Entretien avec Zéphirin Diabré : Là où Blaise faisait appel à concurrence, le MPP fait du gré à gré

Publié le mardi 29 août 2017

Quelle est votre analyse des revendications sociales tous azimuts ?
On peut y voir l’effet conjugué de plusieurs facteurs : d’abord, les promesses démagogiques du MPP pendant la campagne de 2015. Le MPP a trop promis. C’est cela qui les rattrape. Ensuite, l’absence de vrai changement dans la gouvernance du pays. Quand les travailleurs analysent les actes et les manières de faire de nos dirigeants, ils se disent que rien n’a changé. Donc à quoi bon donner du répit ! De plus, on ne peut pas demander des sacrifices aux travailleurs quand ceux-ci sont témoins de la corruption qui sévit dans le pays aujourd’hui. Enfin, la satisfaction donnée aux revendications des magistrats, dès l’entame du mandat, a frustré les autres catégories sociales, qui se disent que s’il y’en a pour les magistrats, il doit y en avoir pour tout le monde.

Le pouvoir dit que les syndicats sont manipulés par l’opposition
C’est l’argument le plus ridicule que j’ai jamais entendu. Du reste, il n’est pas nouveau. Tous les régimes de ce pays, depuis celui de Maurice Yaméogo à l’actuel, en passant par la troisième république et le CNR, ont toujours vu des mains d’opposants derrière les conflits sociaux. C’est une fuite en avant qui a toujours précédé une vraie fuite !

Sur le PPP, le CFOP voit déjà une manière du MPP de se constituer des fonds de campagne pour les échéances électorales de 2020. N’est-ce pas là un procès d’intention ?
Laissez-moi d’abord préciser à nouveau notre position sur cette question. Ni l’UPC, ni l’Opposition ne sont contre le principe du Partenariat Public Privé (PPP), qui consiste à faire appel au secteur privé pour préfinancer des projets publics. En la matière, nous, à l’UPC, nous sommes cohérents avec nous-mêmes, puisque le PPP est une méthode libérale par excellence. Cela fait d’ailleurs sourire de voir le MPP, et ses alliés de la soit disant gauche, venir nous chanter ainsi les mérites du secteur privé, eux qui ne ratent pas une occasion de dénoncer le libéralisme. Comme dit l’autre, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas. Ou qui ne se contredisent pas.
Ce que l’UPC et toute l’Opposition dénoncent, c’est le fait d’utiliser le gré à gré pour sélectionner les privés avec lesquels on va travailler. Le PPP est une chose, le gré à gré est une autre chose. Là où il y a gré à gré, il ya forcément risque de corruption. C’est ce que nous dénonçons.
Vos lecteurs doivent bien comprendre qu’en fait la loi sur les PPP que le MPP a fait voter n’est pas une nouvelle loi. Le gouvernement a simplement modifié quelques articles de la loi Blaise Compaoré de 2013, qui réglemente les PPP au Burkina Faso. Cette loi Blaise Compaoré comporte des critères précis pour la sélection des partenaires privés. Et elle privilégie l’appel à concurrence. C’est cet aspect que le MPP trouve contraignant. Il a gardé la loi Blaise Compaoré, mais a changé les articles relatifs à l’appel à la concurrence, pour les remplacer par des articles autorisant le gré à gré. Donc ce qui est dramatique dans cette affaire, c’est que le MPP, issu d’une insurrection populaire dont le moteur était la soif d’une meilleure gouvernance, vient ainsi nous dire que la loi Blaise Compaoré relative au PPP était trop dure, et qu’il faut l’assouplir. Là où Blaise Compaoré a dit qu’il faut un appel à concurrence, un gouvernement post insurrectionnel nous dit qu’il faut faire du gré à gré. C’est le monde à l’envers.

N’empêche que sur le vote de la loi, on vous reproche d’être campée dans une stratégie de tension plutôt que de ferrailler dur pour négocier des verrous qui soient autant de leviers de transparence. Que pensez-vous du reproche que l’opinion vous a fait en la matière ?
Nos députés ont exposé leurs arguments dans les commissions. Ils l’ont fait avec une telle conviction qu’ils avaient réussi à rallier les députés de la majorité, mais ceux-ci ont été rappelés à l’ordre par leur hiérarchie. Au moment de la plénière, nos députés ont encore fait état de leurs arguments. Mais l’’expérience enseigne que dans notre pays, les débats d’arguments ont une influence limitée. Nos députés auraient pu rester là-bas toute une journée et étaler leurs arguments, cela n’aurait eu aucune influence sur les cours des choses. Une fois les lois votées, les gens oublient les arguments avancés par les uns et les autres. Et avec ce gouvernement, aucun engagement de transparence n’a la chance d’être appliqué. Ce qui marque les esprits, ce sont les actes forts ! Et celui qui a été posé par les députés a vraiment marqué les esprits, y compris loin au-delà de nos frontières. Lorsque la télévision montre une opposition qui claque la porte, croyez-moi, cela ne laisse personne indifférent ! C’est grâce à cet acte que la question est devenue un sujet de débat national.

Vous dites que là où il y a gré à gré, il y a forcément risque de corruption. Mais comment doit-on comprendre la forte corruption dans les procédures normales des marchés publics ?
Justement ! S’i ya déjà des dérapages dans les procédures dites normales, imaginez ce que cela sera avec le gré à gré ! Dans la législation des marchés publics, la procédure de gré à gré est une procédure exceptionnelle, à cause justement des risques qu’elle comporte.

Le gouvernement vient de conclure son premier PPP avec une entreprise française pour la confection de passeports sécurisés. Quelle est votre réaction ?
Oui j’ai effectivement lu le compte rendu du Conseil des ministres relatif à cette affaire. Des questions me viennent tout de suite à l’esprit :
Quelle est l’urgence du besoin de notre pays en la matière pour qu’on passe par une procédure de gré à gré ? D’autant plus que le travail va s’étaler sur 5 ans. Un appel d’offres aurait duré au plus Trois (3) mois.
Il y a des entreprises burkinabè capables de confectionner ce genre de documents, soit par elles-mêmes, soit en partenariat. Si on les avait consulté dans le cadre ne serait ce qu’une consultation restreinte, on aurait sans doute eu un coût moins élevé.
A combien cette entreprise fabriquera chaque passeport ? A combien le vendra t’il ? Combien gagnera-t-elle ? Et combien gagne l’Etat burkinabè. Rien de tout cela n’a été dit. Or, c’est là que se situe la vraie question ! Le gouvernement doit publier ces chiffres pour qu’on sache ce que cache derrière ce deal ! L’expérience de la RDC peut nous être utile. Là-bas, les passeports sont confectionnés selon la même procédure. Résultat : des gens au sein du pouvoir touchent une commission sur chaque passeport délivré !

Quelle appréciation faites-vous de la politique du gouvernement sur l’emploi des jeunes ?
Comme vous, j’en attends toujours des résultats. Chaque jour que Dieu fait, je suis assailli par des chômeurs diplômés qui viennent me raconter leur galère. Je n’arrive toujours pas à comprendre la politique qui est mise en œuvre.

Quel est votre remède sur la question ?
C’est un long débat. Relisez le programme présenté par le candidat de l’UPC en 2015. Tout y est dit !

Quel entendement avez-vous de la réconciliation nationale et quelle appréciation faites-vous de sa mise en œuvre par le gouvernement ?
Tous les pays qui ont connu des déchirures de leur tissu social ont finit par se pardonner et de réconcilier. Regardez l’Afrique du Sud ! Donc, tôt ou tard, les burkinabè finiront par trouver les chemins de la réconciliation. La question est de savoir comment ? Ma position, qui rejoint celle de toute l’opposition, c’est que la réconciliation passe par la vérité et la justice, étant entendue que cette justice doit être objective, impartiale et équitable. Or, c’est justement à ce niveau qu’il y a problème. Le gouvernement aime se refugier derrière l’argument de l’indépendance de la justice, mais pourtant, sur certains dossiers emblématiques, des membres très influents de ce régime ont fait, à l’avance, à des personnes qui leur sont proches, des confidences sur des décisions judicaires qui ont été prises plus tard. J’ai déjà eu à dénoncer le fait que le MPP utilise la détresse judiciaire de certaines personnalités pour conclure des deals politiques.

Qui sont les personnalités en question et quels sont les deals politiques conclus sur leur dos ?
Lors des élections municipales de 2016, des anciens maires emprisonnés ont été approchés pour se voir proposer un deal politique : on te donne une liberté provisoire, mais tu aides le MPP à battre campagne. Et les exemples abondent !

Quelle est selon vous l’utilité du HCRUN ?
Le concept est sans nul doute bien approprié. Reste maintenant à voir des résultats concrets.

Quel regard portez-vous sur la question brûlante de l’insécurité vue sous l’angle du terrorisme ?
C’est une menace avec laquelle nous aurons à vivre pendant longtemps. Comme toutes les questions complexes, la solution ne peut qu’être multi directionnelle : sécuritaire, éducationnelle et développementale.

Vous êtes très critique à l’égard du pouvoir. Etes-vous dans un jeu de rôle ou avez-vous des solutions vraiment innovantes pour les Burkinabè ?
Si je suis engagé en politique, c’est parce que j’ai une certaine idée de ce qu’il faut pour mon pays. J’ai aussi une expérience variée et réussie, à la fois nationale et internationale ; dans le public comme dans le privé. Même si je reconnais que je ne sais pas tout, on ne peut quand même pas prétendre que je suis un ignare. Donc forcément, des solutions pour notre pays, j’en ai !

Vous affirmez avoir des solutions pour notre pays. Donnez-nous en quelques-unes concernant le terrorisme.
Le fait d’avoir des idées de solutions n’impliquent pas qu’il faille toujours les étaler sur la place publique. La question de la lutte contre le terrorisme est une question éminemment sensible. Elle ne se traite pas à coups d’interviews !

On vous a vu à Sapouy à côté des Koglweogo. Quelle est votre position sur le phénomène ?
J’avais été invité à Sapouy par les responsables des Koglweogo. Je voulais en savoir plus sur le phénomène. Ici comme dans le Far West américain jadis, les milices d’auto-défense fleurissent lorsque l’Etat est défaillant. Et le fait est qu’en matière de sécurité des personnes et des biens, notre Etat peine à remplir correctement sa fonction régalienne.
Cela dit, pour être efficaces et utiles, les milices d’auto-défense ont besoin d’être encadrées afin qu’elles travaillent dans le cadre de la légalité. Cela me semble-t-il dans ce domaine de la complémentarité entre forces de l’ordre et Koglweogo qu’il ya de sérieux ratés.

L’école burkinabè est en crise. Avez-vous des solutions originales pour la sortir des ornières ?
Pour dire vrai, cette crise ne date pas d’aujourd’hui et elle n’est pas propre au Burkina Faso. Depuis les indépendances, tous les experts qui observaient les systèmes éducatifs des pays francophones n’ont eu de cesse de tirer la sonnette d’alarme. Nous fabriquons des diplômés sans tenir compte des besoins de nos populations et de nos économies, ni du type d’économie que nous voulons construire dans le contexte de l’économie mondiale. A l’origine, l’école avait pour but de dispenser un savoir. Aujourd’hui, elle doit avoir pour but de former à un métier. Donc, d’offrir un emploi. D’où la nécessité de revenir à cette adéquation formation/emploi, en revisitant les différentes filières, surtout en les décloisonnant, en favorisant les migrations entre filières et en démystifiant certaines formations. Quand j’étais à Harvard, j’ai été surpris de voir des gens s’inscrire en médecine après avoir achevé une licence de lettres. Et lorsque j’ai cherché à comprendre, on m’a expliqué que ce n’est pas parce que quelqu’un a une formation littéraire qu’il ne comprend pas les matières scientifiques. C’est tout le contraire du système latin dont nous avons hérité, où on cloisonne pour l’éternité les filières, en partant du principe que les cracs font maths et physique et que les moins doués sont bons pour faire lettres modernes ou sociologie. Ce qui est totalement faux ! La refonte des filières est donc nécessaire, et le rééquilibrage en faveur des filières scientifiques s’impose.

Concernant le PNDES, qu’est-ce qui vous oppose au pouvoir. Est-ce la formule ou les moyens de sa mise en œuvre ?
Nous ne sommes pas opposés au PNDES. Nous n’y croyons pas. C’est différent. Tout le monde se rend compte maintenant que les annonces de mobilisation qui ont été claironnées à la suite de la rencontre de Paris ne correspondent pas à la réalité.

Ne pas croire au PNDES revient à dire que vous ne croyez pas que le président Kaboré puisse réussir son mandat…
S’il veut réussir son mandat, il va falloir qu’il agisse différemment. Et il le sait. Vous aurez noté qu’au retour de Paris, alors que ses ministres, qui en étaient pour la plupart à leur première table ronde en tant que décideurs nationaux, étaient euphoriques, lui avait des propos plus mesurés. Parce qu’il connait la vanité de ce genre de rencontres. Il a présidé sa première table ronde en 1993 à Genève, en tant que Ministre des Finances. J’étais à ses cotés en tant que ministre du Commerce, de l’Industrie et des mines. Ensuite j’ai présidé celle de Genève en 1995, lui étant premier ministre. J’ai ensuite eu l’expérience de co-présidé plusieurs tables rondes en ma qualité de Directeur Général du PNUD. Je sais ce qui s’y dit. Et je sais ce qui s’y récolte à la fin. Mon inquiétude est amplifiée par la faiblesse actuelle de la réactivité de notre Etat. Les dossiers ne sont pas gérés par les plus compétents, mais plutôt par des amis politiques. Et la décision prise lors du dernier congrès du MPP d’officialiser la politisation de l’administration ne va pas arranger les choses.

Le procès du gouvernement Tiao, n’est-ce pas le couronnement de la lutte du CFOP ou avez-vous changé d’avis ?
La justice dans le dossier de l’insurrection est une revendication du CFOP dans son ensemble. Contrairement à ce que vous pouvez penser, ceux qui sont incriminés attendent impatiemment cette occasion pour s’expliquer. Mais ce qui pose problème, c’est que les membres du gouvernement Tiao sont jugés pour complicité de meurtres. C’est très bien. Sauf que, qui dit complices, dit auteurs ! Et ces auteurs sont où ? En général, on commence par juger les auteurs, et ensuite on arrive aux complices. Là, on nous fait le chemin inverse. Bizarre !

Quel est l’état d’âme de l’insurgé Zéphirin Diabré, quand il se retrouve parmi ses adversaires d’hier, qui remettent en cause les acquis de la lutte du CFOP ?
Quel acquis de l’insurrection ont-ils mis en cause ? Citez-moi un exemple. D’ailleurs, ils ne sont pas en position de le faire puisqu’ils ne gèrent pas les affaires du pays. C’est le MPP qui est en position soit de remettre en cause des acquis, soit de les renforcer. Je peux vous citer un acquis que le MPP a officiellement remis en cause : la dépolitisation de l’administration. Et la liste ne se limite pas à cela !

Un commentaire sur le mandat d’arrêt international contre François Compaoré ?
Par principe, je ne commente jamais les décisions de justice. Laissons la justice faire son travail.

Sur les affaires judiciaires pendantes de manière générale, quelle appréciation faites-vous des lenteurs ?
Comme citoyen lambda, je ne comprends pas. Mais on dit que la justice à son temps qui diffère de celui de l’opinion publique.

La Justice militaire est une justice d’exception, or elle est maintenue dans la nouvelle Constitution. Qu’en pensez-vous ?
La vraie question, c’est de savoir s’il y a des délits purement militaires qu’on ne peut pas trancher dans une juridiction de droit commun. Je pense que oui. Prenez la question des crimes de guerre. Ou celui de la désertion. Ou de l’intelligence avec l’ennemi pour lui livrer des secrets militaires : genre la position de nos troupes, les communications confidentielles de l’état-major, etc. Donc, on aura toujours besoin d’une structure au sein de l’armée pour gérer ces questions spécialement militaires. En fait, la vraie question, c’est la qualification des délits. Ce qu’il faut éviter, c’est de confier au tribunal militaire des délits qui relèvent du droit commun.

Votre commentaire sur les derniers développements concernant Djibril Bassolé et Eddie Komboïgo.
Je fais confiance à la justice. Mais j’ai envie de dire : Tout ça pour ça ? Concernant particulièrement le Général Djibril Bassolé, une des conséquences logiques de cet allégement de charges serait qu’il puisse bénéficier maintenant d’une liberté provisoire pour aller se soigner et revenir laver son honneur. Sur ce plan il est victime d’une injustice nourrit par des calculs politiques. Le MPP a peur qu’il ne soit dans la course en 2020. C’est cela le fond de la chose !

Vous critiquez le choix des ministres qui auraient été fait sur des critères obscurs. Pouvez-vous être plus explicite ?
Nous nous sommes fait l’écho d’une critique largement répandue au sein du MPP. Les cadres du parti, qui ont été les artisans de la victoire, se sont presque rebellés parce que, à la formation du gouvernement, des gens ont été nommés au gouvernement alors qu’ils n’ont pas mouillé la chemise. Et quand la direction du parti a été interpellée, elle a expliqué que ces gens avaient contribué de manière souterraine. D’autres ont été nommés parce qu’ils étaient amicalement ou familialement proches des ténors. C’est cela les critères obscurs !

Vous Président du Faso, comment sera fait le choix des ministres de votre gouvernement ?
C’est une question trop hypothétique !

Aujourd’hui l’autorité de l’Etat est mise à rude épreuve. Qu’est-ce qui peut expliquer cet état de fait ?
C’est vrai que nous vivons une ambiance d’affaiblissement généralisé de l’Etat. On peut l’imputer en partie à l’insurrection qui a libéré les gens de la peur. Le régime de Blaise Compaoré était craint. Donc sa chute, que peu de gens prévoyaient, a d’une certaine manière démystifié le pouvoir. Mais à cela s’ajoute l’appréciation que les gens ont de la gouvernance actuelle. Pour imposer la discipline à un peuple, il faut que les dirigeants eux-mêmes commencent par s’imposer cette discipline. Une des manifestations de cet affaiblissement de l’état, c’est l’incivisme que l’on observe partout. C’est l’impunité et l’indiscipline des « grands » qui alimentent le comportement des « petits ». Mais contrairement à ce que pense le gouvernement, ce n’est pas par des menaces qu’il se fera respecter. D’ailleurs, ses menaces n’effraient plus personne. Regardez ce qui s’est passé avec la grève des impôts et du trésor. C’est en donnant le bon exemple qu’il regagnera de l’autorité.

Vous qui dénoncez le copinage dans les nominations, que pensez-vous de la création du poste de Haut-Représentant du Chef de l’Etat ?
Le Président du Faso peut créer auprès de lui des fonctions s’il les juge utiles à l’exercice de sa responsabilité. Mais quand il s’agit d’une fonction qui ne figure pas au registre habituel, il est préférable, pour la bonne compréhension de l’opinion, qu’on explique en quoi consiste cette fonction. Ou alors, que l’on mette en exergue l’exercice de la fonction par le titulaire, afin que les gens comprennent de quoi il s’agit. Comme rien de tout cela n’a été fait, forcément on voit fleurir toutes les théories possibles sur le bien fondé de la nomination.

En diplomatie, vous trouvez que le Burkina Faso est devenu un pays « Quelconque ». Que voulez-vous dire ?
Je veux dire par là que le Burkina Faso n’a plus la même influence diplomatique que par le passé. Ce qui me chagrine le plus, c’est que nous n’avons pas su « vendre » notre insurrection. C’était un mouvement politique inédit, et une bonne diplomatie nous aurait procuré des dividendes extraordinaires. Par exemple, en principe, c’est le Burkina qui aurait du être appelé au chevet de tous les pays où se pose la question du prolongement des mandats présidentiels. Nous avons donné l’exemple d’une grande maturité en faisant en sorte qu’il n’y ait pas de crise post électorale, vu que je suis allé féliciter mon challenger avant même la fin de la compilation des résultats. Tout ça, l’Etat devait le capitaliser pour faire entendre et respecter notre voix dans les conflits politiques des pays, pour chercher des financements, pour placer des compatriotes à des postes internationaux, etc. Il y a un pays de la sous région que je ne vais pas nommer mais que vous devinez aisément. Si c’est eux qui avaient fait notre insurrection là, maintenant le monde entier chantait leurs louanges !

Etes-vous en train de regretter la diplomatie sous Blaise Compaoré ?
A chaque époque correspond ses défis. Donc on ne peut pas comparer. Cela dit, même si on n’est pas d’accord avec toute la gouvernance du Président Blaise Compaoré, il faut reconnaitre qu’il a su s’imposer à un moment donné comme un leader incontournable sur la scène diplomatique sous régionale et africaine. C’est pour cela que certains dirigeants européens demandent toujours à le rencontrer quand ils passent par Abidjan.

Comment se passe la cohabitation avec les anciens partisans de la modification de l’article 37
Le débat sur la modification de l’article 37 est passé. Ce n’est plus la contradiction principale. Il ne constitue donc plus la ligne de démarcation au sein de la classe politique ou de la population. Aujourd’hui, c’est la gestion du pouvoir MPP qui constitue la ligne de démarcation : ceux qui l’approuvent d’un coté, ceux qui la désapprouvent de l’autre.
Ce n’est pas parce que j’ai combattu hier la révision de l’article 37 avec le MPP que je dois forcément dire qu’il gère bien le pays aujourd’hui ! Et ce n’est pas un crime si quelqu’un qui a approuvé hier la révision de l’article 37, et quelqu’un qui l’a combattu, trouvent tous que le MPP ne gère pas bien le pays.

‘‘le MPP utilise la détresse judiciaire de certaines personnalités pour conclure des deals politiques’’

Pour revenir aux partisans de l’article 37, principalement le CDP, tout dépend à quel moment vous situez les prises de position en son sein : certains étaient pour la révision au départ, puis par opportunisme ils ont changé d’avis, quand ils ont vu la colère monter. D’autres étaient contre au départ, puis ils se sont laissés convaincre par la suite. D’autres enfin sont restés constants sur leurs positions d’approbation ou de désapprobation. S’il faut faire le tri de tout cela, on en a pour longtemps !
Je termine en disant que dans ce domaine, il faut se méfier des postures. Certains diabolisent le CDP le jour, mais le courtisent la nuit. Si le CDP l’avait voulu, maintenant qu’il siégeait dans la majorité !

A qui faites-vous allusion ici quand vous affirmez que certains diabolisent le CDP le jour, mais le courtisent la nuit ?
Au MPP pardi ! Les dirigeants du MPP insultent le CDP mais veulent l’acheter par pièces détachées. Comme je l’ai déjà dit dans une interview, ils ont même tenté de monter le CDP et les autres partis membres de la Coder contre le CFOP.

Que retenir de la vie de l’UPC des élections couplées législatives et présidentielle 2015 à nos jours ?
2015 a été une étape charnière pour l’UPC. Créé en 2010, le parti s’était déjà imposé au bout de 2 ans comme la deuxième force politique du pays, et a confirmé ce statut en 2015. Il compte 33 députés et autant de maires. C’est une prouesse peu égalée dans l’histoire de notre jeune démocratie. Elle est d’autant méritoire que l’UPC a réalisé tout ce parcours en étant dans l’Opposition. Donc sans jamais avoir gouverné, sans jamais eu le moindre ministre, donc sans jamais avoir accès aux ressources de l’Etat. C’est important de le souligner parce que dans notre pays, il y a des partis qui ne peuvent prospérer véritablement que s’ils sont dans les arcanes du pouvoir. Le défi pour l’UPC, c’est d’écrire la suite de son histoire, d’entretenir son socle et de chercher à l’élargir. Mais à chaque étape du combat politique correspondent un discours, une organisation et des leaders. Ce sont les nouveaux ingrédients à trouver.

En juin 2014, dans une interview que vous nous avez accordée, vous disiez ceci : Je ne rêve pas du tout d’être encore CFOP à ce moment-là (législatives de 2015). Sinon ça voudrait dire que j’ai raté mon pari de 2015. Malheureusement c’est pari non tenu. Comment expliquez-vous cela ?
Quand on participe à une élection, on peut gagner comme on peut perdre. C’est la loi de la politique ! Depuis que nous sommes en démocratie, il y a des partis qui n’ont jamais gagné la moindre élection. Mais ils continuent le combat !

En plus de ne pas être élu président du Faso, votre directeur de campagne, Nathanaël est également sorti perdant : il n’est pas élu député, la mairie de Ouagadougou lui a également échappé. Etes-vous dans l’amertume ?
Il n’était pas candidat sur la liste des législatives. Donc, il n’a pas échoué là bas ! Certes il était candidat au poste de maire de Ouagadougou, mais convenez avec moi que la tache était très ardue face à un parti au pouvoir. Du reste, lui et ses camarades ont réussi l’exploit d’arracher 5 communes sur les 12 que compte la ville. A ma connaissance, c’est la première fois qu’une opposition municipale réussisse une telle prouesse ! Ce premier essai a permis de le faire connaitre. L’espoir est donc permis pour la suite.

Concernant votre propre sort, une certaine opinion pense que vous avez eu tort de n’avoir pas appelé, ouvertement, les militants du CDP à vous soutenir. Qu’en pensez-vous ?
On peut ergoter sur ce genre de questions après coup ! Ce qui est sûr c’est qu’on ne prend pas ce genre de décision tout seul. En son temps, les discussions au sein du parti ont révélé une très grande hostilité à une alliance quelconque avec le CDP. N’oubliez pas que nous venions à peine de sortir de l’insurrection ! Et comme je ne suis pas un dictateur qui fait ce qu’il veut à la tête de l’UPC, je n’ai pas franchi le pas. Aujourd’hui, ce serait plus facile de le faire, parce que nos cadres et nos militants s’habituent à nous voir travailler avec le CDP. Et la gestion du MPP déçoit tellement que beaucoup de nos camarades relativisent leurs critiques vis-à-vis du CDP actuel, en se rappelant que le CDP qu’il combattait en son temps était dirigé par les dirigeants actuels du MPP.

Dans une interview que vous aviez accordée à L’Evénement en 2012, sur la manière dont Salif Diallo a été traité en 2009, vous déclariez : « La manière dont il a été traité confirme bien que le CDP est un parti au sein duquel il n’y a pas de débats. Il se trouve qu’on vous reproche aujourd’hui la même chose dans votre parti. C’est quoi votre commentaire ?
Le CDP qui a sanctionné Salif Diallo fonctionnait selon les méthodes que lui-même, Simon Compaoré et l’actuel Président du Faso appliquaient à la tête du CDP. C’était une bonne réponse du berger à la bergère. Cela n’a rien à voir avec le fonctionnement actuel de l’UPC. Dans tout parti politique, on trouvera toujours des gens pour dire qu’il n’y a pas de débats. Pour eux, tant que leur opinion ne passe pas, c’est qu’il n’y a pas de débat. Pour ce qui me concerne, il se trouve qu’on me reproche aussi d’être trop complaisant, voire de manquer d’autorité avec ceux qui bafouent les règles du parti. On me l’a encore dit lors du dernier BPN. Et on me l’a redit dans des termes très directs la semaine dernière à Kombissiri, devant témoins, lors d’une rencontre avec les militants du parti. Donc finalement, qui dit vrai ? Que chacun croit ce qu’il veut !

A la suite du vote de la loi sur les PPP, vous avez sanctionné deux de vos députés qui ont refusé de quitter l’hémicycle. Vous avez même exclu le député Elysée Kiemdé du Bazéga, que tout le monde connait comme étant un de vos amis de longue date. N’avez-vous pas été trop sévère ?
C’est le Bureau Politique National (BPN) qui a apprécié les comportements et qui a décidé du niveau des sanctions. C’est l’instance appropriée. Et en la matière, il n’y a pas de super militant. Tout le monde est soumis aux règles du parti. Si on ne veut pas respecter ces règles, on change de parti.

Dans la déclaration de votre parti rendant compte des travaux de ce Bureau Politique National (BPN), vous avez justifié l’exclusion du député Kiemdé par le fait qu’il travaillait pour le MPP et le NTD. Avez-vous des preuves ?
Si l’UPC décide de se séparer d’un député, et donc de se priver d’une voix dans l’hémicycle, c’est qu’il a de graves raisons de le faire. Le MPP n’a qu’une seule obsession, c’est d’affaiblir les partis d’opposition dans la perspective de 2020. Les leaders actuels du MPP s’adonnaient d’ailleurs à ce jeu quand ils dirigeaient le CDP. Mais toutes ces manœuvres sont connues, y compris celles qu’ils sont en train de planifier actuellement. Pour casser un parti, il faut forcément y recruter des traitres. Mais comme notre pays est un pays de savane, tout finit par se savoir.

Quel commentaire faites-vous de la récente crise au sein du PAREN ?
C’est regrettable ce qui arrive à ce grand parti ! Le Paren occupe une place à part dans notre landerneau politique. Cette place, il la doit sans nul doute à la personnalité de son fondateur, Laurent Bado dont la philosophie (le tiercérisme), et la façon unique de faire la politique, ont été un puissant vecteur de sympathie et d’adhésion. A cela s’ajoute bien évidemment l’engagement et le dynamisme des jeunes cadres en son sein. ll faut souhaiter que l’entente y revienne très vite, pour le bien de notre démocratie !

La Rédaction


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