Qui est pauvre au Burkina Faso et comment il l’est ?

Publié le samedi 2 juin 2012

Tout le monde pense connaître ce qu’est la pauvreté, mais à bien y regarder de près le sujet est vaste et les définitions multiples. Pire, elles changent selon la position des analystes : les communautés (Mossi, Dioula, Fulfuldé, etc.), les professions (économistes, sociologues, etc.), etc. Une définition consensuelle pourrait identifier le pauvre comme « celui qui n’a rien, qui ne sait rien et n’a aucun pouvoir ». L’institut national de la statistique (INSD), a fait le choix d’une définition plus opérationnelle en incluant dans la catégorie pauvre, tout individu se trouvant en dessous de la ligne de pauvreté. C’est un premier indice, mais l’enquête reste quelque fois impuissante pour comprendre finement le phénomène de pauvreté et notamment pour savoir si tous les pauvres se ressemblent. C’est pourquoi, nous allons d’abord expliquer ce qu’est la pauvreté globale, avant de nous pencher sur l’analyse de la pauvreté chronique et transitoire.

 

La pauvreté appréhendée globalement

Le seuil ou la ligne de pauvreté constitue la frontière qui sépare les non pauvres des pauvres. Pour calculer ce seuil de pauvreté au Burkina Faso, l’INSD (1996) est parti des besoins de base dits fondamentaux. Le besoin fondamental le plus important est généralement exprimé par les dépenses alimentaires nécessaires pour assurer la consommation d’énergie nutritive recommandée. Viennent après ces dépenses, les dépenses non alimentaires.

Sur la base d’un besoin alimentaire journalier par adulte évalué à 2283 calories et d’une structure des dépenses des ménages composée des dépenses alimentaires et non alimentaires, le seuil absolu national de pauvreté a été estimé en 1994 à 41 099 francs CFA par adulte et par an au Burkina Faso.

La structure des dépenses indique globalement que les dépenses alimentaires (achats de denrées et autoconsommation confondus) sont plus importantes que les dépenses non alimentaires : 52,5% contre 47,5%.

Les autres études de l’INSD qui ont calculé le seuil de pauvreté au niveau national, sont celles de 1998 et 2003. L’approche des besoins de base a situé le seuil de pauvreté au Burkina Faso à 72 690 FCFA en 1998 et à 82 672 FCFA en 2003.

Un indice ou une incidence de pauvreté donne l’information sur l’ensemble des ménages ou des individus pauvres dans la population (pourcentage de pauvres, profondeur de la pauvreté)1.

 

Avec ces seuils de pauvreté l’INSD a obtenu les taux de pauvreté suivants.

 

Tableau n°1 : Seuils de pauvreté

et indice numérique de pauvreté 

 Source : INSD, (2003).

 

Prenons un exemple simple et volontairement caricatural pour illustrer la méthode de calcul de l’INSD lorsque l’Institut dispose d’une ligne de pauvreté basée sur les revenus ou la consommation des individus ou des ménages.

Supposons une enquête limitée à cinq personnes qui se nomment respectivement : Amadou, Bruno, Fatimata, Denise et Alou. Notre enquête donne les résultats suivants en matière de revenu ou de consommation :

 

- Amadou = 30 000 F CFA

- Denise = 40 025 F CFA

- Fatimata = 175 000 F CFA

- Bruno = 200 000 F CFA

- Alou = 150 000 F CFA

 

La ligne de pauvreté calculée selon la méthode l’INSD se situe à 41 099 F CFA.

Ces données doivent être organisées, pour placer les plus riches en haut du tableau et les plus pauvres en bas. Mieux, on peut classer nos individus par ordre de richesse décroissante.

 

Tableau n°2 : Détermination

du « taux de pauvreté »

Source : établi par l’auteur

 

Le tableau n°2 indique que trois (3) personnes sont au dessus de la ligne de pauvre (41 099 F CFA). Il s’agit de Bruno, Fatimata et Alou. Denise et Amadou (deux personnes) sont en dessous de ce seuil de pauvreté.

Conclusion : sur cinq (5) personnes, trois sont non pauvres et deux sont pauvres ; traduit en pourcentage, (2/5) soit 40% des individus sont pauvres et (3/5) soit 60% sont non pauvres. L’INSD a trouvé que dans ces trois enquêtes (voir tableau 1) plus de 40% des burkinabè sont toujours pauvres, ce qui correspond à peu de chose près à ce que nous avons trouvé dans notre exemple. Les statistiques sur le pourcentage des pauvres suffisent – elles pour comprendre le phénomène ?

Non, car nous voulons une photographie de la pauvreté à une date donnée mais aussi le film de la pauvreté sur une période de temps prédéfinie.

L’introduction des concepts de pauvreté chronique et de pauvreté transitoire permet d’obtenir ce film.

Une enquête annuelle, donne une photographie mais ne fournit pas le film. Pour obtenir le film, nous devons effectuer plusieurs enquêtes : soit une enquête tous les ans, soit des enquêtes à un rythme régulier, qui concerne les mêmes individus. Ce type d’enquête nous fournit des données de panel qui permettent d’envisager une analyse plus fine de la dynamique de la pauvreté.

 

Pauvreté chronique et transitoire

L’évolution de la pauvreté au cours du temps commande que l’on introduise les concepts de pauvreté chronique et pauvreté transitoire. L’analyse de la mobilité des ménages d’un état de non pauvreté à un état de pauvreté ou vis versa peut se faire au moyen d’un tableau qui établit les différentes transitions et qui permet de rendre compte des changements positifs ou négatifs du bien-être des ménages. Le tableau de la matrice de transition identifie au départ (2010 par exemple) les pauvres et les non pauvres et les accompagne jusqu’à l’arrivée (2011) pour voir si chacun conserve sa situation ou s’il change son état. Elle permet donc de compter les individus qui conservent leur situation de départ et ceux qui se retrouvent une nouvelle position.

Le tableau prend donc en compte l’année de départ (2010) et l’année terminale (2011). Pour l’année de départ (année de base), on observe les pauvres et les non pauvres afin de bien les identifier. Puis on passe à l’année terminale. A ce niveau également on observe les pauvres et les non pauvres. Comme les individus sont les mêmes dans les deux enquêtes, on peut identifier trois groupes de personnes :

ceux qui sont restés pauvres au cours des deux enquêtes (pauvres chroniques)

ceux qui sont restés non pauvres (non pauvres chroniques), mais dans l’analyse de la pauvreté cette partie de la population évidemment ne nous intéresse pas,

enfin, ceux qui ont quitté leur situation de pauvre pour rejoindre les non pauvres et ceux qui ont quitté leur situation de non pauvre pour rejoindre les pauvres (pauvres transitoires)

Le tableau qui explique la transition de ces états donne les proportions ou le nombre de ceux qui ont quitté un état de pauvreté pour un état de non pauvreté ou vis versa.

Le PRPC (Projet de Recherche sur la Pauvreté Chronique) Burkina a choisi de travailler sur le thème : pauvreté chronique et transitoire au Burkina Faso, une analyse de la dynamique à partir des données agricoles. Au terme de l’exécution du projet, les résultats suivants ont été obtenus. Au Burkina Faso entre 2002 et 2007, en milieu rural 49,64% des individus sont pauvres du point de vue de leur production céréalière. Cette proportion se décompose en 28,60% de pauvres chroniques et 21,04% de pauvres transitoires.

Prenons encore un exemple simple et caricatural encore une fois, pour illustrer ce que les conclusions du projet nous enseignent. Cette fois pour analyser la dynamique de la pauvreté faisons une enquête sur deux années avec sept (7) personnes ayant respectivement comme revenu :

 

1. Amadou : 30 000 F en 2010 et 31 000 F en 2011

2. Denise : 40 025 F en 2010 et 41 000 en 2011

3. Loyé : 29 000 F en 2010 et 32 000 F en 2011

4. Fatimata : 175 000 F en 2010 et 190 000 F en 2011

5. Bruno : 200 000 F en 2010 et 250 000 F en 2011

6. Alou : 45 000 F en 2010 et 33 000 F en 2011

7. Batoé : 40 000F en 2010 et 60 000 en 2011

Ligne de pauvreté reste égale à 41 099 F. Encore une fois les données peuvent être ordonnées.

 

Tableau n°3 : Détermination des pauvres chroniques et transitoires

Le tableau n°3 indique que quatre (4) personnes (Loyé, Denise et Amadou avec en plus soit Batoé (2010) soit Alou (2011)) sont constamment en dessous de la ligne de pauvreté (41 099F) soit un indice de la pauvreté de 57,1%. Cette pauvreté totale se décompose en pauvreté chronique et en pauvreté transitoire. La pauvreté chronique concerne trois personnes : Loyé, Denise et Amadou. Les personnes chroniquement pauvres représentent celles qui sont en permanence en dessous de la ligne de pauvreté soit 42,8% des individus. Une seule personne (Alou), est descendue en dessous de la ligne de pauvreté soit 14,3%. La pauvreté transitoire (14,3%) ajoutée à la pauvreté chronique (42,8%) nous donne la pauvreté la pauvreté totale (57,1%).

 

Les leçons à tirer

 

L’analyse en termes de pauvreté globale comporte deux inconvénients lorsque nous voulons élaborer des politiques économiques :

 

l’absence de caractérisation des pauvres amène à dissoudre les 42,8% des pauvres chroniques dans une vision peu fine de la pauvreté qui leur ôte leur poids dans le phénomène,

 

l’absence de ciblage amène à considérer tous les pauvres (57,1%) comme des individus qui doivent tous recevoir le même traitement.

 

Conclusion : L’analyse de la pauvreté au Burkina a produit des résultats intéressants.

Aujourd’hui il s’agit d’étudier la dynamique du phénomène de pauvreté qui peut produire des résultats plus probants pour proposer des politiques économiques plus fines et plus adaptées, donc plus efficientesn

 

WETTA Claude

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1 Institut Panos Afrique de l’Ouest (janvier 2006), Analyse quantitative et économique de la pauvreté, Dakar, p. 31.

 

Équipe du Burkina Faso

Dr Claude WETTA ; Dr Samuel T. KABORE, Dr Ludovic KIBORA ; Dr Aude NIKIÈMA ; Michel KONE, Dr Mafing KONDÉ ;

Marie-Eugénie MALGOUBRI ; P. Médard Francis ZIDA ; Abdourahyme SAWADOGO, Honorine SAWADOGO.

 

* 4ème article d’une serie de 12 tiré du rapport « Pauvreté Chronique et Transitoire au Burkina Faso.

Une analyse de la dynamique à partir de données agricoles ». Version finale Septembre 2011


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