient confisquée et endiguée, interdisant quiconque d’en parler, sous peine de subir les rigueurs de la loi…

Le 13 décembre (ironie ou pied de nez de l’histoire), François Compaoré comparaitra devant un tribunal parisien dans le cadre de la procédure d’extradition. Il avait été auparavant arrêté à Roissy Charles de Gaulle, conduit devant le juge qui a confisqué ses quatre passeports et qui l’a assigné à résidence avec obligation d’aller pointer tous les quinze jours au commissariat d’arrondissement. Il faut noter au passage qu’à la base de cette prouesse, c’est un petit juge d’instruction burkinabé qui dans une totale discrétion a déclenché l’alerte rouge auprès de toutes les polices du monde. A son insu, le nom de François Compaoré ressortait sur les terminaux d’Interpol avec la mention « Wanted ». Son interview totalement arrogante à notre confrère Jeune Afrique dans laquelle, il narguait en toute insouciance la justice burkinabè a été du pain béni pour cette dernière qui a naturellement saisi l’occasion pour réactiver le dossier. Résultat, le petit président a été arrêté le 28 octobre 2017 à sa descente d’avion à Roissy.

En attendant l’ouverture du procès

L’arrestation de François Compaoré et sa probable extradition a des conséquences sur le dossier judiciaire. Le point de départ de la procédure étant parti du mandat d’arrêt émis par le juge d’instruction burkinabè, ce dernier attendra sans doute le développement de ladite procédure pour décider de la clôture ou non du dossier. Mais selon toute vraisemblance, avec ou sans François Compaoré l’affaire peut être valablement jugée. En effet avec les arrestations d’un certain nombre de suspects sérieux, des éléments importants du puzzle peuvent être reconstitués : la préparation et l’exécution du crime, les actions de dissimulation des traces et indices, les tentatives de sabotage des activités de la commission d’enquête indépendante etc…
Des éléments disponibles, il est possible de reconstituer le commando d’exécuteurs, de remonter jusqu’à un certain point la chaine de commandement. On connaît le rôle important joué par Marcel Kafando en tant que chef de la cellule sécuritaire rapprochée du chef de l’Etat. Par extension, cette sécurité rapprochée était aussi celle de François Compaoré qui en faisait quasiment un usage privé comme on l’a vu dans l’affaire David Ouédraogo. En effet, dans le prétendu vol de numéraires dans la résidence de François Compaoré, le traitement de l’affaire avait été confié dans un premier temps à cette cellule sécuritaire. Ce n’est qu’après la mort sous torture de David Ouédraogo, que l’on a tenté de maquiller l’affaire en la confiant à la gendarmerie. Ce parallèle est intéressant pour comprendre ce qui a du se passer dans le cas du crime de Sapouy où on retrouve à quelques détails près les mêmes acteurs. Pour revenir à la cellule de sécurité liée à François Compaoré, deux hommes en étaient la cheville ouvrière. Il s’agit de Marcel Kafando déjà cité et d’Edmond Koama. Ce dernier va jouer un rôle très important dans la mission du 13 décembre 1998. Selon nos sources, il serait le chef du commando composé entre autres d’Ousséni Yaro (décédé), de Wempasba, de Christophe Kombasséré et de Yaro Banagoulo. Ces derniers ont été formellement identifiés au départ et au retour de la mission par des témoins oculaires encore vivants dont certains seraient prêts à témoigner devant le tribunal. Notons que d’autres témoins auraient été discrètement éliminés parce que trop visibles et peu sûrs. Nous en dresserons la liste en temps opportun. Par ailleurs, à la faveur du vent nouveau, on sait aujourd’hui d’où sont partis les armes qui ont servi à tuer, comment elles ont été sorties et comment et de quelle manière elles ont été retournées. La commission d’enquête présidée par le juge Kassoum Kambou avait été tournée en rond et orientée vers de fausses pistes. Le juge wenceslas Ilboudo n’avait pas non plus cherché à aller plus loin. Si au sein du RSP certains s’insurgeaient de bonne foi peut-être, de voir leur régiment assimilé à une organisation criminelle, pour autant, ils ne sont pas allé jusqu’à pointer du doigt le problème. Et le problème c’était les éléments de la sécurité rapprochée du chef de l’Etat qui disposait d’un magasin d’armes à part, d’où ils menaient leurs basses besognes. Il faut se féliciter de la disparition de cette entité militaire car sa présence aurait pesé comme une épée de Damoclès sur les témoins.

Le sergent Naon, un témoin clé

On ne sait pas pourquoi cet homme a pris tous ces risques à propos de Norbert Zongo. Sans même connaître personnellement le journaliste, il aurait refusé la proposition de faire partie du commando de tueurs. En effet, ce n’est pas dans la précipitation que l’on a décidé de supprimer le journaliste enquêteur. La décision a été prise à un certain niveau que le procès tentera d’élucider mais que vous pouvez deviner. Et comme à l’habitude c’est Marcel Kafando qui fut chargé de sa mise en œuvre. Non seulement Naon a refusé de faire partie du commando mais il a jugé l’entreprise complètement improductive. Il ne va pas s’arrêter là. Il tentera de dissuader certains membres du commando dont en particulier Edmond Koama de suivre Marcel Kafando dans cette affaire hasardeuse. La suite est connue, Norbert a été tué. Comme un fou, Naon va se rendre chez François Compaoré pour lui dire ce qu’il pensait du crime de Sapouy. C’est ainsi qu’a commencé sa descente aux enfers. Il devrait pouvoir dire au tribunal pourquoi c’est auprès de François Compaoré qu’il est allé se plaindre au lieu de Gilbert Diendéré ou de Marcel Kafando qui l’avait pourtant contacté.
Autre témoin important, c’est Banagoulo Yaro. C’est l’informateur du groupe. C’est lui qui était chargé de guetter les faits et gestes de Norbert Zongo pour les rapporter au groupe. Il est vivant et devrait pouvoir révéler des choses intéressantes au tribunal. Peut-être qu’avec lui, on en saura plus sur la tentative d’empoisonnement de Norbert à Kaya. Le procès devrait permettre en outre d’éclaircir le mystère du deuxième véhicule, arrivé immédiatement sur les lieux après le forfait. Etait-ce Marcel Kafando ou Gilbert Diendéré ? Venaient-ils s’assurer que la mission avait été bien accomplie ? Un témoin discret de la scène aurait surpris quelques échanges…

Blaise Compaoré et les autres

Pour le moment, Blaise Compaoré n’a pas été inculpé dans le cadre du dossier Norbert Zongo. Beaucoup se demandent pourquoi. En tant que garant de la vie des Burkinabé, on ne peut pas dire qu’il a fait des efforts pour que la lumière se fasse sur un crime dans lequel sont impliqués des membres de sa garde rapprochée. Au contraire, ce que l’on a pu observer, ce sont les multiples obstructions au travail de la commission d’enquête indépendante. On a pu noter les mêmes obstructions en ce qui concerne le dossier judiciaire où les juges étaient d’une extrême complaisance avec des suspects sérieux et en revanche d’une sévérité quasi maladive avec les journalistes investigateurs. Il ne doit pas être difficile pour un tribunal sérieux de trouver matière à inculpation de Blaise Compaoré qui, s’il n’est auteur ou co-auteur du crime de Sapouy n’en est pas moins responsable. On sait que jusqu’à sa disparition, Marcel Kafando avait été aux petits soins de la présidence du Faso. Le colonel Boureima Kiéré était l’officier en charge de cette mission. A chaque fois que nous avons rendu visite à Marcel à son domicile, il apparaissait comme par enchantement.
Quant à Djibrill Bassolet, ici tout comme dans l’affaire David Ouédraogo, il aura joué un rôle particulièrement funeste. Ses activités de sabotage du travail de la CEI étaient connues. Il a infiltré la commission d’enquête d’hommes liges qui lui rendaient régulièrement compte afin de lui permettre de prendre des mesures appropriées. Jusqu’à la dernière minute, il n’aura pas cessé de nuire. Un des derniers épisodes de ses actions néfastes aura été l’instruction donnée à ses taupes au sein de la Commission de ne pas apposer leur signature au bas du rapport définitif, pourtant unanimement approuvé au préalable. Il faut noter qu’un de ces hommes trône aujourd’hui à la tête de la Cour des Comptes. Il s’agit du magistrat Somda Emile. Il a joué aux abonnés absents à tous les rendez-vous pris pour signer le document. Il reconnaitra par la suite, toute honte bue, que Djibril Bassolé lui avait demandé de ne pas signer. Quand un magistrat se plie aux ordres d’un gendarme, fut-il ministre de la sécurité, il est inutile d’attendre de lui qu’il dise le droit. Il a choisi de s’asseoir sur sa conscience. Quant au commissaire de police Gué Joseph, autre membre de la CEI, n’ayant pas été prévenu à temps par les soins de Bassolé, il a naturellement signé le rapport. Mal lui en a pris !
Comme on le voit, l’affaire Norbert Zongo est un vaste entonnoir. La moisson de la pêche dépendra des objectifs du tribunal. Les Burkinabè attendent que la justice franchisse un nouveau palier. La justice des hommes est imparfaite par essence. Ce qui importe, c’est la solidité des bases sur lesquelles les Burkinabé doivent tourner la page ! Quand à Norbert Zongo et ses trois compagnons, ils peuvent dormir en paix. Ils ont déjà triomphé de leurs bourreaux.

Par Germain B. NAMA

Du recrutement des tueurs

« Les préparatifs ont débuté par le recrutement des tueurs. Marcel devait discrètement approcher certains éléments du Conseil qu’il savait particulièrement coopératifs et aptes à accomplir ce genre de tâches. Il y a eu deux réunions de recrutement dirigées par l’adjudant Kafando lui-même. Toutes les deux rencontres ont été tenues sur l’avenue de Loudun dans un maquis situé non loin de l’immeuble Sonar. C’est de cette façon qu’il est arrivé à engager le sergent Edmond Koama comme chef des opérations, Ousséni Yaro, Banagolo Yaro, Christophe Combacéré et Wampasba Nacoulma. Parmi ceux contactés, à sa grande surprise, il y a eu des gens qui ont gentiment décliné l’offre. Ce sont entre autres le sergent Jean-Claude Kambou et les sergents-chefs Abdoulaye Konfé et Souleymane Zalla…… après ce recrutement, Marcel eut une idée lumineuse : il se souvient de la présence au Burkina des Algériens islamistes, expulsés de France en 1994. Marcel voulut mettre à contribution ces éléments dangereux pour réussir parfaitement son opération. Un d’entre ces Algériens aurait été abordé dans la circulation à Ouagadougou par des militaires en cagoule qui lui ont proposé ce marché. Ce dernier leur rétorqua qu’il n’était pas un assassin et qu’il n’était pas là pour tuer des burkinabè. Il affirmera d’ailleurs dans un commissariat de police de Ouagadougou avoir pu identifier fermement Banagoulo Yaro qu’il connaît depuis longtemps par sa silhouette svelte et sa voix ».

Extrait de l’article de Michel Zoungrana paru dans l’Indépendant n° 588 du mardi 14 décembre 2004

Enfin, une biographie de Norbert Zongo !

Mercredi 30 novembre 2017, lors d’une cérémonie solennelle, l’université de Koudougou a changé de nom pour prendre celui du journaliste émérite, intrépide combattant de la liberté : Norbert Zongo. Assis dans la tribune officielle aux cotés de Géneviève son épouse, les séquences du film d’horreur du 13 décembre 1998 défilaient dans mon esprit. Koudougou, c’est la ville natale de Norbert Zongo. C’est dans cette « cité des cavaliers rouges », que vivait maman Augustine sa mère. Celle qui a souffert le martyr depuis l’ignoble assassinat de son fils, il y a 19 ans. En l’espace de 24heures, Koudougou a été partagée entre joie et peine. En effet, quelques heures après les hommages mérités rendus à l’illustre disparu de Sapouy, sa mère de plus de 90 ans, rendait l’âme. Justice n’est certes pas totalement rendue du vivant de la mère Zongo, mais depuis l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre, les lignes ont bougé. L’étau semble se resserrer autour du cou des commanditaires. Déjà à cette date la justice divine avait fait une partie du boulot : des « suspects sérieux » ayant déjà passé l’arme à gauche sans jouir véritablement des espèces sonnantes et trébuchantes qu’ils ont certainement dû empocher pour assassiner l’espoir d’un peuple. Ce forçat de la plume qui dans ses pérégrinations d’instituteur de brousse avait croisé les chemins d’un certain…. Thomas Sankara. Instituteur, écrivain, journaliste employé par différents medias avant de créer le sien propre, Norbert était aussi un passionné de chasse. C’est cette passion qui l’avait conduit à prendre en concession le ranch de la Sissili. Intègre et droit dans ses idées, Norbert était un véritable journaliste d’investigation qui évitait de tremper sa plume dans de l’eau boueuse. Un fait n’était croustillant pour lui que lorsqu’il avait un lien établit avec la gestion de la chose publique. C’est pourquoi, certains de ses articles avaient des allures de dénonciations/conseils à l’endroit des premiers dirigeants du pays. Norbert ne donnait pas dans la critique facile et il était prêt à proposer des solutions pour assainir la vie publique. Cela n’a d’ailleurs pas toujours été bien compris par de nombreux opposants au régime Compaoré qui s’attendaient à ce qu’il assène à l’aveugle des coups à ce pouvoir qui trainait de nombreuses casseroles de crimes économiques et de sang. Imperturbable et incorruptible, Norbert ne faisait que poursuivre son étoile : Dire la vérité en tout temps et en tout lieu. C’était sa profession de foi. Or tout le monde n’était pas prêt à attendre ou à lire les vérités de Norbert. C’est ainsi que depuis le cours normal de Koudougou où très jeune il se préparait au métier d’enseignant, son « journal mural » sera censuré ». Le croc-en-jambe et les peaux de bananes, ont émaillés tout son parcours jusqu’à la « solution par le mortel » adopté par ses bourreaux le 13 décembre 1998 aux encablures de Sapouy. C’est toute cette vie qu’un écrit essaye de rassembler à l’occasion du 19e anniversaire de ce crime odieux. Le livre tombe bien à propos, au moment où la justice se réveille. Norbert était convaincu que le « Pire n’est pas la méchanceté des gens mauvais, mais le silence des gens biens ». C’est pourquoi, toute sa vie durant il n a pas voulu garder le silence sur les exactions, les malversations et autres crimes commis par l’Etat et ses premiers responsables. Il faut que jeunesse le sache ! Pour résumer l’homme et son combat, Max ALLEAU, auteur de la biographie écrit à juste titre : « L’indépendant est un journal qui revendique haut et fort la liberté d’expression et tout particulièrement celle de la presse. Norbert en a fait la devise du journal réaffirmée à chaque numéro. Par définition un journal d’opinion ne peut éviter de traiter des questions politiques. Concernant le Burkina Faso, Norbert Zongo n’a de cesse de dénoncer toutes les décisions politiques allant contre ce qu’il considère comme l’intérêt général. Ses attaques sont donc très nombreuses, très souvent véhémentes. Ses propos bien que parfois très durs, sont toujours à visée positives car son objectif unique est le meilleurs pour son pays et ses habitants. » C’est pourquoi les habitants du Burkina Faso, les combattants de la liberté à travers le monde, n’ont pas compris, n’ont pas accepté qu’une telle personnalité soit assassinée de cette manière cruelle par des hommes du pouvoir. Ecrit simple au style accessible, ce miroir promené sur une bonne partie de la vie de Norbert Zongo, donne une image juste de l’homme et de son combat. Cet itinéraire qui renseigne sur le sens d’une lutte, l’audace et la persévérance au combat, au prix de sa vie, doit servir de directives aux nombreux jeunes insurgés du Burkina Faso nouveau. Norbert Zongo est mort presqu’un an après la mort atroce de David Ouédraogo, le chauffeur du « petit président » François Compaoré. C’est dire que le secret que voulait préserver ses assassins était digne des pratiques des mafiosi de la Cosa Nostra. A l’époque, les criminels et leurs commanditaires avaient cru en l’usure du temps pour se soustraire de la justice des hommes. Que peut le temps contre le vent ? Henri Sebgo (vent en langue nationale moore) est mort non sans avoir semé la bonne graine. Plus que des épitaphes gravés dans du marbre, le sens de son combat est inscrit dans l’idéal d’une jeunesse qui n’acceptera plus de tendre l’autre joue. Certes, cela fait 19 ans que la lampe du Centre national de presse Norbert Zongo attend de pouvoir s’éteindre grâce au souffle de la justice des hommes. Mais la lutte ne s’est pas émoussée pour autant. Comme l’écrit l’auteur, Norbert « sera encore actif pendant plusieurs années et reste jusqu’à aujourd’hui vivant dans toutes les mémoires. » A bon entendeur… bonne lecture.

Ludovic Ouhonyioué KIBORA


Commenter l'article (0)