Salifou Diallo : L’orfèvre politique, ses ficelles et ses bottes secrètes

Publié le mercredi 13 septembre 2017

Ce fut sa raison de vivre. Comme un artiste ou un athlète, il s’est employé à se perfectionner et à s’adapter, pour devenir un vrai maître. En 1987, au moment du 15 octobre, il était un « feu follet » au service de Blaise Compaoré, dont disait-il (parlant justement de Blaise Compaoré) « s’il m’avait ordonné, j’aurai incendié une partie de Ouaga ».
Puis, au contact de la réalité du pouvoir, il a vite appris, qu’en politique il fallait d’autres ressources pour conduire les hommes. La terreur et les lubies de « militant » avaient leurs limites. Il a fait sa mue, plus vite que la horde des « quinzeoctobares ». Il a compris très vite la psychologie du pouvoir. Celui qui en jouissait n’était pas forcément celui qui jouait les premiers rôles. Il fallait donc posséder celui qui possède la réalité du pouvoir.
C’est ce qu’il a fait en gagnant l’entière confiance de Blaise Compaoré, dont il savait anticiper les désirs, mais à qui il savait aussi, habilement dire les vérités. Il n’a jamais été courtisan. Ce qu’il avait traduit dans son interview d’avant limogeage de Pâques de 2008 par « je ne suis pas un yesman ». Il a eu l’habilité de s’incruster dans les arcanes du pouvoir, d’en tirer même les ficelles, sans paraître jouer les premiers rôles, pendant un bon moment. Ses détracteurs n’ont pas manqué de l’accuser de trafic d’influence, en lui affublant du sobriquet de « le président a dit… ». C’est vrai que pendant quelques années, il a été tellement proche de Blaise Compaoré, tellement à son service qu’il pouvait se prévaloir de traduire et d’exprimer en tout temps et en tout lieu sa pensée et ses volontés. C’est en ces années-là, où les disgrâces pleuvaient autour de Blaise Compaoré, emportant sans distinction militaires et civils, compagnons des premières heures du Front populaire (FP) que les pouvoirs de Salif Diallo se sont raffermis. Certaines disgrâces, porteraient, accusent les victimes, ses empreintes. Lui- même l’avouera, en partie, en 2008. Mais en ces années où il fallait asseoir le pouvoir de Blaise Compaoré, pris dans le sang de ses compagnons, Salif Diallo a été dans l’ombre avec de vrais pouvoirs. Il semblait même éviter la lumière. Une équipe de la TNB partie à la présidence pour les essais, avant enregistrement du message à la nation du nouvel an de Blaise Compaoré, lui avait demandé, comme il avait la même taille que le président, de s’asseoir dans le fauteuil présidentiel pour les réglages. Il déclina, poliment et fermement l’offre. Il a fallu recourir, pour les essais, à un simple soldat. Il n’a donc jamais publiquement laissé paraître qu’il était important dans le système. En tout cas pas au début des années Blaise Compaoré. Sauf que la concentration des pouvoirs, même dans l’ombre, est un peu comme la possession d’une grosse fortune, ça ne se cache pas longtemps et fatalement finit par se savoir et exposer aux convoitises humaines (envie et détestation) celui qui en possède.

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Salif, en 1994 occupe un vrai marocain ministériel, celui de l’Environnement. C’est en ce moment qu’il commence aussi à prendre de la lumière. Son influence commence à devenir visible sur les institutions. Au sein des gouvernements successifs, il s’impose comme un vice premier ministre, donnant du fil à retordre au vrai premier ministre. En février 1996, c’est lui dit-on qui conduit la fronde contre Roch Marc Christian Kaboré, alors premier ministre, à l’instigation de Blaise Compaoré. Celui-ci, après seulement deux ans au premier ministère, est débarqué sans ménagement. C’est le début de cette réputation qui ne le quittera plus et dont il aurait pu en faire les frais après 2008. Son ingéniosité et aussi la providence ont servi sa cause. Il a triomphé magistralement de ses contempteurs, parce que plus lucide, il avait anticipé les évolutions périlleuses d’un régime, dont les médiocres nouveaux animateurs, « repus et feuillus » ne pouvaient apercevoir.
Quand survient l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, le très proche cercle de Blaise Compaoré a l’amertume davantage décuplé, que leur lamentable déconvenue signifiait aussi le triomphe de Salif Diallo, leur ennemi mortel. L’histoire de l’insurrection n’a pas encore fini de révéler tous ses dessous. Mais nombre de structures de la société civile qui seront les fers de lance de l’assaut contre la citadelle rongée du régime Compaoré ont traité à un moment ou à un autre (avant de s’émanciper ou de migrer vers un autre tutorat plus généreux) avec Salif Diallo. Soit directement, soit par l’intermédiaire de ses nombreux sous-marins. Blaise Compaoré et ses hommes n’en ignoraient rien ou presque. Analphabètes politiques, ils ont classé ces fourmillements en « non-événement ». Quand le 4 janvier 2014, Salif est rejoint par Roch et Simon, dans la création d’un nouveau parti, le MPP, le réveil est brutal dans le camp du régime Compaoré. Mais c’était déjà trop tard. Le sort en était jeté. Salif Diallo avait réussi ce qu’il espérait depuis son limogeage de la fête pascale, siphonner le système CDP de ses piliers. Il avait toujours su que créer un parti politique de façon solitaire ne l’aurait mené nulle part. Par contre avec deux poids lourds comme Roch Marc Kaboré et Simon Compaoré il était sûr d’ébranler le système qu’ils avaient à trois soigneusement construit.

Le grain de sable permanant

Salif Diallo s’est perfectionné à l’épreuve du pouvoir. Il a appris à porter des gants, tout en gardant les poings acérés pour certaines besognes dont il faut bien traiter quand on gère les responsabilités de l’Etat. A la terreur permanente, type celle qui a marqué les premières années du Front populaire, il a substitué et/ou adjoint progressivement des méthodes plus soft. Il a ainsi inventé la stratégie du « grain de sable » qui consiste à déstabiliser permanemment l’adversaire. Il disait d’ailleurs à l’époque qu’« un homme politique devrait se réveiller chaque jour avec une idée de complot dans la tête ». De fait, à partir de 1990, tous les mouvements, toutes les organisations politiques et de la société civile ont été infiltrés et ont implosé au moment critique de leur existence ou de leur action. La CFD, au début des années 1990, a implosé au moment où elle consolidait son emprise dans le combat pour exiger la tenue d’une Conférence nationale souveraine. Les taupes qui y avaient été soigneusement infiltrées ont quitté le mouvement au moment critique et la CFD a progressivement perdu de son mordant. La Conférence nationale souveraine ne verra jamais le jour au Burkina Faso.
Après les députations de 1992, les Sankaristes deviennent la cible de Salif Diallo. Les législatives de 1992 indiquaient par la compilation des résultats obtenus, que les sankaristes pouvaient constituer une alternative politique sérieuse, même si les fraudes et le mode de scrutin ne leur avaient pas permis d’avoir un élu. Les sankaristes sont infiltrés soigneusement par une belle brochette de taupes. En 1994, les sankaristes seront filmés en train de se battre comme des chiffonniers, pour cinq malheureux millions donnés par la veuve de Thom, à la Maison de la presse Mohamed Maiga, ancêtre du centre de presse Norbert Zongo qui se trouvait à l’emplacement du CENASA actuel. Cette malheureuse scène a tué tout l’estime que nombre de Burkinabè pouvaient avoir pour les héritiers de Thom Sank. Le mouvement Sankariste ne se relèvera pas facilement de cet opprobre. Les taupes sankaristes qui ont été utilisées pour cette besogne seront récompensées quelques temps après par des strapontins ministériels.
Ensuite ce fut le tour de Hermann Yaméogo et de Gérard Kango Ouédraogo. Aux législatives de 1997, alors que tous deux se considéraient alliés du régime, pour leur rôle joué dans l’étouffement de la CFD, ils sont brutalement décimés. L’ADF sauve seulement deux sièges de député, idem pour le RDA. Dépités et amers, Gérard Kango Ouédraogo prend sa retraite politique et Hermann Yaméogo fait « l’hémicycle buissonnière » jusqu’à la fin de la mandature et s’emploie au niveau du G14 (un regroupement de l’opposition politique) à créer toutes sortes d’emmerdes au régime Compaoré.
Puis ce sera le tour du PAI. Soumane Touré, animateur principal de l’ARDC, mouvement qui s’est opposé à la CFD et à la tenue d’une Conférence nationale souveraine, s’empare des reines du PAI dans des conditions douteuses. S’ensuivra une longue et pénible bataille judiciaire que le camp de Philippe Ouédraogo finira par remporter, mais au prix de la vie de ce parti emblématique de la gauche burkinabè.
Puis vint le tour de l’OBU, ce regroupement politique imaginé par Laurent Bado et le Chat Noir du Nayala, Dr Emile Paré, dont l’objectif était de dynamiter le système CDP et d’offrir l’alternance politique au Burkina. Salif Diallo saura jouer avec dextérité sur l’égo du professeur, à qui il fera croire, (et il y croira), que Blaise Compaoré fatigué du pouvoir voulait faire de lui son successeur. Pour cela, il offrit de l’aide financièrement à structurer son OBU. C’est l’affaire des 30 malheureux millions, qui ne seront pas totalement versés, mais la petite avance de 15 millions aura suffi à exploser à l’arrimage, un OBU mal amorcé et à écorner pour longtemps la crédibilité politique de Bado.
Les syndicats subissent le même sort. Les puissantes centrales comme la CSB sont phagocytées. Le mouvement syndical, si puissant jadis, ne sera plus que l’ombre de lui-même, à la veille de 1998, date de l’assassinat de Norbert Zongo. Il a su infiltré certaines Centrales avec d’ex camarades du PCRV, qu’il avait su habilement débaucher.
Les seuls qui lui ont résisté, c’est le MBDHP et dans une moindre mesure la CGT/B. Probablement aussi par le fait des circonstances. A partir de fin 1998, sa préoccupation n’était plus de s’occuper de l’extérieur mais de régler des affaires urgentes au sein de sa famille politique. Le CDP qu’il qualifiait « de foire des courtisans », commençait à lui échapper. Il décida de s’en occuper en battant le rappel des camarades de l’ODP/MT. Mais Blaise Compaoré ne l’écoutait plus comme avant et certains camarades qui auraient pu être ses alliés lui en voulaient des vaches enragées qu’il leur avait fait bouffer quelques années auparavant.
A partir de 2000, c’est le début de la fin. François Compaoré, à qui il n’a jamais apporté soutien dans l’affaire Norbert Zongo, bien au contraire, prend de l’étoffe et progressivement le détrône auprès de son ainé président. Les alliances changent et c’est la ruée aux domiciles de François et de sa belle-mère. Salif Diallo résiste comme il peut. Il tente de recentrer les choses sur les obligations de la « camaraderie ». Il pense infléchir le camarade Blaise Compaoré face aux dérives « ploutocratiques » de François Compaoré, de sa belle-mère et de ses nouveaux amis. Mais personne ne l’écoute encore. Il use du peu de proximité qui lui reste avec Blaise Compaoré, durant la campagne présidentielle de 2005, comme directeur national de la campagne, pour contrer la montée des FEDABECISTES. Mais rien n’y fit. Les dés étaient jetés. Le sort s’y mêle aussi avec la rupture d’anévrisme qui va contribuer à le diminuer physiquement. Mais il en faut plus pour freiner cette bête politique. A partir de 2006, il a compris que la rupture était définitive. Il a entrepris de se donner les moyens de réussir un divorce à des conditions qui lui sont avantageuses. A son limogeage, en 2008, ses camarades du parti, à commencer par le président du CDP, Roch Marc Kaboré, lui tressent des lauriers d’éloges, même si ça ne dure pas. Pour en rajouter à son spleen, Blaise Compaoré l’exile à Vienne. C’est depuis ce goulag qu’il prépare son comeback et cette fois aussi, les circonstances vont le servir. Alors que dans le pays ses déboires s’amplifient et alimentent les causeries dans les salons feutrés de Ouaga 2000, au grand bonheur de ses tombeurs, son ami et camarade Mahamoudou Issoufou est élu, président du Niger. C’est la providence. Il va s’y refugier. Mettre son talent au service de son camarade et en contrepartie, il acquiert les moyens et les couvertures nécessaires, que seul un Etat peut garantir, pour préparer son comeback.

Salif Diallo signant le livre d’or de L’Evénement :« Vivement que la presse nationale se renforce, que le journal L’Evénement se fortifie pour plus de démocratie et de civisme au Burkina. » C’était le 22 juin 2017, sa dernière grande interview accordée à la presse

Quand Dieu fait ton palabre !
Les ennemis ? Il en avait à la pèle. Mais même eux sont nombreux à n’avoir pas compris la façon dont il avait été remercié, après tous les bons et loyaux services qu’il avait rendus à Blaise Compaoré. Il faut croire que même la providence était aux côtés de Salif Diallo. A partir de 2010 les problèmes s’amoncèlent pour le régime. En 2011, une forte secousse sociale, mécontentement des scolaires et mutineries en série manquent de peu d’emporter le régime. Dans un premier temps, Salif Diallo pense que ces tourments vont contraindre son ex mentor à le rappeler. Blaise Compaoré y a-t-il un instant pensé ? Rien n’est moins sûr. Un moment cependant, l’idée a couru qu’il lui fasse appel comme chef de gouvernement pour lui permettre d’implémenter, la solution politique qu’il avait préconisé dans son interview, d’anthologie, à l’Observateur Paalga. Il y préconisait d’instaurer un régime parlementaire après avoir constitué un gouvernement d’Union nationale. Mais la hargne de ses ennemis n’ont rien permis. Ou peut-être que tout simplement l’idée de devenir Reine d’Angleterre n’enchantait, pas outre mesure, Blaise Compaoré.
Après le congrès du CDP de mars 2012, qui débarque sans ménagement Roch Marc Kaboré et Simon Compaoré, les conditions de sa revanche se mettent en place. Le climat social et politique délétère du Burkina apporte de l’eau à son moulin. De Niamey où il est couvé par Issoufou, il a toutes les latitudes de se livrer à son sport favori : les montages politiques. Il envisage tout et ne néglige rien. Il est tellement actif qu’il inquiète Ouagadougou qui va y dépêcher une mission pour exiger du président Issoufou de le rappeler à l’ordre. Il n’en sera rien. Il est une fois de plus servi par les événements. L’année 2013 est une année difficile pour le régime et décisive pour la suite de la lutte pour empêcher la création du Sénat et subséquemment contrer la modification de l’article 37 de la constitution qui était le but ultime de Blaise Compaoré. En juillet, la mise en place du Sénat est définitivement contrée. Blaise Compaoré rétropédale. Il ne dit pas clairement que le projet est abandonné. Mais c’est tout comme. Salif Diallo et ses camarades continuent de s’organiser. Des rencontres sont initiées pour essayer de les rabibocher avec le régime. Mais rien ne fonctionne vraiment. En novembre 2013, pour la première fois, depuis son départ du perchoir, Roch Marc Kaboré accepte rencontrer une journaliste de RFI à Splendide hôtel. Il lui parle en « off » et lui confie que le divorce est définitif avec Blaise Compaoré. Il envisage même une officialisation de la rupture avant fin 2013. Elle interviendra finalement et officiellement le 4 janvier 2014.

La patte de l’expert

Le temps de l’inventaire viendra sûrement sur l’année 2014. Ces mois cruciaux qui ont conduit progressivement à l’insurrection les 30 et 31 octobre. Salif Diallo y a joué un rôle important dans la construction du puzzle. Certains acteurs très importants avaient la tête tellement dans le guidon, qu’ils n’avaient pas pensé au coup d’après. Salif Diallo avait anticipé et réussi à orienter les choses sans en donner l’impression. Quand l’insurrection survient et que les instances de la transition se mettent en place, c’est lui qui donne le coup d’envoi de la campagne dès novembre 2014. A L’Evénement nous avions, comme journaliste politique, averti que certains allaient être surpris. Beaucoup nous en ont voulu. Quand il a habilement lancé la polémique sur les morts de l’insurrection, ces adversaires sont allés dans le sens qu’il avait voulu. Qu’aucune chapelle ne puisse s’en prévaloir. De décembre 2014 à novembre 2015 il a patiemment construit les bases de la victoire du MPP. Il a pu orienter chaque fois que de besoin les débats. Chaque fois aussi ses adversaires sont tombés dans le panneau. Le slogan, la victoire à « un quart de tour » a provoqué le courroux de ses adversaires, alors qu’il aurait dû susciter des questionnements sur le fondement de l’affirmation. Ensuite après la victoire, il fallait prendre le temps de désamorcer les chausse-trappes des apprentis de la transition. Il s’y est employé avec méthode dans une approche synchronisée avec le président Roch Marc Kaboré.
La suite, il fallait réussir le mandat. Il croyait que c’était possible. Il a su qu’il fallait le faire en rassemblant le maximum. A l’Assemblée nationale il a donné l’exemple dans la composition du bureau de la représentation nationale. Voulait-il que cette autre façon de faire la politique serve de règle pour la pratique de la politique au Burkina Faso ? La providence ne lui aura pas laissé le temps de le dire.

Par Newton Ahmed Barry


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