Assassinat de Thomas Sankara : 30 ans après, ce que disent des archives françaises

Publié le mardi 14 novembre 2017

Qui a tué Thomas Sankara ? La France est-elle impliquée dans cet assassinat ? il y a une évidence. De l’intérieur, au Burkina Faso, c’est Blaise Compaoré qui a commandité le meurtre du président du Conseil national de la révolution. Mais de l’extérieur, le mystère reste total sur ceux qui voulaient l’élimination du capitaine révolutionnaire. Au niveau africain, les indices mènent au père fondateur de la république de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, vu par beaucoup de jeunes africains comme le valet local de la France en Afrique occidentale. En Occident, ils conduisent à l’ancienne puissance coloniale, sur le banc des accusés depuis les premières heures du drame. Des soupçons renforcés par de nouveaux éléments.

Mars 1987. Le pouvoir de Thomas Sankara inquiète davantage la France à cause de son caractère indépendantiste et ses positions anti impérialistes tranchées qu’il affichait depuis la révolution d’août 1983. « Les analystes militaires français jettent un regard nettement plus critique sur le Burkina », révèle notre confrère de RFI, Michel Arseneault. Ce dernier a dépouillé des dizaines d’archives du ministère français des affaires étrangères de 1984 à 1988 auxquelles il a eu accès. Des télégrammes diplomatiques et des notes « confidentiel défense ». Dans un document non signé, le Secrétariat général à la défense, un service du premier ministère, craint un effet de contagion de la révolution burkinabè en Afrique de l’Ouest, surtout en Côte d’Ivoire : « Les colonies burkinabè émigrées sont d’ores et déjà les plus acquises à la révolution et propageraient celle-ci - avec ses nouveaux mots d’ordre - dans leur pays d’accueil ». La communauté burkinabè vivant dans ce pays est même qualifiée de « plus dangereuse » par cette note anonyme. Au même moment, le chef des Affaires africaines et malgaches, Michel Chatelais, insiste sur la nécessité d’entretenir de bons rapports avec le jeune président que l’on dit « bouillant ». Sankara représentant les « aspirations de larges couches de la jeunesse africaine », réussir les relations avec lui comporte un enjeu qui va au-delà de la stricte coopération franco-burkinabè, écrit-il dans un document révélé par Michel Arseneault. Quatre mois plus tard, en juin, dans une autre note « confidentiel défense » titré Burkina Faso : est-il trop tard ?, le Secrétariat général à la défense craint le pire au regard de la popularité de Thomas Sankara et de sa révolution. Il revient alors à la charge en s’interrogeant : « Peut-on espérer en contenir les effets régionaux si cette révolution s’écarte des normes acceptables ? ». Selon Michel Arseneault qui a épluché ce document, son auteur explique que le régime de Sankara est en train de se transformer en une démocratie populaire d’inspiration soviétique, avec une place « très particulière » qui se dessine au profit de l’URSS et que les services de sécurité burkinabè « risquent de passer dans les mains de spécialistes de pays de l’Est ». Cet analyste militaire, poursuivant son raisonnement, argumente que la révolution sankariste « pourrait apparaître sous peu comme un modèle pour bon nombre de peuples ». Selon lui, au Mali les Soviétiques pourront faciliter « l’émergence d’un émule du capitaine Sankara dès lors qu’ils auront pénétré les rouages de l’appareil burkinabè ». Au Niger, « l’émergence d’un jeune officier « sankariste » n’est plus totalement à exclure ». En Côte d’Ivoire Félix Houphouët-Boigny « adopte le ton du capitaine Sankara » quand il s’agit de dénoncer « le rôle des grandes places boursières dans la chute du cours des matières premières ».
Selon l’enquête de Michel Arseneault, il ressort dans les archives du Quai d’Orsay que 48 heures après l’assassinat de Thomas Sankara, Blaise Compaoré a exprimé au diplomate français Stéphane Catta, sa volonté de se rapprocher de la France. Il dévoile à l’ambassadeur français au Burkina, Alain Deschamps, le principe qui doit désormais gouverner les rapports entre Ouagadougou et Paris : « Ni paternalisme ni complexe de révolté ». Paris se réjouit alors de sa « politique d’apaisement ».
En plus de la France, la Libye du colonel Kadhafi et la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët-Boigny sont citées comme ayant, soit commandité soit soutenu la tuerie du 15 octobre. Cependant, d’après Michel Arseneault, les archives du ministère français des affaires étrangères donnent peu d’informations par rapport à l’implication ivoirienne. Toutefois, rapporte-t-il, début octobre, 15 jours avant l’assassinat de Thomas Sankara, Blaise Compaoré a eu un tête-à-tête à Abidjan avec le père de la nation ivoirienne. La fin brutale du président en treillis était-elle à l’ordre du jour de leur entrevue ? Ni l‘enquête de notre confrère ni une autre source n’a pour le moment permis de répondre à cette question. L’on sait par contre que entre le vieux et le jeune capitaine, l’amour n’était pas au beau fixe. Leur désaccord a été rendu public pour la première fois à Niamey, la capitale du Niger, lors d’un sommet de la Communauté Economique de l’Afrique de l’Ouest (CEAO), devenue plus tard UEMOA, raconte Michel Arseneault. Nous sommes au 29 octobre 1983, environ deux mois après la prise du pouvoir par Thomas Sankara. La pomme de discorde ? Selon les règles propres à l’institution, c’est au tour du Burkina d’assumer la présidence tournante. Houphouët-Boigny s’y oppose. Il traite Sankara de « gamin » et de « mal élevé ». Celui-ci lui retourne le coup : « Et vous, vous êtes un vieux gâteux ! ».
Par rapport à l’implication libyenne, les informations se contredisent. Au Quai d’Orsay, certaines sources révèlent la complexité des rapports entre le président du Conseil national de la révolution (CNR) et le père de la Jamahirya libyenne, évoquant même des relations tendues entre les deux hommes. D’autres en revanche voient la révolution sankariste comme étant d’inspiration kadhafiste.

Le silence coupable de la France

Questionner la responsabilité de la France dans l’assassinat de Thomas Sankara dérange toujours chez ses autorités et hauts dignitaires. Chez eux, le silence a encore valeur de loi. Les rares personnes qui acceptent s’exprimer sur la question optent de rester dans l’anonymat. Des attitudes qui interrogent sur le rôle réel de l’ancienne puissance coloniale dans ce crime et qui ne permettent pas d’écarter les soupçons sur son implication. À cela s’ajoute le refus de Paris d’ouvrir ses archives sur les années Sankara, ouverture qui porterait atteinte au secret d’Etat. Le Code français de patrimoine dispose en effet que les documents susceptibles de porter « atteinte au secret de la défense nationale, aux intérêts fondamentaux de l’Etat dans la conduite de la politique extérieure, à la sûreté de l’Etat, à la sécurité publique, à la sécurité des personnes ou à la protection de la vie privée », ne peuvent être accessibles au public que 50 ans après leur création. En l’espèce, dans l’affaire Sankara il faut encore 20 ans de plus pour avoir accès aux archives. La commission rogatoire lancée auprès de la justice française en octobre 2016 par le juge burkinabè François Yaméogo, chargée de l’enquête, demandant la levée du secret défense, est restée sans suite. Le 1er février 2017, la veuve Sankara a, dans une lettre, demandé à l’ancien président François Hollande de permettre à la justice burkinabè d’avancer dans le dossier. Un courrier auquel le Chef de cabinet du Quai d’Orsay, Yann Delaunay, évoquant le principe de séparation des pouvoirs pour justifier l’incompétence de son ministère à intervenir, répond en ces termes le 20 mars : « Soyez assurée que les ministères qui seraient sollicités dans le cadre de la procédure judiciaire y coopéreront pleinement par la mise à disposition des documents demandés et moyennant, pour les pièces qui l’exigeraient, la mise en œuvre de la procédure légale en matière de déclassification ». Interpellé à l’aéroport de Ouagadougou sur le sujet lors d’une visite officielle du 22 au 24 mars 2017, le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolonne, a exprimé la disponibilité de son pays à répondre aux sollicitations de la justice burkinabè. Mais rien de concret à ce jour. Le 5 mai 2015, une trentaine de députés du Conseil national de la transition avaient demandé aux élus français d’ouvrir une enquête parlementaire sur l’assassinat de Thomas Sankara. Leur lettre est intervenue plus de 5 ans après celles d’avril et juin 2011 de députés burkinabè sous l’égide du Chef de file de l’opposition politique d’alors, Me Bénéwendé Sankara. Encore silence ! Le 10 juin 2010, une proposition de résolution visant à créer une commission d’enquête parlementaire au parlement français sur les événements du 15 octobre 1987, renouvelée le 5 octobre 2012 des députés du Front de Gauche et des Verts attend toujours d’être inscrite à l’ordre du jour. Toutes ces démarches, c’est sans compter les actions du Réseau international justice pour Sankara justice pour l’Afrique, en collaboration avec diverses associations qui sont aussi restées lettre morte du côté de la Seine.

Par Gaston Bonheur SAWADOGO

Points communs entre Che Guevara et Thomas Sankara

Aimés et haïs en même temps, Ernesto Che Guevara et Thomas Sankara ne laissaient personne indifférente. Tous deux révolutionnaires, ces hommes ont laissé au monde un idéal et une image qui résistent au temps. En témoigne la pléthore d’ouvrages, de documentaires et d’articles, de débats qui leur survivent et de jeunes qui s’identifient à eux. « Che Guevara pour nous n’est pas mort. Car partout dans le monde existent des foyers où les hommes luttent pour plus de liberté, plus de dignité, plus de justice, plus de bonheur », disait un jour Thomas Sankara. 30 ans après sa mort, le leader de la révolution d’août 1983 est devenu un symbole d’intégrité et de la lutte anti impérialiste pour la jeunesse à travers l’Afrique et le monde. Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, Ernesto Che Guevara a servi d’exemple à Thomas Sankara qui s’est inspiré de ses idées pour sa révolution. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces deux hommes se ressemblaient sur bien des points. En effet, tous deux révolutionnaires, ils étaient dévoués à leurs peuples et croyaient en leurs capacités à sortir de la misère par eux-mêmes. Ils se sont d’ailleurs donnés jusqu’au sacrifice suprême. Ils étaient également d’une grande exigence avec leurs collaborateurs auxquels ils imposaient des rythmes de travail très durs, des délais de rigueur car pour eux, il était urgent de soulager le peuple. Ils sont tous les deux adulés par la jeunesse qui a fait d’eux des modèles de vie, des légendes. Les tee-shirts, autocollants, posters et tout autre objet à leurs effigies se vendent bien. Autre fait marquant, ils sont tous morts assassinés en Octobre : Che Guevara le 8 octobre 1967 et Thomas Sankara le 15 octobre 1987.

Faridah DICKO


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