FILEP 2017 : Le rôle des médias dans la lutte contre le terrorisme

Publié le mardi 9 janvier 2018

Après trois jours d‘intense réflexion, la 7e édition du Festival International sur la Liberté d’Expression et de Presse (FILEP) a refermé ses portes le vendredi 10 novembre. D’éminents experts de la question sécuritaire et du journalisme ont disséqué un pan du thème central. Question d’armer les festivaliers - constitués majoritairement de journalistes -de savoirs adéquats afin de leur permettre de faire face aux défis sécuritaires en Afrique.

Le Festival a ouvert ses travaux par la conférence inaugurale du Professeur Mahamadé Savadogo sur le thème central : « Défis sécuritaire en Afrique : Rôle et responsabilité des médias ! ». Le Professeur a commencé son exposé par des observations dont une sur le contexte particulier marqué par une montée de l’insécurité aggravée par des actes terroristes. Citant le philosophe anglais Tomas Hobbes, le Professeur souligne que la sécurité est une attente fondamentale de la vie collective, une attente perçue comme enjeu ultime de la vie collective, voire son exigence prioritaire. Face à un contexte de périls, le conférencier a posé les préoccupations suivantes : quand la sécurité est menacée, quelles tâches en découlent pour les médias ? Le rôle des médias change-t-il dans un contexte de menace contre la sécurité des citoyens ? Pour répondre à ces questions, le Professeur a dressé dans un premier temps le panorama des menaces sécuritaires sur le continent africain. Ce panorama sera approfondi avec la communication du colonel Auguste Dénis Barry qui a porté sur la cartographie des mouvements terroristes. Le Professeur Mahamadé Savadogo a poursuivi sa réflexion sur le terrorisme en définissant différentes typologies y afférentes. Il s’agit pour lui d’un phénomène ancien. Mais, dira-t-il, le terrorisme d’inspiration Djihadiste est nouveau. Ce terrorisme est, selon le conférencier, « aveugle » car il ne sélectionne pas sa cible. Contrairement à un autre type de terrorisme, celui d’extrême gauche où les actions sont destinées à une classe sociale et une catégorie de personnes. Et généralement, les cibles sont visées en tant que représentant « d’un système ». Mais a contrario, dans le terrorisme d’inspiration djihadiste, la « violence est absolutisée », car il ne fait pas de tri. L’objectif est de susciter le maximum de choc et d‘effroi au sein de la population.
Dans une telle situation où les attaques ne sélectionnent pas les cibles, les médias ont un important rôle à jouer dans la quête de l’éradication du phénomène. C’est ce que le Professeur démontrera dans la seconde partie de sa communication qu’il a intitulé : Les contraintes induites par le rôle des médias. Dans cette partie, le communicateur affirme que dans un contexte de menace terroriste contre les citoyens, les médias eux-mêmes en tant que moyen de diffusion peuvent se retrouver exposés à la violence du terrorisme et du banditisme, surtout lorsqu’il n’est pas favorable à leur cause. Ou bien dans certaines circonstances, des animateurs d’organes de presse peuvent être une source privilégiée du terrorisme ou du banditisme. Aussi, ajoute-t-il, dans un autre sens, les terroristes peuvent chercher à manipuler de façon directe ou indirecte les médias pour atteindre les citoyens à la base. L’objectif des terroristes étant de susciter la psychose au sein de la société, ils peuvent atteindre cela à travers le reportage des médias. En effet, le journaliste dont le travail est de produire l’information se retrouve, sans peut-être le savoir, à faire la volonté des mouvements terroristes par la diffusion des actions terroristes. Un peu plus loin, le Professeur relève une autre menace pouvant peser sur les journalistes. Celles des mesures liberticides des représentants de l’Etat qui, sous l’alibi de lutte contre l’insécurité, restreignent la liberté des citoyens et même du journaliste à exercer pleinement son métier.
Dans un tel contexte, le Professeur assure que la contribution des médias reste décisive dans l’entreprise de lutte contre l’insécurité et les mouvements terroristes qui menacent la société. A ce titre, il note que le travail d’information permet aux citoyens de se protéger contre les perspectives des attaques, car les médias mettent à nu les cibles et les modes opératoires des terroristes. Le conférencier ajoute que les médias peuvent aussi sensibiliser les citoyens à prendre des dispositions pour éviter d’être victimes d’attaques. A titre d’exemple, le média peut sensibiliser et encourager les citoyens à accepter les fouilles des agents de la sécurité. C’est ce que le communicateur appellera la contribution des médias à la protection des citoyens. En outre, le Professeur cite l’éducation des citoyens comme une contribution fondamentale dans la lutte contre l’insécurité. En effet, selon lui, la lutte contre le terrorisme passe aussi par une lutte idéologique. L’interprétation du concept du Djihad que font les mouvements terroristes n’est pas la seule possible affirme-t-il. Les médias peuvent mettre en évidence d’autres interprétations aux antipodes de celle présentée par les groupes armés islamiques. En plus, le Professeur montre que les médias peuvent battre en brèche l’argument des mouvements terroristes consistant à dire qu’ils se battent contre la domination impérialiste des grandes puissances. Pour lui, le terrorisme n’est pas la meilleure manière de lutter contre l’impérialisme et le triomphe mondial du capitalisme. Il cite la voie révolutionnaire comme une possibilité de résistance et de lutter contre le triomphe du capitalisme mondialisé.
A l’occasion de la cérémonie de clôture, le président de l’Assemblée nationale, qui l’a présidé, s’est dit favorable à l’adoption d’une loi allant dans le sens de faciliter le travail des journalistes. Il a même recommandé que soit tissé un lien de partenariat entre le FILEP et la Représentation nationale. Mais avant lui, le Haut représentant du Président du Faso, Chérif Sy, dans son discours d’ouverture déclarait : « Il est urgent de trouver des voies d’informer sans paniquer les populations, de collaborer avec les forces de défense et de sécurité sans aliéner l’indépendance des médias, et dénoncer les terroristes sans courir des risques pour notre sécurité et notre intégrité ».

Par Hamidou TRAORE

Récompense des meilleures œuvres journalistiques

A l’instar des précédentes éditions, le FILEP 2017 a primé dans la nuit du 10 novembre, des journalistes qui se sont distingués par la qualité de leur travail. Cette année, le Sebgo d’or, le prestigieux prix international Norbert Zongo du journalisme d’investigation qui récompense les meilleures enquêtes journalistiques, est revenue au Nigérian Emmanuel Mayé. Ce journaliste a dans une enquête méticuleuse mis en évidence un complot orchestré par des forces de sécurité gouvernementales qui ont procédé à un nettoyage ethnique à Onidja, fief des biafrais. Le jury a été particulièrement séduit par le travail de fouille, de recoupe, de vérification, bref de la qualité de l’article dans son ensemble. Le lauréat a reçu un trophée, une attestation, et la somme de 1 million de F CFA.
Le prix de la meilleure journaliste burkinabè est revenu à Habibata Wara de Carrefour africain (mensuel des éditions Sidwaya) pour son œuvre « Logements sociaux de la cité de Bassinko : l’arnaque sous de bonnes intentions ».
Le prix d’excellence dans la catégorie radio, a été décerné à Clémence Tuina de la RTB-radio. Son œuvre intitulé « Esclavage un jour, esclave toujours ? » a traité de la question de l’esclavage des Bellas. Elle a reçu la somme de 500 000 F CFA en plus du prix d’excellence. Par ailleurs, d’autres confrères ont reçu des prix d’encouragement. Il s’agit du journaliste camerounais Christian Locka, pour son enquête traitant du trafic d’armes, de l’exploitation et la vente illicite du diamant le long des frontières de la République Centrafricaine et du Cameroun. Un trafic qui alimente la guerre. Le Kenyan Patrice Mayoyo, a alerté dans son article sur le mauvais état du chemin de fer du pays et en a monté la nécessité de son renouvellement. Ces deux lauréats ont reçu chacun comme récompense la somme de 500 000 mille F CFA.
Dans la catégorie photographie, Azata Kabré, la photographe indépendante, a reçu le prix du meilleur photojournaliste. L’élément primé est une photographie présentant un agent des forces de l’ordre qui interdit à un cameraman de filmer une scène lequel tient visiblement à faire son travail. Son prix est composé d’une attestation et de la somme de 400 000 F CFA.
Dans la catégorie caricature, le jury a attribué des prix d’encouragement à Hamidou Zoétaba et Christian Bassolet.

HT

Une procession à Sapouy, lieu de mémoire

Après les trois jours de réflexion, les organisateurs ont voulu faire revivre aux festivaliers la journée fatidique de l’assassinat de Norbert Zongo et ses compagnons. A cet effet, une sortie sur les lieux du drame a été organisée le samedi 11 novembre. De hautes personnalités de l’Etat ont pris part à cette sortie : Me Bénéwendé Sankara, premier vice-président de l’Assemblée nationale et avocat de la famille Zongo. M Kassoum Kambou, président du Conseil Constitutionnel, ex président de la Commission d’Enquête Indépendante (CEI) sur l’assassinat de Norbert Zongo et ses compagnons. Une fois sur site, M Germain Bitiou Nama, ancien compagnon et proche collaborateur de Norbert Zongo a replongé les festivaliers dans les temps forts de la saga des tueurs de notre confrère Norbert Zongo et ses trois compagnons d’infortune. La foule, accrochée à ses explications, poussait de temps à autre des soupirs d’indignation sur la description des corps et du mode opératoire des assassins.
Par la suite, c’est Me Bénéwendé Sankara qui a exposé l’état d’avancement du dossier à la justice. Il a indiqué que depuis 2015, le dossier a été rouvert et il avance dans le bon sens dira-t-il. L’avocat a rappelé les inculpations déjà prononcées par le juge et le mandat d’arrêt international lancé contre François Compaoré, principal inculpé dans cette affaire. Un véhicule utilisé par les assassins pour commettre leur crime est présentement sous scellé. « Le juge a suffisamment de charges pour poursuivre le principal inculpé ». Pour ce qui est de l’extradition de François Compaoré, Me Sankara assure que l’Etat burkinabè a constitué deux avocats pour soutenir la requête et que le ministère en charge de la Justice suit le dossier. Pour l’aboutissement du dossier, il affirme que « la perspective dépendra de notre mobilisation, de notre engagement à poursuivre le même combat pour la vérité, la justice pour Norbert Zongo ».
Le président du Conseil constitutionnel a pour sa part expliqué les conditions dans lesquelles la CEI qu’il a présidée a travaillé. Malgré les contraintes, la Commission a respecté les délais. Il a confié aux festivaliers qu’il y avait des taupes du pouvoir dans la Commission. Ces derniers revenaient nuitamment soutirer les procès-verbaux qu’il croyait avoir gardé hermétiquement dans son tiroir du bureau, pour les reproduire. Le président de la commission était souvent suivi par des individus dans le but de l’intimider. En plus, à son insu, la Commission a été mise sous écoute. Des témoins ont été fabriqués juste pour saboter l’enquête. Des gendarmes mis à la disposition de la commission qui travaillaient de façon consciencieuse ont été relevés et remplacés par des collègues ripoux.

HT

L’appel de Sapouy

A la fin des travaux, les festivaliers ont adopté un appel intitulé appel de Sapouy contre l’impunité.

Le 13 décembre 1998, le corps de notre confrère Norbert Zongo a été retrouvé calciné dans sa voiture avec trois de ses compagnons, ici même à Sapouy en ce lieu précisément, à une centaine de km de Ouagadougou. Sur la pression du peuple burkinabè et des défenseurs des droits de l’homme et de la liberté de la presse, le régime d’alors avait mis en place en janvier 1999 une Commission d’enquête indépendante. Les conclusions de cette enquête indiquent clairement que Norbert Zongo a été assassiné pour des motifs purement politiques, parce que l’intrépide journaliste d’investigation dérangeait par ses révélations sur la mort de David Ouédraogo, le chauffeur de François Compaoré, petit frère du président Blaise Compaoré. Six suspects sérieux ont été identifiés. Tous, des militaires du Régiment de sécurité présidentielle (RSP). En janvier 2001, la Justice burkinabè procède à l’unique inculpation de l’Adjudant Marcel Kafando « pour assassinat et incendie volontaire ». Ce militaire peut-il avoir agi sans l’aval de ses supérieurs hiérarchiques, aussi bien politiques que militaires ? Assurément non ! Non satisfait de ne rien faire pour que la lumière soit faite sur ce dossier de crime, la Justice, en collusion avec l’Exécutif politique, a rendu le 18 juillet 2006 une ordonnance de non-lieu dans l’affaire Norbert Zongo, abandonnant ainsi donc toutes poursuites contre l’unique inculpé Marcel Kafando qui, lui-même, décédera plus tard le 23 décembre 2009. Deux autres suspects sérieux sont déjà morts.
François Compaoré qui avait été entendu par le juge d’instruction comme simple « témoin », n’avait jamais fait l’objet de poursuites.
Ce n’est qu’à la faveur des changements politiques majeurs qu’a connus le Burkina Faso en 2014, avec la fuite de Blaise Compaoré, que François Compaoré, celui qu’on présentait comme « le petit président », a été inculpé et mis sous le coup d’un mandat d’arrêt international, en mai 2017. Le 29 octobre 2017, il sera interpellé à l’aéroport Roissy Charles de Gaule à Paris, en France, avant d’être relâché le lendemain et placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire français, sauf sur autorisation spéciale de la Justice.
En mars 2014, la Cour africaine des droits de l’Homme et des Peuples, basée à Arusha en Tanzanie, saisie de cette affaire Norbert Zongo conclut que « l’Etat défendeur n’a pas agi avec la diligence due dans la recherche, la poursuite et le jugement de l’assassinat de Norbert Zongo et de ses trois compagnons. La Cour note en conséquence que l’Etat défendeur a violé sur cet aspect le droit des requérants à ce que leur cause soit entendue par les juridictions nationales tel que garanti par l’article 7 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des Peuples ».
Au regard de tout ce qui précède, tout en fondant l’espoir que la vérité finira enfin par triompher sur le lâche assassinat de notre confrère et de ses trois compagnons que sont Ablassé Nikiéma, Blaise Ilboudo, Ernest Zongo, les participants à la 7e édition du Festival international de la liberté d’expression et de la presse (FILEP), réunis du 8 au 11 novembre 2017 à Ouagadougou :
appellent l’Etat burkinabè à tout mettre en œuvre pour une diligence dans la procédure judiciaire et dans ce sens, à ne ménager aucun effort pour l’extradition de François Compaoré, le principal inculpé dans ce crime odieux et imprescriptible ;
appellent la Justice burkinabè à se réconcilier avec son Peuple et la marche de l’Histoire, elle qui bénéficie aujourd’hui d’un cadre juridique et économique favorable à son indépendance grâce au sacrifice dû à l’Insurrection populaire ;
appellent le Peuple burkinabè, la Presse, les défenseurs des droits de l’Homme au Burkina Faso, en Afrique et dans le monde à maintenir la pression pour la lumière et la justice pour Norbert Zongo et ses trois compagnons n

19 ans d’impunité, ça suffit !
Vive la liberté de la presse
Justice pour Zongo !

Sapouy, le 11 novembre 2017 »

Forum des Editeurs de presse africains : Le président du Faso distingué par des journalistes africains

Réuni en assemblée générale ordinaire les 22 et 23 novembre 2017 à Johannesburg, le Forum des éditeurs africains, (regroupement de sections régionales et nationales d’associations de journalistes africains) avait comme ordre du jour l’adoption de son plan d’action quinquennal et le renouvellement de son instance dirigeante. La rencontre a aussi permis d’adopter un guide sur les élections, une déclaration sur la détention abusive de notre confrère camerounais Ahmed Aba de la rédaction en langue Haoussa de RFI et la prise de fermes engagements sur le renforcement des capacités de ses sections régionales et nationales ainsi que la défense ferme des intérêts des journalistes. La rencontre a vivement souhaité que les différentes sections locales s’inspirent de l’expérience du FILEP à Ouagadougou afin d’initier des activités similaires pour le renforcement de la liberté d’informer partout en Afrique. La présentation des rapports des sections a été l’occasion de s’informer sur la situation de la liberté de presse dans les pays couverts par les sections. A cet égard la présentation par un confrère libyen de la situation dans son pays a été un moment fort. Au cours d’une sympathique cérémonie organisée dans la soirée du mardi 22 novembre, un prix a été attribué au président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, en reconnaissance du soutien et de l’intérêt qu’il n’a cessé de manifester aux activités du FILEP. Il a été remis par David Makhura, gouverneur de la province de Gauteng, proche de Johannesburg. Avant lui, Helen Shirleaf, Tabo Mbeki, John Akufu Ado, Toumani Touré ont été lauréats de ce prix. C’est le Haut représentant spécial du chef de l’Etat, Cherif Sy qui a réceptionné le prix. En rappel, l’assemblée générale du forum des Editeurs de presse africains se tient tous les deux ans. Jovial Rantao, ancien président a été réélu à la tête de l’organisation pour un mandat de deux ans.

GBN


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