Prise en charge des victimes de l’insurrection et du putsch : Elles attendent toutes la décision de la justice

Publié le jeudi 7 décembre 2017

Trois ans après la gigantesque révolte des Burkinabè qui a emporté le régime Compaoré, les victimes de l’insurrection populaire et du putsch sont dans le désarroi et l’indignation. Elles voient leurs conditions de vie se dégrader tragiquement sans véritable soutien public. Pour le Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples (MBDHP), le pire est l’indolence de la justice qui, ne leur permet pas d’être indemnisés à la hauteur des préjudices qu’ils ont subis.

Un constant constat. Les plaintes sont encore vivaces chez les victimes de l’insurrection populaire d’octobre 2014 et du putsch. Toutes les victimes avec qui nous avons échangé n’arrivent pas à contenir leur courroux. Elles sont outrées de leur situation marquée par une infernale précarité provoquée et aggravée par les dommages dont elles ont été victimes pendant les deux tragiques évènements. Nous avions voulu faire le tour de trois Ministères aux fins de dresser un bilan de ce qui a été fait ou en train d’être fait pour les victimes. Il s’agit du Ministère de l’action sociale, de la femme et de la solidarité nationale ; du Ministère de la santé et du Ministère de l’Urbanisme et de l’Habitat. Seul le service de communication du dernier Ministère nous a immédiatement fourni des éléments de réponse. Le directeur de la Communication de ce Ministère nous accompagne chez Tapsoba Dieudonné, conseiller technique qui connait mieux le dossier. Immédiatement, ce dernier nous montre les décrets les autorisant à livrer dans le cadre du projet 10 000 logements, 5 villas à 5 victimes de l’insurrection et 3 autres à des victimes du coup d’Etat. M.Tapsoba assure que tous les bénéficiaires ont reçu leurs clés. Nous adressons un questionnaire, à sa demande, au service de communication du Ministère de l’action sociale depuis le 21 septembre. Depuis lors, c’est l’omerta. La direction de la communication du Ministère de la santé nous aide avec des contacts au niveau des hôpitaux Blaise Compaoré et Yalgado. Dans ce dernier centre, le responsable de la communication nous apprend qu’ils projettent tenir une conférence de presse en associant tous les hauts responsables des différents centres de santé pour faire « un bilan détaillé » de la prise en charge sanitaire des victimes de l’insurrection et du coup d’Etat. Jusque-là nous n’avons plus eu vent de ce point de presse. Voilà pourquoi, notre article se bornera à relater majoritairement le point que les victimes et des organisations de la société civile dressent trois ans après l’avènement de l’insurrection.

Le MBDHP s’indigne qu’en trois ans, justice ne soit pas rendue

Ce 30 octobre 2017, le Burkina Faso a commémoré le troisième anniversaire de l’avènement de l’insurrection populaire. Le bilan est quasiment nul sur le plan judiciaire. En trois ans, personnes n’a été jugé et condamné. En trois ans, le système judiciaire a été incapable de rendre justice aux martyrs et aux blessés de l’insurrection et du putsch. C’est entre autres, le « regrettable » constat que fait le MBDHP. Trois ans après, les victimes se disent toujours livrés à la misère et toutes sortes de contingences existentielles. Et pour le Mouvement des droits humains, cette situation macabre des victimes en grande partie due à la faillite du système judiciaire burkinabè. C’est d’ailleurs sous l’angle de la carence judiciaire que Christophe Regawoyi Bado, secrétaire général adjoint du MBDHP aborde le sujet sur un air d’indignation. Rencontré le mardi 17 octobre, il déplore le fait qu’après trois ans, « l’on court toujours derrière la justice ». M. Bado rappelle que dès la survenance de l’insurrection et du putsch, la position de sa structure était claire : « rendre justice à toutes les victimes ». Il signale qu’il revient à la justice de situer les responsabilités et d’ordonner une indemnisation à la hauteur des dommages subis. Pour lui, les mesures sociales de l’Etat ne sont pas une indemnisation. « Ce sont des mesures qu’on peut arrêter à tout moment. La réponse appropriée pour une prise en charge conséquente des victimes », selon notre interlocuteur, c’est que « la justice joue son rôle pour situer les responsabilités et ordonner la réparation des dommages que les victimes ont subis. Et, c’est d’ailleurs entre autres pour que justice soit rendue aux victimes que le MBDHP a organisé une marche-meeting ce samedi 4 novembre à la Place de la Révolution. Mais avant cela une Coalition a été créée avec d’autres structures de la société civile appelée l’AASP (Coordination des Associations pour l’Assistance et le Secours Populaire). Cette structure a procédé au recensement des victimes sur toute l’étendue du territoire et suit leur situation. En plus, le MBDHP a constitué un collectif d’avocats porté par maître Farama Prosper pour assister les victimes devant les institutions judiciaires. Bado Christophe affirme que le collectif a mobilisé tous les dossiers et n’attend plus que la justice pour ouvrir les procès pour assurer l’assistance des victimes indigentes. De même, le MBDHP, tient des rencontres régulières avec les associations des victimes de l’insurrection et du putsch pour les tenir informé des différents développements des dossiers. Le défaut de soutien public force le Mouvement des droits humains à voler au secours de certaines victimes pour éviter qu’elles ne sombrent dans la dépression.

De vives récriminations des victimes sur des questions sociales et sanitaires

Les récriminations se notent principalement sur les plans sanitaires et sociaux. Hermann Bazié, vice-président de l’Association des Blessés de l’Insurrection Populaire (ABIP/BF) porte cette colère au nom de toutes les victimes notamment des blessés. C’est chemin faisant en allant à l’une des rencontres avec le MBDHP que nous l’avions rencontré ce mercredi 18 octobre. Aussitôt le sujet prononcé que les yeux de l’homme rougissent subitement sous l’effet d’une fureur lisible sur son visage. Sans détour, il se lâche : « Le 30 passé (30 octobre 2016 ndlr), le président du Faso lui-même avait pris l’engagement de faire en sorte qu’en 2017, aucun blessé en 2017 ne se plaigne de quoi que ce soit, mais malheureusement jusqu’à présent les blessés se plaignent toujours de leur non satisfaction sur le plan sanitaire ». Hermann Bazié illustre ses propos en indexant l’hôpital Yagaldo où depuis janvier, « il n’y a plus de prise en charge pour les blessés ». Il affirme que lorsque les blessés y arrivent, on leur demande d’aller se faire soigner et revenir déposer les papiers afin de se faire rembourser. Sur ce sujet, nous avons rencontré un blessé emblématique. Dao Alassane. Il est retourné au village faute de moyens pour vivre à Ouagadougou. Avant l’insurrection, il était chauffeur de profession. Pendant l’insurrection, il prend une balle à la hanche. Avec les dons des généreux donateurs, il est pris en charge. L’Etat lui permet avec bien d’autres blessés d’être évacué hors du Burkina Faso. Dao Alassane est évacué en Tunisie. Joint au téléphone, sa voie laisse transparaitre son exaspération. Comme ça ne suffit pas, il professe après cette phrase : « Je ne suis pas content ». La balle est extraite mais, il se plaint « d’intenses douleurs au bassin ». Il ajoute que « tous ses nerfs font mal ». Sa priorité c’est de recouvrer la santé et pouvoir travailler pour s’occuper de ses deux enfants qui sont présentement pris en charge par ses oncles. Il dit avoir libéré la maison qu’il louait car il n’arrive plus à payer le loyer. M. Dao dit être exaspéré car, l’hôpital ne s’occupe plus de lui, il y a maintenant six mois.
Un autre blessé emblématique de l’insurrection qui crie son indignation ouvertement est le jeune Abasse Ilboudo. Lui également multiplie les récriminations sur sa prise en charge sanitaire. Il avait reçu pendant l’insurrection une balle au pied que des médecins ont retiré à l’hôpital pédiatrique Charles De Gaulle. Il se plaint encore de douleur « à la hanche ». Ce qui lui tient à cœur, c’est pouvoir effectuer son dernier voyage au Maroc pour un contrôle. Il accuse des personnes de refuser de lui délivrer un papier qui lui permettra de repartir. Contactés, ces derniers s’étonnent des propos d’Abasse. Ils assurent n’avoir jamais délivré de papier lui permettant de se rendre au Maroc. Et pourquoi, ils doivent le faire maintenant ? Ceux qu’il cite ne sont même pas habilités à le faire parce qu’ils sont tous des subalternes dans le cadre de leur fonction. Le cas Abasse nécessite un article fouillé. Nous y reviendrons Dieu voulant.
L’autre plainte d’Abasse, c’est qu’il n’a pas d’argent pour payer sa scolarité. Tous les blessés déplorent leur condition de vie qui s’est gravement détériorée depuis que le nouveau « pouvoir est là et qui n’a rien fait pour eux ». Ils pensent avoir été mieux traités durant les 12 mois de la Transition que pendant les 2 ans du régime Kaboré.

Et les millions de dollars que la CEDEAO a remis au Ministère de l’action sociale pour les victimes ?

Tous nos interlocuteurs reviennent sur les millions de dollars que la CEDEAO a donnés au Ministère de l’Action sociale au nom des blessés. Ils disent être scandalisés de savoir qu’il y a de l’argent pour eux, et qu’ils souffrent sans pouvoir régler leurs problèmes. Les victimes soulignent qu’en dehors des 300 000 F CFA qu’elles ont reçu sous la Transition, plus rien ne leur a été donné pour se prendre en charge. Hermann Bazié crie toute son indignation.

Par Hamidou TRAORE


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