Conditions de Détention à la Maco : Le ‘‘sababou Djougou’’ des femmes

Publié le mardi 3 octobre 2017

Dans un pays comme le Burkina Faso, il n’est pas étonnant que les populations s’offusquent quand on se penche sur les conditions de détention des prisonniers tellement la condition de vie générale de la population est précaire. « On a même pas fini de lutter pour les droits des honnêtes citoyens à plus forte raison pour ceux des délinquants », a-t-on coutume d’entendre. Mais quand la prison devient une sorte de panier fourre-tout où personnes présumées innocentes, bandits de grand chemin, mineures, enfants complètement innocents et personnes d’une certaine catégorie sociale végètent dans la même cellule exiguë, comme c’est le cas au quartier des femmes de la Maison d’Arrêt et de Correction de Ouagadougou, il y a lieu de prendre un peu plus de hauteur par rapport aux préjugés et jugements. Au-delà de ces considérations sociologiques, l’Etat de droit à ses exigences comme le respect de la dignité de la personne humaine. C’est dans l’univers des femmes de la M.A.C.O que nous avons fait immersion du 16 au 23 août dernier. Une semaine durant, l’occasion nous a été donnée de voir de quoi sont faites les journées de ces détenues.

Mardi16 Aout 2017. Nous sommes à la guérite. Il est 9heures. Formalités d’usage et questions de sécurité obligent, nous nous soumettons aux fouilles et contrôles. Même scénario au niveau du poste de police. Puis nous accédons enfin au quartier des femmes : « Ouaga 2000 » (en référence au quartier huppé de Ouagadougou). C’est ainsi qu’on appelle cette partie de la M.A.C.O, pour ces conditions moins draconiennes que celles de la prison en général, nous dit-on. Contrairement au quartier des hommes où les détenus sont encellulés en fonction de leur âge, leurs infractions et sur bien d’autres critères, à « Ouaga 2000 », dit quartier favorisé, tout le monde est logé à la même enseigne.
Sur les 45 femmes que comportent les trois cellules (A-B-C) du quartier des femmes, juste trois se sont montrées disposées à échanger avec nous. Toutes instruites, elles avaient moins de 40 ans. Parmi elles, une dame de teint clair, de taille d’environ 1m 70, elle évoque un mannequin, bref… Elle a tout simplement de l’allure. Se distinguant nettement des deux autres par sa maitrise de la langue de Molière, ses manies également en disent long sur son appartenance sociale. C’est une cadre ! Nous l’appellerons Estelle.
C’est une prison plutôt aux conditions plus ou moins acceptables qu’elle dépeint. « Etant dehors, je pensais que les prisonniers étaient frappés et maltraités par les gardes. Mais une fois à l’intérieur, je me suis rendue compte que ce n’est pas le cas. » Une telle réaction était prévisible. Il s’agit de réponses d’une personne s’exprimant à visage découvert et dans un espace complètement sous contrôle. En face, des visages graves comme pour marquer leur territoire, suivent « méthodiquement » l’entretien. Il s’agit de deux dames de la garde de sécurité pénitentiaire. Après tout on lui demandait quand même d’apprécier le travail de personnes membres ou susceptibles d’être membre de l’instance de décision pouvant peser en faveur ou non sur la réduction de sa peine. Qui est fou !? Ou du moins folle … ? Nous abordons ensuite une autre phase de l’entretien. Celles des maladies récurrentes à « Ouaga 2000 » city : « Infections vaginales », lâche, avec sursaut et une promptitude déconcertante, notre interlocutrice, Estelle. Et les deux autres dames (Blandine et Clotilde nom d’emprunt que nous leur donnons) d’acquiescer de la tête avec la même promptitude. Pourtant, c’est un espace « sans sexe » à en croire Claude Ouédraogo, le directeur de la M.A.C.O. Du coup, les rapports sexuels ne sauraient en être la cause. D’emblée nous écartons cette piste. Dame indiscrétion intruse à cette entrevue, nous ne sommes pas allées jusqu’à leur demander si elles avaient ou pas été infectées. Mais le constat, lui par contre crève les yeux. Dans un environnement où des femmes issues de toutes les couches socio professionnelles et dont on connait la vulnérabilité des organes génitaux partagent les mêmes toilettes, tout le monde ne peut qu’être exposé. Or la santé est un droit universellement reconnu, même chez les détenus. A défaut de leur offrir une santé meilleure, la M.A.C.O devait au moins aider ces femmes à maintenir leur bonne santé, soliloque-t-on.

Quand le malheur rapproche…

En situation de détention préventive depuis des années (depuis 2015 pour la plus ancienne) pour certaines, les 32 présumées innocentes de « Ouaga 2000 » puisque leurs différents jugements n’ont pas encore eu lieu, cohabitent avec les 11 condamnées dont 5 pour meurtre et 5 enfants qui ont tous moins de trois ans. Ils partagent les mêmes conditions de détention dont un repas par jour, d’après les détenues. Si cela peut paraitre un privilège pour les détracteurs des « défenseurs des droits des prisonniers », quand il faut allaiter des bébés complétement innocents, s’alimenter de repas non seulement insuffisants et oh ! Dieu seul sait de quelle qualité, aux dires de l’infirmier chef du dispensaire de la M.A.C.O Souleymane Bamogo, il y a lieu d’être un peu plus humain. Sinon les nourrissons sont également en prison comme le sont leurs mères quoi que n’ayant commis aucun crime dans la mesure où les conditions de celles-ci rejaillissent naturellement sur leur vie, même si le directeur de la MACO a voulu nous convaincre du contraire : « les enfants ne sont pas en prison, ce sont leurs mères qui le sont », s’est-il défendu. Les locataires des trois cellules vivent en harmonie. Ce ne sont pas les cafards, insectes, souris, lézards de toutes espèces de la cellule B qui diront le contraire, les petites ouvertures de passage d’air n’étant pas couvertes. Comme quoi, le malheur rapproche souvent !
Le cas des mineures interpelle. Elles sont logées dans les mêmes cellules que les adultes. Quelles conséquences ? s’interroge-t-on. M. Ali Sanou, Secrétaire général du MBDHP (Mouvement Burkinabè des Droits de l’Homme et des Peuples) pense que, « du côté des femmes, les risques que les adultes influencent négativement les mineures sont minimes. » Certes, cette organisation de défense des droits de l’homme contribue de manière significative à l’amélioration des conditions de détention, mais cette rhétorique peut-elle prospérer dans la mesure où aujourd’hui les prisons ont de plus en plus affaire à une nouvelle race de criminelles ? A une certaine époque, il est vrai, les locataires de ces maisons d’arrêt n’avaient pas forcément les mêmes mœurs et encore moins les mêmes profils. « Avant nos mères étaient cantonnées au ménage et ne pouvaient frotter certains milieux. Avec le développement des villes, sont nées de nouvelles pratiques, nouvelles infractions. », explique le directeur de la M.A.C.O. Selon lui, les infractions de ces dames étaient le plus souvent l’excision. C’est dire qu’on assiste à une évolution fulgurante de la situation de la criminalité au niveau de la gente féminine ces dernières décennies.

Du fou rire en enfer !

Directeur de la MACO depuis seulement deux mois, Claude Ouédraogo se défend tant bien que mal sur les conditions de détention des femmes : « On les a toutes mises ensemble parce qu’on tente de créer une harmonie entre elles… enfin …pour une solidarité quoi ! ». Espiègle, nous n’avons pu dissimuler le fou rire. Crispée au départ, l’atmosphère se détend enfin. M. Ouédraogo : « attends…qu’est-ce y a …pourquoi tu ris ? Réponds, sinon je ne parle plus ». Comme si une organisation d’encellulement chez les femmes dans les considérations normales empêchait « l’harmonie ! ». En fait, la question qui trottinait dans notre tête mais que nous n’avons pu poser, du fait de notre fou rire, était de savoir si le « prétendu » souci de solidarité pour les détenues a prévalu à la conception du quartier des femmes ou si cette réponse masque simplement l’impuissance de l’autorité face aux problèmes d’une prison vielle de plusieurs décennies, dépassée, et ne répondant plus aux standards. En tout cas, c’est plutôt une solidarité qui favorisent bien la résurrection des poux que la modernité se donne tant de mal à éradiquer, ainsi que la prolifération de certaines pires formes de dermatoses chroniques, d’infections pulmonaires, vaginales et enfin le paludisme dans l’ordre de prévalence, selon les statistiques du major du dispensaire de la MACO.

Les femmes de la MACO se tournent les pouces : insuffisance d’activités
ou paresse ?

Poste de contrôle de « Ouaga 2000 ». Une GSP renvoie en cellule une détenue d’une vingtaine d’année sur un ton ferme. La détenue veut sortir du quartier : « Allez…dedans. Tant que j’assure la garde tu ne sors pas d’ici », vocifère la GSP. Elle explique les inconvenances de cette dernière : « Elle est très récalcitrante. Elle m’a insultée la dernière fois et m’a dit que je n’étais rien ni personne », explique la garde. « Si on a chassé les Blaise (allusion faite à la chute de Blaise Compaoré du pouvoir), ce n’est pas vous ! », avait ajouté la détenue. Selon la chef de poste. « Quelqu’un qui a un tel comportement est susceptible de s’évader », conclut-elle.
Dans cette grande cours se trouve une cours intérieure. Là, se trouve une vingtaine de femmes, assises sous un hangar causant de tout et de rien. Celles qui sont de cuisine s’activent à la préparation du Benga (haricot en langue locale mooré). A l’intérieur dans une des cellules, par laquelle nous commençons notre visite, quelques femmes sont couchées. D’autres bavardent. Deux d’entre elles se chamaillent. « Si je te vois encore frapper l’enfant, tu vas voir », déblatère l’une d’elle, visiblement plus âgée. « Qu’est-ce que ça veut dire ?. Tu passes tout ton temps à insulter l’enfant lui disant qu’il porte malheur et est la cause de tes problèmes et de ta présence ici. C’est sababou djougou qui nous a conduites ici, nous n’avons pas à nous accuser ».
« Sababou ». Le mot est lâché. A « Ouaga 2000 », personne n’avoue son « péché, nous dit-on, c’est top secret ! ». La détenue qui dévoile son péché risque de se voir narguer par ses codétenues : « Cela vaut des coups et blessures dont nous devons nous occuper » a confié une GSP. Sababou ! le petit mot magique qui fait d’elles des victimes des circonstances malheureuses de la vie.
Couchée, elle ne répond guère à la mise en garde de sa codétenue. Indifférence face à la menace ou aveu de tort ? Ce qui est sûr, elle semble meubler son temps à brimer son garçon de deux ans. Pourtant les activités qui leur sont offertes sont : jardinage, tissage, couture et activités de savonnerie. Sur les 45 femmes du quartier, seulement quatre font la couture, quatre autres sont régulièrement inscrites à la savonnerie, selon Céline Kambou, la monitrice en couture. Au tissage, il nous a été donné de voir trois personnes. Pourquoi donc ce manque d’engouement pour les activités ?
Certaines détenues disent « Ne pas avoir la tête à ça », d’autres se disent : « ce n’est pas la peine, je ne vais pas durer ici », confie la monitrice en couture. Mais à leur grand étonnement, elles ont « tapé un an ici, parfois plus » ; la justice prenant parfois allègrement son temps pour l’instruction des dossiers. Certaines expliquent ce manque d’intérêt par le fait que ces activités n’ont rien à voir avec celles qu’elles menaient hors de la prison.
En tout cas, une Nigériane en séjour à la MACO dit : « Je ne vais pas passer un an ici à perdre mon temps ». Elle a fait et la couture et le tissage, explique Céline Kambou. Quoiqu’il en soit, qu’elles travaillent ou pas, « à tous les coups, le repas tombe », les ONG et particuliers étant sensibles à la question des prisonniers et en particulier celle des femmes. Parlant de ces dames, une source bien introduite a révélé qu’elles passent leur temps à se maquiller, à manger et à dormir. Il y en a même qui refuseraient de sortir, après avoir purgé leurs peines. Info ou intox ? Ce qui est sûr, pour une détenue venue tout droit des profondeurs du pays ou issue de couche défavorisée de la capitale, comme nous avons constaté sur place, une prison équipée d’une télévision en couleur, douche carrelée, électricité, matelas, moustiquaire, et qui sert des repas tel que haricot, tô, riz et parfois macaroni ressemble plus à un lieu de vacance. « Ouaga 2000 » de la MACO est un petit paradis !

Assita SANOU

Association : Femme et prison d’Afrique

Créée en janvier 2017, l’Association Femme et Prison d’Afrique œuvre pour l’amélioration des conditions de détention des femmes en milieu carcéral. Pour avoir fait un séjour de deux mois à la M.A.C.O, Khadi Sy Ouédraogo, à sa sortie de prison le 28 octobre 2016 a eu l’idée de mettre en place cette association. Sensible à la question de ses codétenues, son action commence depuis ses moments d’incarcération. C’est ainsi que sur les six toilettes que compte le quartier des femmes, elle en a fait carreler quatre. Pour protéger les cellules des bestioles, elle a également fait couvrir les claustras des deux cellules sur trois que compte la MACO. A sa sortie, l’infatigable mamie de 56 ans, agissant sous fonds propres et avec l’aide de quelques particuliers, continue de faire œuvre utile. C’est ainsi que son association a fait dons de médicaments d’une valeur de 638 000 francs CFA à la prison, le 16 janvier dernier. Maman Sy s’est également engagée à apporter une fois par semaine des légumes frais en plus de ce que la MACO produit. Elle apporte aussi parfois des bouillies aux enfants de la MACO. Mais c’est surtout sur le plan judiciaire que l’association assiste les femmes. De janvier à juin, l’association a contribué à la libération de plusieurs femmes de prison. Agée de quelques mois seulement, le groupement a déjà été primée par « Justice Makers, une ONG Suisse. C’était au mois de juin. La présidente déplore cependant le fait de ne pouvoir aider ces femmes désireuses d’entreprendre à leur sortie de prison, faute de moyen.

A. S

Situation de « Ouaga 2000 » à la date du 22 août

Composé de trois cellules de dimensions différentes, un hangar, une cuisine, une salle d’apprentissage de couture, le quartier des femmes compte 50 personnes : 45 femmes dont 2 mineures et 5 enfants de moins de trois ans. Parmi ces détenues, 32 sont en situation de détention préventive, 11 sont condamnées dont 5 pour homicide et deux sont sous OMD (Ordre de Mise à Disposition). L’encellulement est collective et les réalités des cellules sont les mêmes.
La plus âgée de la MACO a 47 ans et la plus jeune 17. Celle qui a la plus lourde peine écope de 5 ans d’emprisonnement. Les enfants y sont autorisés à rester jusqu’à l’âge de 2 ans. Toutefois ce délai peut être dépassé si la situation l’exige. Dominé par les couches défavorisées, le schéma de la prison est à l’image de la société. On y trouve les mêmes réalités. Ce quartier abrite également des détenues de nationalité ivoirienne, nigériane et éthiopienne. Il n’y a ni de condamnées à mort, ni de condamnées à perpétuité à Ouaga 2000.
Le directeur de la prison, Claude Ouédraogo, le chef de sécurité, le greffe et les GSP qui ont un regard sur l’évolution des comportements des détenues font partie de la commission d’application des peines. Ils peuvent peser en faveur ou non du changement des peines des détenues.

A. S

Bon à savoir

L’emprisonnement c’est l’isolement. L’objectif est de mettre le délinquant hors d’état de nuire. Mais c’est également réparer le tort causé à une tierce personne ou à la société. Toutefois, la personne détenue à tous ses droits sauf les restrictions liées à ses déplacements. Le justiciable ne doit être emprisonné qu’en cas d’exception : par exemple si sa liberté est susceptible de constituer une entrave à l’instruction. Sinon il doit jouir de sa liberté. En matière de justice, le principe c’est la liberté et la détention l’exception. Mais le contraire se produit quand la justice est mal administrée. Ce qui fait qu’il n’est pas rare de voir même des personnes incarcérées pour des faits non infractionnels.
Le droit non plus ne facilite pas la tâche à ces détenus arbitraires dans la mesure où la durée maximale de la période de détention préventive est de 6 mois et renouvelable à souhait. Or certains juges d’instruction peuvent détenir des justiciables pendant cette période sans poser aucun acte d’instruction. En pareille situation, la solution est de demander une audition au procureur. Mais là également se dresse très souvent une autre barrière : l’inaccessibilité de l’autorité.

A. S


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