Proclamation de l’Indépendance de la Haute-Volta : Une tranche d’histoire non conformiste

Publié le mardi 29 août 2017

L’indépendance de la Haute-Volta a été proclamée, on ne le dit pas assez, sous de mauvais auspices. De fait, au moment où celle-ci intervenait, toute opposition politique était complètement muselée sur tout le territoire de cette colonie française d’Afrique occidentale. Ce qui revenait à sortir du joug du colonialisme pour entrer dans l’enfer d’un despote noir, alors que l’on parlait d’émancipation des colonisés. En effet, la dictature d’un seul homme s’était affirmée sur ce territoire en l’espace de quelques deux années seulement avant la proclamation : celle de Maurice Yaméogo, le père de l’indépendance. Une petite tranche d’histoire, non conformiste. Reprenons le cours des événements à partir de la date charnière du 31 mars 1957 où eurent lieu les élections à l’Assemblée territoriale de la Haute-Volta. En application de la loi-cadre Gaston Defferre, ces élections visaient à doter le territoire d’une Assemblée et d’un gouvernement local, en vertu de la marge d’autonomie accordée aux territoires des colonies françaises. Au sortir de ces élections, le PDU (Parti Démocratique Unifié) du grand leader africain, Daniel Ouezzin Coulibaly, issu de la fusion le 29 septembre 1956 du PSEMA de Joseph Conombo avec le RDA, remporta la majorité absolue des 70 sièges : 39 députés, et le MDV de Gérard Kango Ouédroago et de Michel Dorange : 26, le MPEA de Nazi Boni : 5, et enfin : 2 députés pour les Indépendants d’Outre-Mer (IOM). Daniel Ouezzin Coulibaly fut alors élu Vice-Président du Conseil. Bien que disposant de la majorité absolue, en grand visionnaire, il opta pour la constitution d’un gouvernement de coalition avec sept ministres PDU et cinq ministres MDV. Maurice Yaméogo, élu MDV, obtint ainsi le portefeuille de l’Agriculture dans le premier gouvernement du 17 mai 1957. Très vite cependant, des tensions éclatèrent au sein du PDU. L’ancien leader du PSEMA (Parti Social d’Education des Masses), Joseph Conombo, refusa d’affilier son parti au RDA, comme le lui demandait le vice-président du conseil. Quittant alors la majorité gouvernementale, Conombo reconstitua le PSEMA avec six autres députés. Ouezzin Coulibaly, de son côté, transforma le PDU en Union Démocratique Voltaïque (UDV), affilié au RDA. Dans cette recomposition du paysage politique, l’UDV-RDA perdit la majorité absolue tandis que se forma en décembre 1957, à l’Assemblée, un groupe parlementaire anti-Ouezzin autour du PSEMA, du MPEA et du MDV. Ainsi, bien que ministre du gouvernement, Maurice Yaméogo se retrouva dans l’opposition parlementaire. Le 17 décembre 1957, Joseph Conombo déposa au nom de son nouveau groupe parlementaire une motion de défiance adoptée contre le gouvernement. La loi-cadre ne prévoyait pas la démission du gouvernement en cas de vote de défiance. Elle disait simplement que le gouvernement pouvait démissionner. Le gouvernement de Daniel Ouezzin Coulibaly ne démissionna donc pas. En janvier 1958, en débauchant Maurice Yaméogo, qui entraina avec lui les députés MDV de Koudougou : Nader Attié, Gabriel Traoré et Dénis Yaméogo et des conseillers, tel Mathias Sorgho, Ouezzin Coulibaly débloqua cette crise politique. Grâce à une nouvelle majorité, le vice-président du conseil fit dissoudre le gouvernement, le 22 janvier 1958. Il recomposa un nouveau cabinet le 6 février. Celui-ci se composait uniquement de ministres UDV-RDA, et Maurice Yaméogo fut propulsé n°2 du régime, avec le poste de ministre de l’Intérieur.

Maurice Yaméogo ne s’attendait pas à un cache-sexe

Quelques temps après, le vice-président du conseil, souffrant de maladie, fut évacué pour des soins à Paris. Ce concours de circonstance permit à Maurice Yaméogo d’assurer l’intérim de chef du gouvernement : l’homme de Koudougou qui ne s’attendait pas à un cache-sexe se vit drapé d’une longue toge. Daniel Ouezzin Coulibaly, malheureusement, décéda à Paris, le 4 septembre 1958, à l’hôpital Saint-Antoine. Le comput fut donné. Yaméogo commença à mettre en place un pouvoir personnel. Le 28 septembre 1958, les Voltaïques approuvèrent la constitution de la Communauté franco-africaine renforçant leur autonomie. Le 17 octobre 1958, l’Assemblée fut convoquée pour élire le successeur de Daniel Ouezzin Coulibaly. Ce jour-là, le Moogo Naaba Kougri fit encercler l’Assemblée par 3 000 de ses partisans. C’est ce que d’aucuns ont pu appeler le coup d’Etat manqué de Naaba Kougri. Ce dernier aurait disposé, en outre, pour la circonstance, du soutien du Colonel Chevreau, commandant de l’armée française en Haute-Volta. Le moins qu’on puisse dire, c’est que le souverain des Moosé voulait influer sur l’élection du successeur de Ouezzin Coulibaly. Avec promptitude, l’intérimaire de la vice-présidence du conseil fit disperser les assaillants. Cela joua sans doute pour son élection lors du report du vote le 20 octobre. Yaméogo devint ainsi président (plein) du conseil, et non vice-président comme l’était son prédécesseur, la constitution de 1958 ayant transformé ce statut. Depuis avril 1958, l’opposition parlementaire était regroupée au sein du MRV, section locale du PRA, le concurrent local du RDA. Une bipolarisation partisane. Mais, peut-être un peu échaudé par le coup de force de Naaba Kougri, le MRV-PRA se rapprocha de Yaméogo qui, le 10 décembre 1958, forma un gouvernement d’union composé de sept ministres UDV-RDA et cinq ministres MRV-PRA. Le lendemain, Yaméogo proclama la République. L’Assemblée territoriale devint législative et constituante. Le 29 janvier 1959, Yaméogo obtint de celle-ci des pouvoirs spéciaux. Usant de ceux-ci, il opéra un nouveau découpage des circonscriptions électorales. Cette habile manœuvre permit â son parti, l’UDV-RDA, de remporter les législatives du 19 avril : 66 députés contre seulement 9 au MRV-PRA. Le 25 avril, l’Assemblée confirma le président du conseil dans ses fonctions. Mais, le 1er mai, Yaméogo forma un cabinet composé uniquement de ministres UDV-RDA. Rapidement, l’opposition ne compta plus que trois députés à la suite des désistements en faveur de la majorité. Par ailleurs, la position du président du conseil se renforça les 25 et 26 août avec l’exclusion de l’UDV-RDA de son ancien ténor, le docteur Ali Barraud, ainsi que du secrétaire général du parti, Joseph Ouédraogo. Sur cette lancée, trois jours plus tard, soit le 29 août, Yaméogo supprima, par décret, le conseil municipal de Ouagadougou que présidait Joseph Ouédraogo, qu’il remplaça par un comité de gestion confié au docteur Joseph Conombo. Rien ne résiste alors à Monsieur Maurice, ainsi qu’on l’appelait. Aussi, à l’automne 1959, « même les irréductibles députés de l’opposition menés par Gérard Kango Ouédraogo finirent-ils par rejoindre l’UDV-RDA, mettant officiellement fin au MRV ». Il n’y avait plus d’opposition parlementaire en Haute-Volta. Ce fut donc sans opposition que Yaméogo fut élu Président de la République le 11 décembre 1959. Le 22 mai 1959, il se fit de nouveau octroyer des pouvoirs spéciaux pour six mois. Cette situation lui permit de concocter, à ses aises, tout un arsenal législatif contre ses adversaires. Ainsi, quand Nazi Boni créa le 6 octobre le Parti National Voltaïque (PNV), section du Parti de la Fédération Africaine (PFA), Yaméogo le fit dissoudre dès le lendemain sous le prétexte que la référence au PFA était anticonstitutionnelle. Mais Nazi Boni récidiva deux jours plus tard en créant le Parti Républicain de la Liberté (PRL). Le 6 janvier 1960, le PRL fut, à son tour, interdit « sous le prétexte que le drapeau de la Fédération du Mali à laquelle Maurice Yaméogo avait empêché l’adhésion aurait été hissé dans le fief de Nazi Boni ». Protestant publiquement, ce dernier se vit faire l’objet d’une information judiciaire. Le 22 février 1960, ce fut au tour de Gérard Kango Ouédraogo, membre de l’UDV-RDA, de faire les frais des manœuvres de Yaméogo, qui mit son veto â la création de son parti : le Parti d’Action Paysanne (PAP). Le 12 mars 1960, Nazi Boni et Joseph Ouédraogo déclinèrent une invitation de réconciliation avec le Président de la République. Le 28 juin, ces deux personnalités citées signèrent toutefois, avec Diongolo Traoré, Edouard Ouédraogo et Gabriel Ouédraogo, une lettre ouverte critiquant l’action gouvernementale dans le but d’obtenir une table ronde. En réponse, Yaméogo les fit tous interner le 2 juillet à Gorom-Gorom. Seul Nazi Boni put s’échapper. Sentant le roussi, ce dernier s’était exilé auparavant. Aussi, le 5 aout 1960, la proclamation de l’indépendance de la Haute-Volta se fit-elle dans un pays où toute forme d’opposition était muselée. En pleine paranoïa, la dictature de Yaméogo s’affirma après la proclamation de l’indépendance. Il fit exiler ses derniers adversaires, quelques fois, pour les bienheureux, par la voie diplomatique : ainsi Henri Guissou, son grand rival de Koudougou, fut nommé ambassadeur à Paris, et Gérard Kango Ouédraogo en Grande-Bretagne.
Parvenu à la magistrature suprême par un concours de circonstance, à force de manigances de tout genre, de traitrise, de fraudes électorales, d’élimination de candidatures rivales, de trucage, et d’embastillement, Yaméogo, dans sa course effrénée pour le pouvoir, dans sa soif du pouvoir, mit à genou les Voltaïques. Il ne respecta pas son destin. Son nom de naissance était, en effet, Nawalagmba Yaméogo. Nawalagmba signifie : « il viendra rassembler ». Or, à tous égards, le prédestiné Nawalagmba, en pratique, eut à tout disperser : partis politiques, opposants, syndicats, chefferie coutumière, clergé (en particulier, la puissante église catholique qui, pourtant, eut à le secourir plus d’une fois et à laquelle il devait tout), et nous en oublions. In fine, Yaméogo, en très peu de temps, s’était mis à dos tout le pays, Il fit le désert autour de lui. Un peu comme en représailles à sa propre traversée du désert, entre 1952 et 1957, quand perdant son mandat de Grand Conseiller de l’AOF, le 17 juin 1951, puis celui de Conseiller Général de Koudougou, le 30 mars 1952, il était redevenu simple commis expéditionnaire, sa fonction d’origine, alors qu’il avait déjà goûté, à Dakar notamment (siège du Grand Conseil de l’AOF), aux joies et délices de l’élite africaine.
La suite, on la connait. La montée inexorable de la dictature durant son mandat. Heureusement que les Voltaïques ont su rebondir à temps le 3 janvier 1966.

Source :( Wikipédia +Historical dictionnary of Upper-Volta, Daniel Miles McFarland).

AL


Commenter l'article (0)