Rwanda : Voyage au pays des mille collines

Publié le mardi 29 août 2017

A peine avions nous déposé nos baluchons à l’hôtel que nous en sommes ressortis pour une excursion dans la ville. Cette sortie suscitait une impression de vacances mais la conscience que nous étions en train de vivre l’histoire d’un pays et d’un peuple dont nous serions peut être appelés un jour à en être les témoins nous rendait graves. Entre la ville fantôme que nous avions connu en 1994 et Kigaly today, le changement est tout simplement vertigineux.
Comment ont-ils pu en si peu de temps transformer ces espaces dispersés entre des collines en une ville moderne. Tracer routes et autoroutes au milieu d’un relief aussi accidenté est un travail d’Hercule que les rwandais ont accompli de fort belle manière. Et chose frappante, la ville est d’une propreté à faire pâlir de jalousie M’Ba Simon dont on connaissait l’ambition et la vocation pour sa ville en matière de propreté, du temps où il était le bourgmestre de la capitale. La différence ici tient à un fait. Les rwandais s’inscrivent dans cette dynamique et ils jouent pleinement le jeu. Kigali n’est pas une vitrine trompeuse. Même l’arrière-pays est bien tenu. C’est ce que nous avions constaté au cours de nos sorties au Nord et à l’Est du pays.

Mardi 1er août, cap sur Gicumbi

Depuis notre arrivée au Rwanda, nous avions été pris en charge par l’équipe de Nicole Kiberinka, une jeune rwandaise venue des States qui pilote avec discrétion son petit monde de militants bénévoles investis dans la campagne de Paul Kagamé. Yann Gwet, un camerounais arrivé au Rwanda il y a un peu plus d’une année et qui enseigne le journalisme à l’université de Kigali s’occupe de la partie professionnelle de notre séjour (agenda, objectifs, rencontres médias etc…). Ce matin du 1er août, le rendez-vous est pour 6H30. A Orient Hotel Park où nous sommes logés en compagnie de Alexis Kalambry des Echos du Mali et de Emmanuela Yapi de Alerte Info de Côte d’Ivoire, nous embarquons pour Gicumbi, une ville située à la frontière de l’Ouganda, exactement à 67 Km de Kigali. Dès la sortie de la ville, la route serpente presque sans discontinuer le bas des collines. A l’approche des villages, des champs, toujours des champs verdoyants se succèdent comme autant de drapeaux, arborant fièrement la vocation agricole de ces zones. L’arrivée à Gicumbi est sans surprise. C’est un bourg de taille importante, qui a fait sa toilette des grands jours. Un décor de circonstance aux couleurs du FPR, le tout puissant parti de libération dont le candidat à la présidentielle n’est autre que Paul Kagamé. Curieusement, à l’entrée d’une coupole aménagée au début d’une déviation, un agent de police canalise la circulation. Nous empruntons un sentier latéritique sur la colline. Nous roulons encore une quinzaine de minutes et nous voilà dans un petit village à l’allure d’un hameau de culture, en plein milieu de bananeraies. Nous sommes à Mulindi. Là, au milieu de la brousse, Kagamé y a prévu un de ses plus grands meetings de campagne. La place du meeting est à l’image du pays tout entier. Le relief y est fortement accidenté mais le génie créateur rwandais était encore là, une fois de plus. La population du district de Gicumbi est sortie nombreuse pour accueillir leur héros. Un décor féérique en pleine brousse, une population en bon ordre, brandissant flyers où sont inscrits divers messages, une organisation impeccable où l’espace était structuré à l’aide de calicots derrière lesquels les groupes de délégations avaient pris place.
Mulindi, un village symbole. Le haut commandement de l’armée du FPR dirigée alors par Kagamé y avait son quartier général dans une grotte logée dans une des collines environnantes. Le meeting de Mulindi était un retour aux sources, un retour à la case départ. Le village de Mulindi et partant tout le district de Gicumbi est devenu le sanctuaire de la lutte engagée par le FPR pour bouter les génocidaires hors du Rwanda. Retour triomphal donc pour Paul Kagamé, dans une région dont il connait les chemins et les grottes mais aussi les rivières et les vallées. Aujourd’hui la physionomie du district a totalement changé. Routes, dispensaires, écoles, eau courante y ont été apportées. Les maisons en torchis ont fait place à des constructions en tôle. Autant de réalisations que le député de la zone s’est fait fort de rappeler. Alors conclura-t-il, « voter pour Paul Kagamé, c’est s’offrir une assurance-vie ». De fait, la région est la plus grande productrice de lait au Rwanda. 80 000 litres y sont produits par jour. L’agro-pastoralisme est une activité qui connait un boom dans ce pays où jadis les rwandais s’expatriaient chez les voisins en quête d’emploi. Certes, la question de l’emploi reste un gros défi à relever mais les rwandais semblent avoir retrouvé l’espoir en eux-mêmes et en leur pays. La solution de l’emploi viendra d’eux-mêmes. Le vice-président du FPR qui a été le premier orateur du jour l’a affirmé : les rwandais sont aujourd’hui fiers d’eux-mêmes. Ils marchent la tête haute. Hier, ils fuyaient le pays pour aller chercher du travail ailleurs, aujourd’hui, la courbe est inversée. De nombreux africains viennent ici chercher du travail.

Paul Kagamé assène ses vérités

Vêtu en Lacoste blanc, casquette rouge vissée sur la tête, Kagamé a fait son entrée dans l’aire du meeting dans un véhicule militaire, debout et saluant les militants. Après avoir fait le tour d’honneur, il descendit du véhicule serra quelques mains et s’installa à la place qui lui a été réservée. Il fut le troisième et dernier intervenant. Un grand oral, entièrement en langue locale que nous avons néanmoins pu suivre de bout en bout, grâce au talent extraordinaire de traductrice de Alice, sœur cadette de Nicole.

« Les Rwandais sont uniques »

Nous sommes un peuple qui se relève de la guerre affirme d’emblée le candidat président. La guerre est une très mauvaise chose mais elle nous a servi de leçon et voilà où nous en sommes aujourd’hui. Une traduction de ce fameux proverbe : « A quelque chose, malheur est bon ». Cette guerre atroce (ce génocide) aura procuré au peuple rwandais, des avantages qu’ils n’auraient pas eus sans elle. Kagamé invite donc ses frères à un examen de conscience. Chacun devrait se demander d’où il vient et en tirer des leçons de vie. Une situation particulière qui impose au peuple rwandais des exigences. La liberté retrouvée dans la douleur du génocide ne doit pas se transformer en insouciance où chacun cultive son jardin au détriment de l’autre. L’exigence d’unité s’impose donc à tous les rwandais à commencer par celle de la classe politique. Il aura fallu six bonnes années pour y parvenir. La constitution consacre en effet le partage du pouvoir entre majorité et minorité. Pas question de tout rafler au prétexte que l’on a gagné les élections. Il faut que tout le monde participe à la gestion du pays suivant les termes de la constitution. Au Rwanda, c’est la pratique de la démocratie dite consensuelle. C’est ce parcours que traduit Paul Kagamé à travers la formule « les rwandais sont uniques ». Unique par leur histoire (la guerre de libération et le traumatisme qu’elle a engendré), unique par l’expérience politique du pays (la démocratie consensuelle), unique enfin par sa campagne électorale, joyeuse, pacifique, digne et propre. Pour la petite histoire, la candidature de Kagamé est soutenue par huit partis politiques. Deux autres candidats sont dans la course, le candidat du parti écologiste et un indépendant. Mais la différence des moyens est abyssale entre le candidat du FPR, parti au pouvoir et les autres.
A ceux qui critiquent la démocratie à la rwandaise, Kagamé leur a répondu depuis Mulindi : Je ne vois pas pourquoi nous devons souscrire à un modèle de démocratie pour faire plaisir à des gens, alors même que ça ne nous va pas. Nous avons le devoir de répondre à l’appel de nos morts. Ils ne sont pas morts pour rien. Nous devons apporter le bonheur à leur postérité ! Pendant 23 ans, on a essayé en vain de nous déstabiliser parce que nous ne faisons pas les choses comme ils aimeraient. Ce n’est pas non plus demain qu’ils vont réussir à nous dompter. Nous allons continuer ce que nous avons commencé. Je reviendrai ici même demain conclut Kagamé, pour fêter, pour danser et pour continuer de construire le pays avec vous.

Par Germain Bitiou NAMA

N’TARAMA, lieu de mémoire du génocide rwandais

Les rwandais savent d’où ils viennent et ils n’ont pas envie que l’histoire se répète. C’est la raison pour laquelle le pays tout entier est truffé de lieux de mémoire du génocide. Nous avons visité le mémorial de Kigali où sont enterrés les restes de plus de 250 000 victimes. C’est un mémorial de renommée internationale qui retrace en images et en objets authentiques toute l’histoire du génocide rwandais. L’assemblée nationale rwandaise est également un haut lieu d’histoire. Tout le souterrain a été transformé en musée de la résistance. En effet, suite aux négociations d’Arusha, un groupe de politiciens du FPR étaient venus à Kigali pour y poursuivre les négociations avec le gouvernement rwandais d’alors. Pour assurer leur protection, un contingent de six cents hommes de l’armée du FPR y avait été admis conformément aux accords d’Arusha. Mais dès le crash de l’avion présidentiel et le démarrage du génocide de masse, cette position du FPR était devenue la cible à la fois de l’armée nationale et des milices hutus. Le musée retrace l’histoire des négociations d’Arusha, le début du génocide et son déroulement et la résistance farouche des troupes du FPR venues du Nord en renfort au bataillon stationné sur le site de l’assemblée nationale, la prise de la ville de Kigali et la chasse aux génocidaires qui ont été au bout du compte boutés hors du Rwanda.

Le Musée de NTARAMA

C’est une église d’un village de campagne où s’étaient refugiées plus de 5000 personnes fuyant le génocide. Ces personnes furent massacrées par les milices hutues en l’espace d’une semaine (du 07 au 15 avril 1994).
Le mémorial comprend trois parties : l’église, les annexes et les fosses communes.
Dans l’église sont exposées sur quatre rangées de 3 compartiments chacune, des crânes humains. Dans une autre partie de l’église sont exposés les instruments du génocide : matraques cloutées, machettes, couteaux faucilles, pelles etc…
Plus loin, dans des récipients sont jetés en vrac des documents d’identité trouvés sur place ainsi que des billets de banque, des cahiers d’écoliers, des ardoises. Dehors, juste à côté de l’église, la tombe de Pélagie Umuraza. Cette dame avait pensé qu’en se retirant dans la maison de Dieu avec ses trois enfants, elle aurait la vie sauve. Elle a été tuée avec tous les trois enfants. Son mari rescapé, avait pu s’enfuir avec trois autres de leurs enfants. C’est lui qui a demandé et obtenu que sa femme soit enterrée sur place avec les trois enfants morts dans l’église.
Dans une de ses annexes qui servait de cuisine, les réfugiés qui y étaient ont tout simplement été brûlés vifs avec de l’essence.
Une autre annexe, lieu de catéchisme. Le mur côté sud porte aujourd’hui encore les traces de sang. C’est le sang des bébés dont on fracassait les crânes contre ce mur. Tout à côté, de longs bâtons, le long du mur qui servaient à causer aux femmes le supplice du sexe.
Les murs de l’école sont tapissés de messages d’enfants qui ont visité ces lieux d’horreur. Ils y décrivent leurs ressentis et leurs espérances…
Le magasin de stockage : Là sont entreposés les habits des victimes, les ustensiles de cuisine, les matelas et les premiers cercueils qui ont recueilli les dépouilles des victimes. Celles-ci ont été transférées après dans des cercueils plus décents.
Trois fosses communes en réfection : Ces fosses communes accueillent les restes humains non identifiés. On ne sait combien d’hommes et de femmes y reposent.
La flamme de l’espoir : Chaque lieu de mémoire a ses lampes de l’espoir. Celles-ci s’illuminent chaque année à partir du 7 avril, début du génocide de masse jusqu’au 4 juillet, fin du génocide.
Les Africains doivent tirer leçon du génocide rwandais. Ils n’ont pas beaucoup fait pour aider ce peuple quand il était dans la tourmente. La communauté internationale y a joué un rôle ambigu, pour ne pas dire plus. Quand elle n’a pas donné un coup de pouce aux génocidaires, elle ne s’est tout simplement préoccupée que de ses ressortissants. Quant aux rwandais, ils peuvent crever ! Le général canadien Roméo Dallaire alors en charge de la mission de l’ONU au Rwanda témoigne à ce sujet : « Quand je pense aux conséquences du génocide rwandais, je pense tout d’abord à ceux qui sont morts d’une manière atroce par les blessures faites à la machette et ce à l’intérieur de centaines d’églises torrides, de chapelles et de missions où ils étaient allés chercher la protection de Dieu, fuite qui s’est au contraire terminée dans les bras de Lucifer. Je pense aux plus de 300 000 enfants qui ont été tués et ceux qui se sont transformés en tueurs dans une perversion de l’idée de l’enfance. Je pense aussi à ceux de ces enfants qui ont survécu et qui sont devenus orphelins à la suite du génocide. Ceux-là ont été abandonnés par nous comme nous avons abandonné leurs parents dans les champs de la mort du Rwanda ».

Germain Bitiou NAMA

Nous avons rencontré Kagamé, ce qu’il nous a dit

L’entretien a eu lieu dans une petite salle du complexe flambant neuf dans une banlieue de Kigali. L’imposant immeuble se dresse sur un terrain de plusieurs hectares fleuri et entièrement pavé, entouré de nombreux bâtiments annexes. Le décor est féerique en cette nuit du 4 août où de nombreux convives y attendaient les résultats de l’élection présidentielle. Le Front patriotique rwandais, parti présidentiel s’est offert en effet un joyau architectural, à la dimension de son ambition pour le Rwanda. Quelques minutes après notre installation et voilà le président qui fait son entrée. Poignées de main, micro placé sur sa jacket, notre hôte s’installe sur une chaise et nous voilà partis pour le jeu de questions-réponses.

Vous aviez pas mal transformé votre pays depuis que vous êtes là. Quel sera la spécificité de ce mandat-ci ?
Il s’agira surtout d’une continuité. Le Rwanda a encore beaucoup de défis à relever dans les domaines de l’emploi des jeunes, de la construction des infrastructures, de la santé.
J’ai accepté ce mandat suite à une pétition populaire qui me demandait de bien vouloir accepter de continuer à servir le peuple à ce niveau de responsabilité. Je ne m’en suis pas dérobé.

Et qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ?
Il y a comme un contrat entre le peuple rwandais, le FPR et moi. Ça ne me pose aucun problème d’aller faire autre chose. J’accepte de continuer à travailler pour le peuple rwandais. Je ne suis nullement indispensable car ce que le FPR et les rwandais ont construit est irréversible avec ou sans Kagamé. Je suis président pour insuffler un leadership. Nous avons des jeunes capables de prendre la relève.

Quel est le secret de cette réussite ?
Le Rwanda a une histoire et un passé récent spécifiques qui induisent un processus démocratique et un comportement électoral tout aussi spécifiques. Il n’y a pas de secret particulier. Il n’y a pas d’alternative au travail et à la sincérité avec le peuple. Nous avons décidé de lutter contre la fraude, de travailler avec le peuple, de mobiliser les populations pour relever les défis. Il n’y a pas d’autre secret. Nous travaillons avec le peuple et pour le peuple, pas contre le peuple. Il ne s’agit pas pour nous de construire une réussite personnelle mais d’avoir la confiance du peuple. Pour le reste, le rôle du leader est juste d’être devant.

C’est donc possible d’avoir un autre Paul Kagamé au pouvoir ?
Bien sûr. C’est une question de contexte, d’environnement et surtout pour nous de savoir préparer la relève. Nous travaillons pour le Rwanda et les Rwandais. Les nouvelles générations de rwandais ont intégré beaucoup d’éléments, beaucoup de réflexion diverses et retenu beaucoup de leçons. La société rwandaise, notre économie, nos institutions évoluent et s’inscrivent dans une dynamique vertueuse. Même si le peuple rwandais a souhaité que j’assume le leadership pour quelque temps encore, cette dynamique ne s’arrêtera pas avec mon départ.

En 2018 vous allez prendre la tête de l’Union africaine. Le Sahel et en particulier mon pays, le Mali est confronté au problème du terrorisme. Qu’est-ce que vous allez entreprendre pour cette partie du continent ?
C’est vrai le problème du Sahel est un grand problème. Je pense que le mieux serait de le traiter à partir de ses origines, de revoir la gouvernance et de travailler à construire une véritable capacité militaire. Oui on peut coopérer avec d’autres. Mais là n’est pas la vraie solution. Les Maliens doivent travailler à trouver des solutions endogènes. Je vais parler avec IBK et j’espère que le Mali fait des efforts pour s’en sortir d’abord seul. Car c’est le plus important. Il est vrai qu’IBK est arrivé dans des circonstances difficiles, mais vous devez au Mali travailler à vous conforter avant de compter sur les autres.

De nombreux jeunes africains qui vous admirent applaudissent votre réélection. Quel message avez-vous à leur adresser ?
Jeunes et vieux doivent travailler ensemble. Les vieux ne sont pas les ennemis des jeunes. Mais il faut aussi donner aux jeunes des opportunités pour se construire. Mon message pour les jeunes, c’est de ne pas perdre espoir. Ils doivent comprendre et s’impliquer en politique. Je dis aux jeunes : Ne fuyez pas vos pays car personne ne viendra le construire pour vous. Ceux chez qui vous partez ne seront jamais avec vous. Même si vos dirigeants d’aujourd’hui ne sont pas des modèles, apprenez à être leaders. Ne comptez pas non plus sur les ONG pour vous former en leadership. Apprenez de vos ays et de vos réalités. Oui, il est permis d’aller étudier ailleurs dans les meilleures universités. Mais pour le reste, seul votre contexte local vous aidera à être leader chez vous. Vous appartenez d’abord à vos ays. Pas à l’Occident encore moins aux ONG.

Alexis KALAMBRY, directeur de publication Les Echos du Mali
Germain Bitiou NAMA, directeur de publication de L’Evénement-Burkina Faso


Commenter l'article (0)