La crise à l’UPC ou la maladie des pères fondateurs

Publié le mardi 14 novembre 2017

Pendant les campagnes de collectivisation de l’agriculture dans les années 30 en Russie, un jeune militant du parti bolchevik est envoyé dans un village de Crimée. Une fois arrivé, il tombe sur une réunion de paysans à propos de la collectivisation. Sur le pas de la porte, il entend murmurer le mot « salauds ». Choqué, il pénètre bruyamment dans la salle en s’écriant : Que se passe-t-il ici, une réunion clandestine ? Croyant les confondre, il se précipite sur le bureau de séance, se saisit d’un document qui était en fait un texte d’organisation du kolkhoze, tape du poing sur la table et exige des explications. Il ordonne dans le même temps au président du soviet du village qui l’accompagnait de monter la garde à la porte et de ne laisser personne sortir ni entrer. Sur le champ, le jeune militant informe les participants à ladite réunion qu’ils sont tous aux arrêts. On lui explique qu’il n’y a rien d’anti soviétique et que la réunion était même présidée par un membre du komsomol (l’organisation de jeunesse du parti bolchevik). Rien n’y fit ! Le jeune militant tenait son complot et les comploteurs devaient être punis. Il est convaincu qu’il avait affaire à des renégats qui conspiraient contre le pouvoir soviétique. Heureusement, la détention des pauvres paysans (mujiks) n’a duré que quatre petites heures, la milice du parti n’ayant trouvé aucune preuve contre eux !
A entendre les conjurés de l’UPC, l’ambiance au sein de leur parti est tout à fait comparable. A l’UPC, il y a comme un esprit d’état de siège où le militantisme de suspicion semble être érigé en label d’engagement et de fidélité au parti et à son chef. Le moindre signe d’empathie vis-à-vis d‘un adversaire politique (entendez du parti au pouvoir) est perçu comme une allégeance à ce parti voire une trahison. S’il vient à l’esprit d’un élu de l’UPC de s’aventurer dans le bureau de l’ancien président Salifou Diallo, voilà la preuve suprême que ce dernier est dans un complot. Il faut croire que l’ancien président de l’Assemblée nationale était le diable incarné ! Dans une telle ambiance, c’est l’occasion rêvée pour les opportunistes de tout acabit pour vendre des rumeurs. Et vraisemblablement ces derniers semblent s’y être adonnés à cœur joie, au point de réussir à installer la suspicion. Dans tous les partis et organisations, cette tendance pernicieuse est bien connue.

« A l’UPC, il y a comme un esprit d’état de siège où le militantisme de suspicion semble être érigé en label d’engagement et de fidélité au parti et à son chef. Le moindre signe d’empathie vis-à-vis d‘un adversaire politique (entendez du parti au pouvoir) est perçu comme une allégeance à son parti, voire une trahison »

Mais pour éviter la submersion et les effets ravageurs, Il faut avoir l’intelligence de recourir à des relais alternatifs, les bons, en vue de recouper l’info dans le but de démêler la bonne de la fausse. C’est connu, les responsables qui s’entourent de yes man ou de beni oui oui ne voient jamais les choses venir. Ils sont toujours surpris de ce qui leur arrive. Ils préfèrent faire endosser leurs erreurs voire leurs fautes par les autres, alors qu’ils en sont eux-mêmes responsables. La gestion des hommes n’est jamais chose facile. On ne peut pas regrouper des hommes et des femmes de surcroît des intellectuels et vouloir qu’ils obéissent à la baguette. Les stratégies et les tactiques des partis ne sont pas des instruments qui fonctionnent selon des lois mécaniques. Quand on veut atteindre des objectifs, les moyens pour y parvenir ne sont jamais absolus. Il faut donc comprendre qu’il y ait des difficultés pour accorder tout le monde. Dans ces conditions, le droit pour les boiteux et même pour ceux qui ne comprennent pas le sens de la marche est un droit exigible. Les pas assurés sont ceux que l’on passe au crible de la pédagogie en usant de l’art de la confrontation et de la persuasion. Il est à craindre qu’à l’UPC, on ne l’ait pas suffisamment compris. On a pu le voir au moins à deux occasions : le vote de la censure et celui du PPP. Les difficultés actuelles s’expliquent sans doute par ce défaut d’harmonie à la fois dans la vision que les uns et les autres ont du travail législatif mais aussi du rôle qui est le leur vis-à-vis de la communauté nationale. Il est préférable de prendre les problèmes du bon côté plutôt que de vouloir se dédouaner sur des boucs-émissaires quand on n’a pas de preuve avouable contre ceux que l’on accuse de tous les crimes ou quand on n’a rien fait non plus de tangible pour que les choses aillent dans le bon sens. Les responsables de l’UPC devraient faire extrêmement attention. Il y a suffisamment d’alertes pour qu’ils continuent de se bercer dans un esprit conquérant et dominateur. S’il est vrai que les succès du parti ont été fulgurants au regard de sa jeunesse, il faut justement savoir se prémunir du vertige du succès, pour emprunter l’expression d’un dirigeant russe. Il faut donc craindre qu’à l’UPC il ne soit déjà trop tard. Face aux nombreux défis qui s’accumulent, le Burkina a besoin d’une opposition forte et unie. Si l’UPC veut être cette opposition, il faut qu’il change le fusil d’épaule et très rapidement !

Par Germain B. Nama

Crise à l’UPC : Le syndrome de l’éternel recommencement

ç’a y est ! L’opposition politique nationale retrouve ses démons d’antan. Se profile à l’horizon, si ce n’est déjà arrivé, l’ancien spectre de la division qui, en vingt-sept ans de règne de Blaise Comparé, n’a épargné aucune soukala politique de l’opposition. Au commencement était l’ADF-RDA, 2e force politique après le CDP. S’en sont suivis les errements de son leader prédestiné : Hermann Yaméogo. Le résultat, c’est la fragmentation du 1er parti de l’opposition, avec la résurrection de l’UNDD des Yaméogo, séparé de l’ADF-RDA de Gilbert Noël Ouédraogo. Par la suite, et jusqu’à la fin de l’ère Compaoré, Hermann ne sera plus que l’ombre de lui-même : désavoué de toutes parts par l’opinion et incapable d’obtenir un mandat parlementaire pour lui-même. C’est le début d’une extrême solitude qui n’est pas près de finir. Ce fut ensuite au tour de l’ADF-RDA du seul Gilbert Noël Ouédraogo, devenu premier parti de l’opposition, de se coucher en mouvance présidentielle, au lieu de jouer pleinement son rôle d’opposant que lui réclament les règles du bon jeu démocratique. Me Gilbert Noel Ouédraogo connaitra à son tour l’humiliation finale. Un autre beau matin, l’OBU du transfuge du parti de Pr Joseph Ki-Zrebo, « le chat du Nayala », le docteur Emile Paré, et du Pr Laurent Bado, en qui l’opposition avait placé des espoirs, explosa. Les cinquante millions de celui qui était pourtant à abattre, Blaise Compaoré, sont passés par là. Exit l’OBU ! Pendant ce temps, l’historique parti d’opposition du Pr Ki-Zerbo est annihilé, réduit à sa plus simple expression, vidé qu’il a été de sa jeunesse. Le jeune Etienne Traoré en a claqué la porte dans la foulée du jeune docteur Emile Paré. Ce fut ensuite la dantesque bataille autour du PAI de Soumane Touré, mouvancier devant l’éternel, et de Philippe Ouédraogo. L’épique combat juridique qui s’en est suivi, après maintes reculades du pouvoir judiciaire - il faut dire du pouvoir tout court, les deux instances, en ces temps, étant confondues (drôle de démocratie !) - ayant laissé et vainqueurs et vaincus exsangues. Bref !

L’apparition en clair-obscur de l’UPC

« La marche de la vie chère » (2008), les Assises du Forum des citoyens de l’alternance (2009), la mutinerie des soldats (2011), annonciatrices de fin de règne, sont en même temps des signaux qui scandent qu’il n’existe plus d’opposition démocratique dans le pays, obligé de se replier sur lui-même, sur la société : la société civile. Sévèrement désunie, éparpillée et affaiblie, sur base strictement de poursuites alimentaires et aucunement de débat idéologique, ni de ligne, ni de programme politique, l’opposition politique a grossi à gré la majorité, par mouvance et autre subterfuge. Tandis que la poussière d’opposants irréductibles en est venue à ne plus peser presque rien au parlement. Ce qui a fini d’ailleurs par asphyxier la majorité parlementaire elle-même.
Il a fallu le renflouement de l’opposition en 2012 par l’UPC pour sauver quelque peu la mise. Et revoilà que le même schéma semble de nouveau à l’œuvre, avec la crise à l’UPC, voire au CFOP. Puisque ce dernier est aussi dans le collimateur de la fronde qui secoue en ce moment le parti du chef de file de l’opposition, à en croire le député Simboro, ci-devant Président du groupe parlementaire UPC à l’Assemblée et maintenant de celui du groupe UPC-RD (cf. interview télévisée du 22 octobre sur BF1). Mais Louis Armand Ouali nous avait déjà laissé entrevoir un petit bout sur le « je t’aime moi non plus » de certains UPCistes et du CFOP. Treize députés sur trente-deux de l’UPC, qui fuguent au parlement et qui, en outre, susurrent que trois à cinq autres viendront encore grossir le rang de leur groupe de rénovateurs. Si les choses se poursuivent dans ce sens, voici le chef de file de l’opposition minorisé au sein de son propre parti. Adieu donc à l’équilibre parlementaire procédant de la bonne démocratie.
Cette froide mathématique politique nous ramène, hélas, à la case départ, à une situation déjà connue : celle du paléo-ADF RDA des débuts de l’ère Compaoré, et qui avait inauguré la décrépitude de l’opposition parlementaire. Alors, l’opposition politique burkinabè, un éternel recommencement ?
Il n’entre cependant pas dans la vocation de l’analyste de se mêler dans le cambouis du parti. Les linges sales se lavent en famille. Néanmoins, l’analyse peut et doit attirer l’attention sur quelques principes forts. Il est de l’intérêt de chaque partie dans cette crise d’agir pour éviter l’irréparable qui ne laisserait pas de vainqueurs au final mais que des vaincus. Certes, les rénovateurs ne claquent pas encore la porte et le parti non plus n’est pas passé pour l’instant à l’exclusion en masse. Mais même en cas d’issue heureuse, comme l’intérêt de la démocratie parlementaire le commande, un ressort restera, malgré tout, cassé à jamais.
En attendant les dénouements, d’un côté comme de l’autre, chacun des protagonistes de la crise campe sur son quant à soi démocratique, légal et légitime. Mais la démocratie (et tous les qualificatifs et caractères qui s’y attachent), la vraie, n’est jamais une construction achevée, une fois pour toutes, mais un processus dynamique toujours en devenir et à la poursuite perpétuelle de son concept et d’un équilibre, qui ne sera peut-être jamais atteint : la démocratie parfaite, idéale n’est pas de ce monde ! Ce qui importe donc c’est l’enclenchement du processus. Si l’on s’accorde qu’il en est ainsi, l’on doit travailler ensuite à créer le processus et à en pérenniser la dynamique.
Au Burkina Faso, ce processus de construction de la démocratie ne s’est jamais enclenché un seul moment. Qu’on comprenne bien ! La parure parlementaire n’est qu’une vitrine, qui peut être à rebours du processus démocratique. Et c’est à rebours qu’elle l’a été sans conteste toute la durée du règne Compaoré. Et il peut paraître anachronique de référer la démocratie à la parure parlementaire. Le renforcement des équilibres parlementaires importent plus que les bagarres de chiffonniers qui ne font que rejeter le démarrage du processus de la démocratie dans notre pays aux calendes grecques. Il vaut mieux regarder plus loin, si ce que chacun veut, c’est le triomphe de la démocratie et non des intérêts particuliers qui, par nature, on le sait, sont toujours égoïstes.

Une décomposition de l’UPC à la vitesse grand V

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, et toutes choses étant égales par ailleurs, le déroulé de la crise au sein de l’UPC indique plutôt que l’opposition retourne à ses anciennes amours. Car, quant au fond, de quoi s’agit-il ? Sans oublier les autres points évoqués par les protagonistes sur lesquels des convergences doivent être trouvées en interne, l’un des aspects de la crise tourne autour de la participation ou non de l’UPC au gouvernement par alliance à la majorité MPP. On perd son latin politique, quand le premier parti de l’opposition ne rêve que d’aller au gouvernement. Le gouvernement d’union nationale est un levier démocratique à usage modéré : que seulement en temps de péril national. Sinon, on prépare « le silence on bouffe », cher à la 4e république, où on s’est aperçu ensuite que l’on a confectionné une dictature à vie pour Blaise Compaoré après qu’on a laissé entrer, dans la case, le « kiima » (fantôme) de la démocratie.
Dans tous les cas, le charme de la dialectique de « l’hétérogène coagulé et de l’homogène sécable » par lequel nous magnifions l’unité du CFOP au sortir de son imposant meeting du 29 avril dernier, est rompu. à l’époque, tout en écrivant cela, nous avions toutefois des préventions. En effet, l’histoire politique de ces trente dernières années nous a enseigné que l’une des premières clauses de chaque parti de l’opposition, il en est de même des unions de celle-ci, est la séparation. Une loi qui ne souffre, jusque-là, d’aucun contredit. Mais, pour le CFOP post-insurrection, nous nous attendions à ce que le clash vienne du maillon faible. C’était erreur de notre part. Car aucune leçon de notre histoire politique n’enseigne cela. En vérité, le poisson pourrit toujours par la tête. Et le moins qu’on puisse dire, c’est la tête de pont du CFOP, l’entrainante UPC, qui a commencé par prendre l’eau. Le parallélisme avec l’ADF-RDA, il y a quelques décennies, est fragrant. Les mêmes syndromes. Sommes-nous donc en train d’assister à une décomposition de l’UPC à la vitesse « grand V », alors que l’on croyait l’hémorragie stoppée après les purges par exclusion des premiers de cordée et poids lourds du parti que sont Louis Armand Ouali, Bruno Kafando, François Tambi Kaboré, Elisé Kiemdé. Ceux qui, avec Diabré et quelques autres, ont porté le parti sur ses fonts baptismaux.
C’était peut-être méconnaitre aussi la nature profonde du danger qui plane sur toute opposition dans ce pays, et qui a pour nom, d’une part, l’avatar du « touk guilli », un concept historiquement daté, et qui n’est rien d’autre qu’un succédané des dictatures des pères de l’indépendance africaine élus à 99,99%, sous les régimes de terreur. Historiquement, le « touk guilli » prend sa source à la fin des années 80 (Chute du mur de Berlin en 1989) et Discours de La Baule (1990) de François Mitterrand, quand il n’a plus été possible pour les dictateurs africains de régner par la violence directe. D’où le recours à la façade démocratique, à l’attention du FMI, de l’Occident et des PTF. Au Burkina, c’est la terreur qui a maintenu les scores élevés du président, jusqu’à ce que celle-ci soit rendue moins possible après 1998 (surtout dans l’après assassinat de Nobert Zongo). Naquit à ce moment-là le concept du « touk guilli », avec sa cohorte de désintégration de l’opposition et son cynique corollaire d’achat des consciences.
C’est à raison que quelqu’un a pu dire qu’avec notre mode de scrutin, la proportionnelle au plus fort reste, il n’est plus possible à un candidat de rafler une majorité écrasante. A cela, s’ajoute les affinements progressifs de la CENI qui ne laissent plus beaucoup de marge pour les sempiternels bourrages des urnes et autres tripatouillages. Il ne reste plus, au dictateur, qu’à faire en sorte de ramener à lui tous les opposants, après que les urnes ont parlé. N’en déplaise aux thuriféraires du « touk guilli » et ses concepteurs qui se réclament de la démocratie, celui-ci n’est qu’une main de fer dans un gant de velours.
Un autre glaive est dressé contre l’opposition politique : la logique du militantisme du tube digestif, qui est le pendant de celle du « touk guilli ». Or, ni le mouvement insurrectionnel, ni la très scabreuse transition n’ont détruit, comme par enchantement, en une seule nuit, cette double épée de Damoclès suspendue sur l’équilibre parlementaire et, en fait, sur notre démocratie tout court.
L’attente de la vacance du pouvoir (alternance) est normalement une phase, pour l’opposition, de construction patiente et obstinée de la force. Un mode de conquête du pouvoir d’Etat qui ne s’accommode guère du militantisme de l’impatience et du tube digestif. Il ne nous reste plus qu’à demander à Dieu, suivant le vieil adage moaga, d’aider le gibier à se sauver de la poursuite du chasseur et de rendre fructueuse, dans le même temps, la poursuite de ce dernier.

Par Albert Londres


Commenter l'article (0)